PREMIER GROUPE
Fleur de garance de MM. Julian et Roquer d' Avignon. — Ne pas confondre avec l’ancienne fleur de garance de Robiquet, Colin etLagier (connue maintenant sous le nom de garancine).
Lorsqu’on a acquis, comme nous venons de le faire, une connaissance assez complète delà composition et des allures de la garance, l’idée la plus simple qui se présente à l’esprit, pour obtenir un produit plus riche et plus pur, est d’éliminer, par un lavage à l’eau, les principes solubles, gommes, sucres, extractifs, matières fauves et jaunes. Cette idée a été formulée dès 1823 par M. Kuhlmann, lorsqu’il propose de procéder à un lavage préalable de la garance à l’eau froide, pour séparer la plus grande partie de ce qu’il appelle xanthine. Si de plus, on abandonne, quelque temps avant le lavage, de la garance humectée à elle-même, il s’établit une fermentation spéciale, susceptible de produire le dédoublement des glucosides, et d’augmenter dans une certaine proportion le pouvoir tinctorial.
L'influence favorable que peut exercer, au point de vue du rendement, une fermentation alcoolique de la garance en présence de l’eau, a été signalée à plusieurs reprises dans
les travaux publiés dans les bulletins de la Société industrielle (!).
Cette amélioration peut s’expliquer par les causes suivantes :
Dédoublement des glucosides colorants, lavage consécutif de la garance fermentée qui, entraînant les principes solubles, détermine un gain apparent.
Enfin, pendant la fermentation, la formation d’acides énergiques peut mettre en liberté une partie du pigment combiné.
M. Roux a cherché à appliquer la ermentation alcoolique de la garance à la préparation d’un produit industriel ; mais les brevets qu’il a pris à ce sujet, en 1846 et en 1847 , n’ont pas conduit à une innovation utile à l’industrie. En effet, le comité de chimie de la Société industrielle de Mulhouse a reconnu que la fermentation de la garance est sujette à beaucoup de caprices. La température, la durée de la macération et surtout la quantité d’eau employée, influent tellement sur les résultats, qu’un faible changement dans l’une de ces causes peut donner une garance incapable de teindre.
On doit à MM. Julian et Roquer d’Avignon, les premiers essais de fabrication industrielle de la garance lavée ou fleur de garance.
Ce produit qui remplace aujourd’hui, presque partout, la garance, a rendu à l’industrie des toiles peintes des services signalés.
Voici textuellement le brevet pris par ces industriels :
« Nous opérons avec les alizaris français ou étrangers, réduits préalablement en poudre par la trituration. Cette garance est brassée convenablement dans de grandes caisses avec de l’eau froide ou chaude : eau que, suivant son degré de pureté, nous traitons par un acide quelconque pour en-
(I) Bulletins de la Société industrielle de Mulhouse, t. VIII, p. 310, 347; t. XI, p. 33. — Kurrer, Polytechn, Journ. de Dingler, t. XXIII, p. 73.
GAÎÎANCK.
lever le calcaire. De là , nous faisons couler dans des cuvesfiltres.
« Suivant les couleurs que l’on veut obtenir en teinture avec ce produit, nous laissons séjourner la poudre de garance ainsi délayée dans les cuves-filtres, depuis un jour jusqu’à cinq ou six jours, suivant que nous voulons qu’il s’établisse, ou non, une fermentation alcoolique; alors que la cuve-filtre est parfaitement égouttée, nous soumettons cette pâte homogène aux presses hydrauliques dans des couffins.
« L’eau résultant du filtrage de la garance et du pressage est ou non recueillie, suivant que nous voulons qu’il s’établisse ou non une fermentation alcoolique. Des presses nous transportons aux étuves pour sécher, et de là triturer et entonner.
(( Au moyen de cette fabrication, nous arrivons à réduire la poudre de garance jusqu’à moitié de son poids.
« Dans le cas de fermentation avec ou sans levûre de bière, nous recueillons ces eaux ainsi fermentées avec le contact de la garance, provenant des cuves-filtres et des presses, dans des cuves en bois, d’où nous les soumettons à la distillation alcoolique. »
C’est en janvier 1851 que M. Julian a adressé, à Mulhouse, les premiers échantillons de sa fleur de garance ; déjà en février 1852, ils en avaient expédié 300,000 kilogrammes. Ce rapide succès prouve toute l’importance de cette découverte.
La fleur de garance se fabrique actuellement par des procédés peu différents de ceux décrits dans le brevet initial.
Voici les détails que nous devons sur cette question à l’obligeance de M. Pernod, d’Avignon.
Pour préparer la fleur de garance , on réduit en poudre la racine de garance, et on la délaye dans 8 ou 10 fois son poids d’eau de rivière, additionnée d’une quantité d’acides chlorhydrique ou sulfurique suffisante pour saturer le carbonate calcaire que renferme toujours la poudre. Lorsqu’on
fait usage de l’acide sulfurique, on emploie de 1 à 2 kilogrammes de cet acide pour 100 kilogrammes de garance. On obtient, par ce moyen, un produit qui s’applique plus particulièrement à la teinture des rouges et des bruns. Lorsqu’au contraire, on a pour but de préparer un produit destiné à la teinture en violet, on se sert d’eau de rivière non additionnée d’acide. Dans tous les cas, le mélange de garance et d’eau doit être fait dans un cuvier en bois , garni à l’intérieur d’une chemise en laine, servant de filtre. Le fond du cuvier porte un grillage qui supporte le filtre, et un robinet destiné à l’écoulement du liquide. Apres douze ou quinze heures de macération on ouvre le robinet pour laisser égoutter la matière. L’eau provenant de ce lavage et qui renferme la plus grande partie du principe sucré, est recueillie dans de grands cuviers ou bassins de fermentation dans lesquels s’opère la transformation du sucre en alcool.
La matière pâteuse restée sur le filtre est immédiatement soumise à l'action de la presse, par petites portion de 3 à 4 kilogrammes dans de petits sacs en sparterie, semblables à ceux employés pour l’extraction de l’huile des graines oléagineuses. Ces sacs superposés comme les disques d'une pile à colonne, sont placés sur le plateau d’une presse hydraulique, et soumis aune forte pression, afin de débarrasser, le plus possible, la fleur, de l’eau dont elle est imprégnée. Au sortir de la presse on retire la matière des sacs.
Elle se présente alors sous forme de tourteaux ou galettes qu’on porte à l’étuve, afin d’en opérer promptement la dessiccation.
L’étuve dont on se sert diffère un peu de celles employées pour la racine. Comme celles-ci, elle est construite en pierres et voûtée en briques. La cheminée en tôle d’un foyer, alimenté par de lahouille, circule au rez-de-chaussée, à une hauteur de 60 centimètres, en faisant le tour du séchoir.
La disposition des grillages est seule différente dans cette étuve. Ils sont composés de toiles métalliques supportées par
GARANCE
des montants en fer et sont disposés tout autour de l’étuve en étagères larges de 1 mètre environ , et distantes entre elles de 50 à 60 centimètres.
Après dessiccation, on réduit la fleur de garance en poudre, à l’aide de meules, semblables à celles employées pour la trituration des racines, et on la renferme dans des tonneaux de la contenance de 700 à 800 kilogrammes.
On peut encore préparer la fleur de garance en délayant la poudre de garance dans 8 à 10 fois son poids d’eau de rivière et abandonnant ensuite le mélange à lui-même pendant deux ou trois jours, à une température de 18 à 25 degrés centigrades. Lorsque la fermentation alcoolique qui ne tarde pas à s’établir, est terminée, il n’y a plus qu’à presser et sécher le produit, puis à le réduire en poudre.
Il est à remarquer que lorsque la fermentation a lieu en présence d’une grande quantité d’eau la matière tinctoriale ne subit pas l’altération qui se manifeste lorsque le produit est à l’état pâteux, ou qu’après avoir subi l’action delà presse, il est abandonné à lui-même avant la dessiccation. Ce dernier procédé de fabrication n’est plus en usage à Avignon, a cause des difficultés pratiques qu’il présente dans son exécution sur une grande échelle, et des irrégularités de rendement auxquelles il expose les fabricants.
Cen kilogrammes de poudre de garance fournissent de 55 à 60 kilogrammes de fleur de garance, suivant la nature de la matière première employée. En général, les garances paluds, ainsi que celles de qualités supérieures, fournissent un rendement en poids inférieur à celui des garances de qualité secondaire. Quatre millions de kilogrammes de poudre de garance sont employés annuellement à Avignon pour cette opération.
La préparation de l'alcool de garance constitue une industrie qui marche parallèlement à celle de la fleur et qui paye largement les frais de main-d’œuvre.
A cet effet, les eaux provenant du lavage de la garance,
recueillies, comme nous l’avons dit, dans des bassins ou cuviers, sont abandonnées à elles-mêmes à une température de 20 à 23 degrés centigrades. Elles ne tardent pas à entrer en fermentation. Au bout de quatre à cinq jours, la décomposition du sucre est terminée. On procède alors à la distillation dans un appareil semblable à celui qui sert pour la distillation des vins.
Cent kilogrammes de poudre de garance fournissent de 7 à
10 litres d’alcool à 87 degrés, selon la nature des garances employées. Les paluds et les garances de qualité supérieure donnent une plus grande quantité d’alcool que les garances ordinaires.
L’alcool de garance, tel qu’il est préparé dans les fabriques de fleur de garance, possède un goût désagréable qui en empêphe l’usage comme boisson et en limite l’emploi. Il sert plus particulièrement à la fabrication des vernis et de l’éther.
Par une rectification ménagée, et en faisant passer les vapeurs alcooliques sur des corps poreux tels que la pierre ponce et surtout le charbon de bois, on débarrasse complètement l’alcool de garance de son odeur et de sa saveur désagréables. Il est alors semblable à l’alcool de betteraves rectifié.
11 existe à Sorgues, près Avignon, une grande fabrique où se rectifie la plus grande partie de l’alcool obtenu dans les fabriques de fleuret de garancine. L’odeur infecte de l’alcool de garance dérive en partie de la présence d’alcools homologues amyliques et autres, et en partie aussi d’un camphre particulier préexistant dans la garance et connu sous le nom de camphre de garance.
D’après les recherches de M. Jeanjean, le camphre de garance est isomère du camphre de Bornéo (G10H18O). Sa saveur est chaude et brûlante ; il donne par la sublimation des cristaux qui , au microscope , peuvent être reconnus pour des prismes hexagonaux. Projeté dans l’eau en petite quantité , il donne naissance aux mouvements giratoires
GARANCE
du camphre ordinaire. Il est peu soluble dans l’eau, trèssoluble dans l’acide acétique, l’alcool et l’étber. Il dévie à gauche le plan de polarisation de la lumière.
Pour recueillir le camphre de garance, on met à part tout ce qui passe à la distillation à 230". On l’exprime entre des doubles de papier Joseph, après cristallisation ; on lave à l'eau et on purifie par plusieurs cristallisations dans l’éther.
Avantages que présente la fleur de garance. — Suivant H. Schlumberger, rapporteur du comité de chimie, la propriété essentielle de la fleur de garance, celle qui a le plus contribué à généraliser si promptement son emploi, c’est la faculté qu’elle a de produire à la teinture des violets plus beaux et plus purs, quoique aussi solides, que ceux fournis par la garance. Cet avantage est dû à ce que la fleur est débarrassée de toutes les parties solubles, mucilagineuses, sucrées, acides, fauves, etc., qui accompagnent la garance, et dont la combinaison avec les mordants de fer a une influence fâcheuse sur les violets, quand elles sont encore présentes à la teinture. La fleur produit aussi avec les mordants d’alumine et de fer des couleurs plus foncées que celles que donne la garance dans les mêmes circonstances. On peut attribuer le fait à une action dissolvante exercée par les principes solubles de la garance sur les mordants, pendant l’acte de la teinture. Cet affaiblissement des mordants par la garance est tel qu’avec la fleur on peut employer des mordants de quinze à vingt fois plus faibles, pour obtenir la même intensité de couleur. Les nuances rouges et roses sont aussi éclatantes que celles que fournit la garance et semblent présenter plus de solidité. La fleur laisse un meilleur blanc après la teinture et permet ainsi d’affaiblir ou de diminuer les passages en savon et en bain d’avivage. En outre, on peut passer un plus grand nombre de pièces dans le meme bain ; ce qui procure une économie de temps et de combustible.
La teinture se fait plus régulièrement et n’est pas sujette aux pertes de matière colorante qui se présentent quelque-