SECTION II
Déterminer la nature intime de l'arachnoïde.
YI. La nature intime de la plupart de nos parties échappe presque constamment aux grossiers instruments de nos recherches; en sorte que pour déterminer avec précision quel
rang un organe inconnu occupe parmi les ressorts nombreux de notre machine, il faut le comparer à ceux dont la nature bien constatée ne laisse aucun doute dans l'esprit du physiologiste, afin d'établir sur l'analogie ce que l'inspection et la dissection ne peuvent nous fournir. Cette méthode de suppléer par le raisonnement au défaut xles sens dans nos recherches sur l'organisation , est surtout applicable à l'arachnoïde, que son extrême ténuité dérobe à presque tous nosinoyens mécaniques. Or, en procédant par cette voie, je prouverai, je crois, d'une manière évidente que par sa nature intime l'arachnoïde appartient à la classe des membranes séreuses , si j'établis , i°que sa texture sensible, 2° que ses propriétés vitales, 5° que ses fonctions connues, 4° °iu:' ses affections morbifiques, sont les mêmes que les leurs; car, semblable à elles par les résultats, les effets de l'organisation, comment pourroit-elle être différente par l'organisation ellemême?
§ I". Caractères tirés de la texture.
VII. Nous avons vu que toutes les membranes séreuses sont remarquables, i° par une surface lisse, polie, reluisante, humide de se-
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rosîté, contiguë et jamais continue aux organes voisins; 2° par une surface opposée toujours adhérente ; 5° par le petit nombre de leurs vaisseaux sanguins et la multitude des absorbants qui en naissent; 4° par la base essentielle de leur texture, qui est cellulaire ; 5° par leur transparence, lorsqu'on les a détachés : de là le nom de diaphanes sous lequel M. Piuel les désigne.
"VIII. Examinez maintenant l'arachnoïde : vous y retrouverez exactement tous ces caractères, si vous fixez successivement votre attention, i° sur sa surface correspondante à la duremère ; 2° sur celle qui adhère à la pie-mère ; 5° aux endroits où son système vasculaire peut le plus facilement être aperçu comme à la base du crâne, où elle est isolée par l'une et l'autre face, transparente, et ne peut nous présenter, comme lui étant propres, des vaisseaux sanguins appartenant à la pie-mère; 4° sur des lambeaux de cette membrane exposés pendant quelques jours à la macération ; 5° sur les endroits où vous l'aurez décollée par une légère insufflation de la pie-mère qu'elle recouvre. La ténuité de l'arachnoïde s'opposeroit-eile au rapprochement établi entre sa texture et celle
des membranes séreuses ? Mais qui ne sait que l'épiploon présente eneore moins d'épaisseur?
§ II. Caractères tirés des forces vitales.
IX. Sensibilité organique, manifeste dans l'état ordinaire, susceptible dans les affections inflammatoires de se transformer en sensibilité de relation; tonicité d'abord peu apparente, mais cependant caractérisée par une foule de phénomènes ; extensibilité réelle , mais peu étendue : voilà les propriétés vitales des membranes séreuses.
X. Telles sont aussi celles que m'ont démontrées dans l'arachnoïde diverses expériences sur les animaux vivants. La pression d'un corps, l'action déchirante ou coupante du scalpel, l'application de divers caustiques, ne paroissent exciter dans l'animal aucune sensation douloureuse. Mais la membrane s'enflammet-elle à la suite de son exposition à l'air un peu long-temps continuée, le contact d'un corps auparavant indifférent devient pénible , cruel même. Ici, comme dans une foule d'autres parties, la sensibilité inhérente à l'organe s'y trouve distribuée dans une trop foible propor-
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tion pour que cet organe devienne, dans l'état naturel, un agent de sensations vives, douloureuses ou agréables. Il faut que, par l'inflammation, la nature ait doublé, triplé même cette proportion, afin que cet effet soit produit Tel est en effet le mode de distribution des forces vitales; toutes les classes d'organes en sont inégalement pénétrées. Les uns comme la peau, les muscles, etc., les possèdent au plus haut degré. Elles semblent languir et être assoupies dans d'autres, tels que dans les ligaments, les os, etc. Sous ce rapport, jamais il n'y a équilibre de forces dans l'économie qu'entre les organes de même classe. Mais cette inégale répartition n'est point arrêtée d'une manière immuable; elle varie sans cesse. Il se fait une révolution habituelle dans les forces vitales; la nature peut les transporter en plus ou moins grande quantité sur telle ou telle partie, suivant les dangers qui la menacent. Souvent alors un organe d'une classe inférieure à celle de tous les autres, dans l'échelle ordinaire de la sensibilité, leur devient égal et même supérieur, jusqu'à ce que l'excès de vie ajouté à celle qui lui est propre, venant à s'évanouir, il se remette en équilibre avec les organes de sa classe.
XI. L'absorption qui s'opère dans l'arachnoïde prouve sa tonicité , que caractérise encore son retour sur elle-même à la suite de l'évacuation de certaines congestions aqueuses, sanguines, etc. Le volume prodigieusement augmenté de certaines têtes hydrocéphales , sans rupture de cette membrane, prouve son extensibilité.
§ TH. Caractères tirés des fonctions.
XII. Les usages sensibles de l'arachnoïde sont, i° de séparer le cerveau d'avec les premières enveloppes qui le renferment, et auxquelles par son moyen il n'est que contigu ; de former ainsi à ce viscère une limite membraneuse, qui, rompant, pour ainsi dire, toute communication organique entre lui et les parties voisines, isole sa vie propre et les fonctions importantes qu'il remplit, de la vie propre et des fonctions moins essentielles de tout ce qui l'entoure; i° d'exhaler et d'absorber sans cesse un fluide albumineux dont on trouve sa surface constamment humide, qui se dissipe en forme de vapeur sensible dans ies animaux sur lesquels on met le cerveau à découvert, surtout dans un temps froid, et qui, destiné à lubri-
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fier ce viscère, favorise ses mouvements, et prévient les adhérences qui en seroient le résultat.
XIII. Cet usage, que j'attribue à l'arachnoïde, d'être l'organe essentiel de l'exhalation et de l'absorption alternatives des humidités cérébrales, se prouve par une foule de considérations et de faits dont voici les principaux : i9. La surface de l'arachnoïde mise à nu exhale visiblement dans un animal vivant ces humidités. En effet, étant essuyées exactement dans une partie quelconque de son étendue, elles y sont reproduites au bout de peu d'instants. D'aiileurs, pendant une assez longue exposition à l'air, et avant qu'elle ne s'enflamme, cette membrane reste humide : or, elle se sécheroit bientôt, si ce que ce fluide lui enlève par l'évaporation ne lui étoit rendu par l'exhalation qui s'y opère. 2°. A cette exhalation correspond nécessairement une absorption , qui s'exerce non -seulement sur l'humeur lymphatique, mais encore sur des fluides étrangers. J'ai ouvert le crâne d'un chien par le trépan, après avoir déchiré et enlevé les épais faisceaux charnus qui le recouvrent sur les côtés. L'ouverture a été bouchée comme dans les expériences de Lorry, par un morceau de liège que tra-
versoit un tuyau de plume, au moyen duquel j'ai injecté dans la cavité du crâne un fluide légèrement coloré et à la température de l'animal. L'appareil a été fermé ensuite. L'animal ne s'est point assoupi , a eu d'abord quelques légers mouvements convulsifs, est ensuite tombé dans l'abattement et dans une espèce d'impuissance de mouvement, quoique la paralysie n'ait pas été complète. Je l'ai tué au bout de huit heures, et je n'ai retrouvé du fluide introduit qu'une très-petite quantité, qui étoit ramassée vers la base du crâne. La même expérience, tentée après la mort, ne m'a donné qu'un foible résultat, quoique l'animal eût été maintenu, par un bain chaud, à sa température ordinaire. 5°. Dans les plaies de tête, il se fait fréquemment des épanchements sur l'arachnoïde, comme le prouvent l'opération du trépan et l'ouverture des cadavres. Or. sur un très-grand nombre de malades que Desault a eus à traiter, jamais il n'a pratiqué cette opération, et cependant la plupart ont très-bien guéri ; donc chez ceux de ces malades qui av oient des épanchements (et il est impossible que sur le nombre plusieurs n'en aient eu), ces épanchements ont été absorbés, puisque le sang qui s'extravase, et que les lymphati-
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ques ne reprennent pas, finit toujours par occasioner des accidents , l'inflammation , les dépôts, etc. , etc. Qui ne sait d'ailleurs que dans l'opération même du trépan, lorsque le sang se trouve sous la dure-mère, il ne s'évacue jamais qu'en très-petite quantité, malgré la précaution d'inciser cette membrane, parce qu'il n'est point alors ramassé en foyer, mais disséminé sur toute l'arachnoïde? Or, la portion restante, lorsque le malade guérit, doit nécessairement être absorbée.
XIV. Je crois que, d'après les faits et les considérations précédentes, il est difficile de ne pas envisager l'arachnoïde comme l'organe essentiel de l'exhalation et de l'absorption cérébrales (1). Cependant une difficulté reste encore : la dure-mère, suivant l'opinion conimu-
(1) Un fait de la plus haute importance a échappé à Bichat , c'est l'existence du liquide que j'ai décrit et nommé céphalo-rachidien. Ce fluide sépare partout la pie-mère de l'arachnoïde, et forme une couche qui a quelquefois jusqu'à un pouce d'épaisseur. (V oyez mon Journal de Physiologie, Tom. VII, n° 1.) Tout ce qu'a dit Bichat de l'exhalation ne peut s'appliquer qu'à la cavité de la memhrane arachnoïde, et non point à la surface du cerveau.
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ne, correspond, comme l'arachnoïde, à la cavité cérébrale, où se répandent ces humidités ; elle peut donc, comme elle, les fournir et les reprendre. Je montrerai bientôt que cette manière d'envisager la dure-mère n'est point conforme à sa disposition anatomique, et que sa surface interne, lisse et polie, n'est qu'un repli de l'arachnoïde; mais faisons abstraction de ce fait, qui lèverait toute difficulté, et raisonnons d'après l'opinion commune.
XV. i°. La dure-mère est certainement une membrane fibreuse de la classe du périoste, de la sclérotique, etc., de l'enveloppe du corps caverneux, de la membrane albuginée, etc. Or, aucune de ces membranes ne remplit une fonction semblable a celle qu'on attribuerait ici à la dure-mère. Comment donc celle-ci, analogue en tout par son organisation aux autres membranes fibreuses, peut-elle en différer par les résultats de cette organisation? 2°. La dure-mère a partout la même structure; et cependant ce n'est que par la portion correspondante à la cavité cérébrale qu'elle paraît être un organe exhalant. Pourquoi ne sépare-t-elle pas également de la sérosité , dans l'orbite où elle se prolonge, dans la fosse pituitaire où elle passe, sous la glande du même nom, après
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avoir abandonné l'arachnoïde, qui en tapisse la face supérieure? Pourquoi, dans le canal vertébral, sa face externe, souvent trop isolée des organes voisins, comme l'interne, n'est-elle pas, comme elle, sans cesse humide d'une rosée lymphatique? Comment concilier cette uniformité d'organisation avec cette différence de fonctions? 5°. Tous les fluides séreux de l'é- -conomie animale , qui lubrifient les cavités , sont fournis par une membrane unique, et non par le concours de plusieurs organes : comment celui-ci, semblable en tout aux autres par sa nature, auroit-il un mode différent d'exhalation ? 40. Comment conçoit-on qu'un fluide essentiellement homogène soit séparé du sang par deux organes si essentiellement différents sous le rapport de leur structure, que le sont la dure-mère et l'arachnoïde? Trouvet-on un seul exemple dans l'économie vivante de deux organes de classe différente, concourant à produire le même fluide? 5°. La sérosité s'exhale dans les ventricules sans le concours de la dure-mère et seulement par l'arachnoïde, qui s'y introduit, comme je le prouverai.
XVI. Toutes ces considérations m'ont déterminé depuis long -temps à considérer la dure-mère comme étrangère à l'exhalation et
à l'absorption de la sérosité du cerveau , et à en regarder l'arachnoïde comme le siège exclusif (1).
XVII. Rapprochons maintenant les fonctions des membranes séreuses de celles bien constatées de l'arachnoïde, et nous les verrons, i° isoler aussi leurs organes respectifs; 2° exhaler sans cesse et absorber autour d'eux une humeur séreuse de même nature que celle de l'arachnoïde, et, sous ce rapport, entrer essentiellement comme elle dans l'ensemble du système lymphatique.
§ IV. Caractères tirés des affections morbifiques.
XVIII. Les membranes séreuses sont remarquables, i° parce qu'elles seules, avec le tissu cellulaire, sont le siège des hydropisies proprement dites, ou des hydropisies lymphatiques; 2° parce qu'à la suite de leur inflammation , leurs faces diverses contractent souvent
(î) Bichat aurait dû s'altacher à prouver, par des faits et des expériences, que la partie de l'arachnoïde que revêt la dure mère , sécrète réellement comme le feuillet libre de cette membrane.
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ensemble des adhérences ; 3° parce que souvent alors elles s'épaississent, perdent leur transparence, deviennent blanchâtres; 4° parce que, dans ces cas, une exsudation visqueuse, adhérente à leur surface , difficile à enlever, forme leur suppuration.
XIX. Un rapide coup d'œil jeté sur l'arachnoïde nous y montrera les mêmes caractères morbifiques. i°. Le sac qu'elle forme, et surtout sa portion plongée dans les ventricules, deviennent le siège fréquent des collections lymphatiques (1). 2°. A la suite des inflammations du cerveau, Kaw-Boerhaave , de Haen, Boemer, etc. , ont fréquemment vu la face externe de l'arachnoïde et la face correspondante de la dure-mère adhérer ensemble soit immédiatement , soit au moyen d'une espèce de membrane artificielle, formée ici, comme dans le péricarde , la plèvre , etc. Lorsque , dans le trépan, la dure-mère a été divisée, la por-
(i) C'est justement parce caractère que l'arachnoïde diffère des autres membranes séreuses; jamais les collections aqueuses des ventricules ne communiquent avec la cavité de c< fte membrane, comme je l'expliquerai en détail plus tard.
tion d'arachnoïde' qui correspond à l'ouverture s'enflamme et adhère ensuite à la cicatrice. J'ai essayé dans un animal de déterminer, par une injection de vin sous le crâne, l'adhérence de cette membrane , comme on produit artificiellement celle de la tunique vaginale dans l'hydrocèle ; mais l'animal n'a pu survivre que vingt-huit heures à l'expérience, et l'adhérence n'étoit point encore contractée. 5°. J'ai eu occasion d'observer quelquefois sur des cadavres morts de plaie de tête l'opacité de l'arachnoïde et son épaississement. Elle se condense alors, comme la plèvre, par des couches ajoutées d'une matière lymphatique. Ce même phénomène , que l'ouverture des cadavres offre chaque jour, s'observe aussi à la face interne de la dure-mère ; ce qui tient à la portion d'arachnoïde qui la tapisse, puisqu'il n'est jamais sensible à sa face externe. 4°- Quant à l'exsudation visqueuse que laisse échapper l'arachnoïde enflammée, elle est prouvée par un très-grand nombre de faits. Ce mode de suppuration est si commun dans les plaies de tète à l'Hôtel-Dieu, qu'il formoit un des grands arguments par lesquels Desault combattoit le trépan, toujours alors inutile, puisque cette couche épaisse, visqueuse, adhérente à la sur-
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face externe du cerveau (1), ne sauroit échapper par l'ouverture. A peine peut-on l'enlever exactement avec le manche du scalpel sur le cadavre dont le cerveau a été mis à découvert. XX. Les nombreux rapprochements que je viens d'établir entre l'arachnoïde et les membranes séreuses en général, me paroissent suffisants pour répondre au problème que nous nous sommes proposé ci-dessus. En effet, puisque d'une part la nature intime d'un organe quelconque est déterminée, quand on a démontré, i° sa texture, 2° ses propriétés vitales, 5° ses fonctions, 4° Ie caractère qu'imprime son organisation à ses affections morbifiques ; puisque, d'une autre part, il est évidemment prouvé que sous ces quatre rapports essentiels l'arachnoïde est analogue aux membranes séreuses, je crois que sans crainte d'erreur nous pouvons établir, comme une conséquence de ce qui vient d'être dit, cette proposition générale : Lï arachnoïde 3 par sa nature, appartient à la classe des membranes séreuses.
(î) Cette couche épaisse, visqueuse, est le plus souvent hors de la cavité de l'atachnoïde, et est formée par la pie- mère siiflammée.