PARTIE I, CHAPITRE XVI
« manière étrange de prendre le poisson dans ce h pays, la troupe des chevaux et des mulets arriva. « Les Indiens en avaient fait une sorte de battue, et en « les serrant de tous les côtés, on les força d'entrer « dans la mare. Je ne peindrai qu'imparfaitement m le spectacle intéressant que nous offrit la lutte des « anguilles contre les chevaux. Les Indiens, munis do « joncs très-longs et de harpons, se placent autour <( du bassin; quelques-uns d'eux montent sur les « arbres dont les branches s'élancent au-dessus de « la surface de l'eau ; tous empêchent par leurs cris « et la longueur de leurs joncs, que les chevaux « n'atteignent le rivage. Les anguilles, étourdies du « bruit des chevaux, se défendent par la décharge u réitérée de leurs batteries électriques. Pendant r longtemps elles ont l'air de remporter la victoire sur « les chevaux et les mulets; partout on en vit de ces « derniers qui, étourdis par la fréquence et la force « des coups électriques, disparurent sous l'eau. Quelle ques chevaux se relevèrent, malgré la vigilance « active des Indiens, gagnèrent lo rivage, excédés « de fatigue, et, les membres engourdis par la force « des commotions électriques, ils s'y étendirent par « terre tout de leur long.
« J'aurais désiré qu'un peintre habile eût pu saisir « le moment où la scène était le plus animée. Ces « groupes d'Indiens entourant le bassin ; ceschevaux « qui, la crinière hérissée, l'effroi et la douleur te dans l'œil, veulent fuir l'orage qui les surprend; (( ces anguilles jaunâtres et livides, qui, semblables
ISi DES PHÉNOMÈNES ÉI.ECTRO-PÏIYSIOI.OGIQIES.
» à de grands serpents aquatiques, nagent à la sur- « face et poursuivent leur ennemi : tous ces objets « offraient sans doute l'ensemble le plus pittoresque. « Je me rappelai le superbe tableau qui représente un « cheval entrant dans une caverne , et effrayé à la vue u du lion ! L'expression de la terreur n'e6t pas plus « forte que celle que nous vîmes dans cette lutte « inégale.
ce Kn moins de cinq minutes deux chevaux étaient « déjà noyés. Après ce début , je craignais que cette « chasse ne finît bien tragiquement. Je ne doutais « pas de voir noyés peu à peu la plus grande partie « des mulets. Mais les Indiens nous assurèrent que « la pèche serait bientôt terminée , et que ce n'est u que le premier assaut des gymnotes qu'il faut re- « douter. Kn effet, quand le combat eut duré un « quart d'heure, les mulets et les chevaux parurent « moins effrayés; ils ne hérissaient plus leur cri- « nière : leur œil exprimait moins la douleur et u l'épouvante. On n'en vit plus tomber à la renverse; « aussi les anguilles, nageant à mi-corps hors de l'eau « et fuyant les chevaux au lieu de les attaquer, s'ap- « prochèrent elles-mêmes du rivage. On leur jeta de « petits harpons attachés à des cordes; le harpon en (( accrochait deux à la fois. Par ce moyen, on les « tira hors de l'eau sans que la corde très-sèche et « assez longue communiquât le choc à celui qui la « tenait : en peu de minutes, cinq grandes anguilles « étaient sur le sec. On aurait pu en attraper une « vingtaine si nous en avions eu besoin pour nos expé-