SECTION PREMIERE
Paralysies subites , suite de ruptures du cerveau.
Saucerotte a appelé paralysie momentanée l'insensibilité et l'immobilité qui résultent souvent, chez les blessés, d'une forte commotion cérébrale. Cette expression est inexacte ; elle ne donne qu'une idée vague des lésions susceptibles de produire la paralysie et des signes qui la caractérisent. Les symptômes d'insensibilité et d'immobilité , après la commotion , nous empêchent de porter un jugement sur l'état véritable des organes , et peuvent n'être que ceux de la suspension de leurs fonctions. Cependant, sans jamais être momentanée , la paralysie peut n'avoir qu'une durée assez courte. Mais des paralysies plus ou moins éten-
dues et durables résultent quelquefois de ruptures cérébrales instantanées, produites par les violentes percussions du crâne. Ces altérations de la texture nerveuse ont une parfaite analogie avec celles qui s'opèrent au début de certaines attaques d'apoplexie. Leurs symptômes propres sont les mêmes, et les unes et les autres doivent être confondues dans une même étude. Nous examinerons les paralysies subites, suivant qu'elles affectent l'intelligence , les organes des sensations et les muscles volontaires.
ARTICLE I
Perte ou perversion des fonctions intellectuelles.
Les actes de l'intelligence ont, pour organe spécial, la partie antérieure des hémisphères cérébraux. On sait depuis long-temps que le développement de ces phénomènes est en rapport avec l'étendue de la surface frontale du cerveau; Gall a ajouté que la capacité intellectuelle se mesure surtout au nombre et à la profondeur des circonvolutions que cette surface présente. Toutes les opérations de l'entendement aboutissent à cette partie de l'appareil encéphalique ; c'est par elle que se perfectionnent les combinaisons de la pensée , par elle que s'opèrent les actions admirables qui caractérisent la raison humaine ; mais d'autres facultés y ont aussi leur siège. Si des conformations particulières de la surface cérébrale, sensibles à l'extérieur, règlent les qualités supérieures de l'esprit, d'un autre côté, les fonctions dont on croit les
et de l'encéphalite. i.|5
parties postérieures des hémisphères chargées, ne s'opèrent qu'avec le concours de l'intelligence; nos sensations ne nous révèlent rien de ce qui se passe au delà des lobes cérébraux antérieurs, quoique ceux-ci mêmes ne soient pas indépendans des autres parties de l'organe. L'ensemble des actes intellectuels résulte ainsi d'opérations cérébrales plus ou moins compliquées, dont la variété dépend surtout de nos impressions. Nous naissons , non avec des organes cérébraux multiples tout formés , mais avec des dispositions particulières, qui seront autant d'aptitudes morales, industrielles y scientifiques, etc., répondant toutes a la partie antérieure du cerveau. Telle est à peu près, je crois, l'opinion assez généralement adoptée aujourd'hui sur cette question importante ; elle combat les divisions et subdivisions trop arbitraires que la crânioscopie avait faites de nos facultés, en les distribuant sur des points de l'encéphale où elles ne sauraient entrer spontanément en exercice.
Les diverses facultés intellectuelles que l'observation a appris à distinguer, ainsi que les aptitudes organiques individuelles, peuvent être isolément affaiblies ou éteintes , à la suite des lésions cérébrales. Qu'après une chute sur la tête, par exemple, ou une attaque d'apoplexie , la mémoire soit complètement perdue, le jugement peut rester sain, et la volonté conserver son empire. Dans cette situation , le malade ordonnerait en vain aux idées autrefois acquises- de se reproduire, aux noms de se rattacher aux objets ou aux personnes, etc., tous ses efforts à cet égard seront superflus ; l'organe est devenu inhabile à remplir cette partie de ses fonctions. Dans d'autres cir-
ï4'5 TRAITÉ DES PLAIES Ùt. TÊTE
constances, au contraire, le jugement est aboli, tandis que la mémoire est demeurée entière, et que la volonté n'a pas cessé d'agir; mais ni l'une ni l'autre n'étant plus dirigées par le raisonnement, elles commettent souvent des écarts : il y a alors folie , loquacité , gestes ridicules. On remarque encore que la mémoire peut acquérir des forces nouvelles ou le jugement plus de pénétration et de fixité (1). La faculté de se ressouvenir éprouve quelquefois une telle subversion , que certaines choses, telles que les noms substantifs sont seuls oubliés, ou que les faits récens ne peuvent être retenus, tandis que les qualifications les moins familières et les événemens qui ont eu lieu
(i) On croit assez généralement, et Gall lui-même est de cet avis . que dans les cas où l'on a observé , à la suite de blessures reçues à la tête, un développement intellectuel remarquable chez des individus qui, jusque-là , avaient eu l'esprit très borné, cet heureux changement a été dû à une stimulation' du cerveau produite par la commotion. Mais le défaut d'intelligence chez ces sujets , loin d'avoir été entretenu par une sorte d'inertie du cerveau , susceptible de se dissiper sous une violente secousse , était très probablement le symptôme d'une surexcitation ou d'une congestion cérébrale habituelles, dont l'hémorrhagie qui accompagne les plaies du crâne, aura provoqué la terminaison. Le père Mabiilon , que l'on cite pour l'un de ces exemples les plus remarquables, avait été trépané pour une chute dont on accusa sans doute d'être la cause l'incurie qui lui était ordinaire dans son jeune âge, et il ne commença à avoir du jugement et à retenir ce qu'on lui enseignait qu'après cette opération. Or, l'on sait que l'hémorrhagie qui suit la perforation du crâne, ou les incisions préliminaires des tégumens, est quelquefois très abondante.
ET DE L'ENCÉPHALITE. I qj
dans des temps éloignés , se présentent fidèlement à l'intelligence.
Ces singularités des- altérations des facultés de l'entendement ne sauraient constituer, quoi qu'on en ait dit, de véritables paralysies. On ne doit y voir que des désordres survenus dans les fonctions d'un organe chargé d'actions variées , mais qui n'est pas réduit à l'immobilité, comme le mot paralysie pourrait le faire croire. L'activité de l'intellect se manifeste encore dans ces cas , non seulement par l'exercice de la volonté , mais par celui des mouvemens qui sont particulièrement du domaine de l'instinct. Les contractions musculaires automatiques , la dilatation et le resserrement de la poitrine , la déglutition , les convulsions elles-mêmes , si communes dans les affections cérébrales, assurent positivement que la paralysie n'a pas atteint l'organe qui préside à nos rapports extérieurs , car les phénomènes de ces diverses catégories témoignent de la continuation de ses fonctions. Pour qu'il cessât d'agir , il faudrait que sa texture eût éprouvé une altération incompatible avec la vie ; jusque-là il n'existe que des lésions de fonctions d'une gravité plus ou moins grande. En un mot, l'intelligence peut être affaiblie, désordonnée, rendue incomplète par la perte d'une ou de plusieurs de ses facultés pendant un temps variable ; mais la paralysie de l'organe ferait cesser instantanément tous les phénomènes vitaux, et entraînerait la mort. Je vais donner un exemple assez remarquable de cette perversion d'ordre des actes intellectuels, l'un des symptômes les plus fréquens des lésions cérébrales traumaiiques, mais d'ordinaire peu grave et peu durable.
Observation IX.
Chute sur la tête; perle de connaissance ; mouvemens convulsijs ; disparition êe ces premiers accidens , puis désordres dans les idées ; perte de la mémoire r cncéphalite imminente ; guétison rapide.
P. , élève de la marine à Paris, s'exerçait, le 3i décembre 1825, à glisser sur la neige dans la cour de rétablissement qu'il habitait. Afin de parcourir un plus grand espace sur le terrain durci par la gelée et formant une surface raboteuse, il s'éloigne de dix à douze pas , puis s'élance vers la glace, et dans le moment où il joint les deux pieds pour s'abandonner à l'impulsion qu'il s'est communiquée , il tombe à la renverse. La chute avait par conséquent à peu près toute la violence qu'elle aurait eue , si ce jeune homme fut tombé d'une hauteur égale à la distance qu'il avait parcourue avec toute la vitesse possible.
P. reste étendu sans mouvement sur la place ; il a bientôt des secousses convuisives dans les membres, les yeux, les muscles de la face. Effrayés de ces mouvemens, et le croyant perdu, plusieurs de ses camarades s'enfuient , d'autres s'empressent de le secourir, le relèvent et lui font respirer de l'éther. Après quelques minutes, il se tient debout , n'ayant plus de convulsions, si ce n'est quelques contractions de l'estomac, qui ne sont cependant pas suivies de vomissement; mais ses idées sont extraordinairement troublées. Ne reconnaissant plus ni les lieux , ni la plupart des personnes qui l'entourent , il demande à plusieurs
de ses condisciples leurs noms et d'où ils viennent ; près de ceux dont il a conservé la mémoire, il s'informe de leurs occupations habituelles \ des carrières auxquelles ils se destinent ; il se croit successivement à Toulouse , à Bayonne ou dans d'autres villes du midi de la France où il est né. Ignorant tout ce qui se rapporte à sa situation présente , son étonnement est extrême , quand on lui parle de travail , de récréation , des causes et des circonstances de la chute qu'il vient de faire : ces discours lui semblent controuvés ; le déjeuner qu'il achevait à peine lors de l'accident ne lui est plus présent, il affirme être encore à jeun.
Cependant ce désordre de l'intelligence diminue graduellement; le blessé reconnaît quelques uns de ses amis, et leur donne la main comme s'il les revoyait après une longue absence. La mémoire des choses n'est pas encore revenue. Conduit à l'infirmerie et quittant ses vètemens, il questionne les assistons sur ce qui lui est arrivé, et s'efforce , en se frottant le front , de rappeler ses idées. Ses gestes, ses paroles, ses actions annoncent que le jugement est demeuré intact, la réflexion libre, le discernement juste. L'idée de son école lui revient à son tour; il reconnaît le lieu où il se trouve, et comprend le but des personnes qu'il voit occupées à le secourir; puis s'interrornpant tout à coup, il demande où est C..., l'élève avec lequel il est le plus lié : il se rappelle l'avoir vu pleurer. C... ne tarde pas à paraître; mais on le fait retirer, à cause de la trop grande émotion que sa présence excite chez le malade.
A midi, une heure après la chute, on reconnaît à un léger gonflement, que la percussion a eu lieu su?
la protubérance occipitale , un peu à son côté droit. Le visage, qui avait jusque-là été pâle, commence à se colorer; les traits expriment un étonnement mêlé de trouble; le regard est inquiet; une chaleur assez forte se fait sentir au front; le blessé y éprouve depuis quelques instans une douleur continue et profonde ; le pouls est lent , un peu serré : saignée, de douze onces y dix sangsues à chaque tempe et quinze sur V occipital, à V endroit de la percussion. Pendant que le sang coule de la veine , le pouls, sans s'affaiblir, présente quelques mouvemens irréguliers. On recommande d'appliquer aux régions temporales de nouvelles sangsues aussitôt que les premières cesseront de donner, afin de rendre la saignée permanente. Les fenêtres de l'appartement sont masquées avec soin.
Pendant l'action des sangsues, P — éprouve des sensations toutes nouvelles : il lui semble qu'on ôte un voile qu'il aurait eu devant les yeux ou plutôt devant l'organe de son intelligence ; ses idées reprennent toute leur netteté; il se rappelle les moindres circonstances de son accident. Durant ses convulsions, il lui semblait , par exemple , que ses membres, principalement ceux du côté droit, allaient se détacher du tronc et être lancés à distance par la force des secousses. Le pouls est souple, médiocrement développé, régulier; quelque embarras existe dans le bas-ventre r probablement par le défaut d'une bonne digestion : lave- t ment d' o oc jerat avec addition d* huile, trois onces; F écoulement des sangsues est entretenu.
Le soir , le lavement n'a pas été rendu ; des vomisse mens ont fait rendre les alimens mal digérés qui sur-
ET DÏ5 L ENCEPHALITE. I -"> ï
chargeaient l'estomac ; une chaleur plus forte existe au front ; la douleur correspondante est augmentée et parait plutôt obtuse que pulsative ; le pouls est dans le même état que le matin : dix sangsues à chaque tempe , bien que les piqûres des premières continuent de couler ; recommandation d'en mettre dix autres après , et dix autres encore si la douleur persiste ou devient plus intense pendant la nuit ; dans le cas contraire, on doit se borner à entretenir la saignée locale sans répéter aussi souvent les applications .
On trouva , le lendemain matin , la douleur de tête un peu diminuée; ce qui avait dispensé de faire des applications de sangsues extraordinaires. Le front et l'occiput sont cependant encore douloureux; le pouls présente des pulsations tantôt lentes et tantôt précipitées; la diastole, forte dans les mouvemens lents, s'affaiblit lorsqu'ils s'accélèrent : quinze sangsues sur le côté droit de V occiput. Â onze heures , la douleur a abandonné la région occipitale pour se fixer au côté gauche du front : application de douze sangsues sur cette partie. L'après-midi se passe sans aucune douleur ; mais celle-ci se réveille le soir à l'occiput où elle semble occuper les tissus épicrâniens, puisqu'elle augmente à la pression : quinze sangsues sont placées sur le siège de cette nouvelle douleur.
La nuit s'est passée avec des intervalles de sommeil et de veille. Le malade a éprouvé des pandicuïations, puis un sentiment de constriction au larynx, des bail— lemens et un peu de fatigue pendant la respiration : aucune application nouvelle de sangsues n'a été faite. Le matin du troisième jour, il est sans douleur ; il existe
l52 TRAITÉ DES PLAIES DE TETE
seulement un peu d'embarras vers le milieu du front : le pouls est lent et régulier ; aucune sensibilité n'existe à Pépigastre ni au foie; anorexie sans soif; urine facilement rendue : douze sangsues sont ordonnées au front ; lavement émollient ; de temps à autre une cuillerée à café de gelée de groseille. Par une impardonnable négligence, tes sangsues n'ont pas été placées; le malade s'est endormi. Eveillé et questionné à onze heures, il répond que la douleur existe toujours au front, où la chaleur est augmentée ; son sommeil a été agité par des rêves qui l'ont fatigué : les sangsues sont mises à V instant même. Quelques heures après, le calme a reparu; la faiblesse seule se fait sentir; le visage est pâle.
Le quatrième jour, le malade est bien , il a dormi durant la nuit ; cependant il a été subitement réveillé vers minuit par une douleur lancinante, fixée dans le bras et la jambe du côté droit , et qui a cédé , au bout d'un quart d'heure , à des frictions faites avec un linge chaud sur ces parties : aucune selle n'a encore eu lieu depuis l'accident ; le sentiment de constriction au larynx persiste, et a même un peu augmenté : douze sangsues sur F occiput; un lait de poule est ajouté à la gelée de groseille.
La nuit du quatrième au cinquième jour a été tranquille ; il n'y a eu cependant que de courts intervalles de sommeil. Le malade craignait de s'endormir; il lui semblait qu'en se livrant à l'assoupissement il allait être anéanti. Cet effet de la débilité est assez fréquent après les évacuations sanguines plusieurs fois réitérées. L'expulsion de l'urine , qui n'avait pas eu lieu depuis vingt-quatre heures sans qu'il en résultât
la moindre incommodité , s'est faite spontanément pendant le sommeil. Tout l'organisme est , le matin , dans un état de calme parfait , et quoique l'appétit soit encore incertain, on fait prendre une tasse de lait avec addition d'un peu de fécule ; des compresses trempées dans de l'eau froide sont appliquées sur le front et renouvelées aussitôt qu'elles s'échauffent , dans la vue de compléter la résolution de l'irritation, dont cette partie a été le siège. Après huit heures de l'emploi de ce moyen, le froid, qui d'abord avait été agréable , produit une impression pénible , et on en supprime l'application. Le sommeil de la nuit suivante est paisible et réparateur; l'appétit se prononce ensuite ; toutes les fonctions s'exécutent librement, à l'exception de l'excrétion alvine, qui est encore suspendue. Un lavement excitant détermine enfin , vers le soir du sixième jour, une selle de matières durcies. Les ganglions lymphatiques du cou , ébranlés sans doute par la secousse, sont légèrement tuméfiés. Cet accident , aussi bien que le reste des symptômes qu'on observait encore, se dissipe avec rapidité , et la maladie ne laisse aucune trace après elle. Notre jeune marin, en pleine convalescence, fait bientôt quelques promenades; les forces renaissent, et vers le quarantième jour depuis son accident , il reprend ses études.
On a pu remarquer dans cette observation que les mouvemens convulsifs et le trouble des idées ont suivi immédiatement la chute. Ces désordres résultaient non d'une irritation qui ne pouvait encore être déclarée y mais de la secousse dispersée dans la pulpe nerveuse ; et qui a été ensuite la cause de la réaction*
dont les symptômes n'ont pas tardé à se prononcer. La tendance à la phlogose était telle , que l'imminence de l'encéphalite se montra plusieurs fois, disparut, puis revint encore avec une opiniâtreté inquiétante. Une évacuation de sang permanente pouvait seule empêcher les vaisseaux capillaires du cerveau de s'irriter davantage, et préparer une résolution que l'emploi persévérant des mêmes moyens devait compléter. Le froid , employé même dans le principe , ne saurait jamais remplacer les déplétions locales ; son action se borne a retarder quelquefois le développement des capillaires, qui finissent toujours par s'engorger lorsque les causes de l'encéphalite sont puissantes.
Il est bien vrai que le désordre de l'intelligence, d'abord dû à l'ébranlement cérébral, se dissipait déjà avant même qu'on eût opéré aucune évacuation sanguine ; mais une heure après l'accident, l'encéphalite, annoncée par la rougeur du visage et la douleur de tête, s'avançait à grands pas. Le trouble des idées, jusque-là non inflammatoire, se serait dès lors indubitablement continué avec celui que la phlogose n'aurait pas manqué de provoquer, si les déplétions capillaires n'avaient fait avorter la réaction cérébrale. Le passage des accidens primitifs à ceux que l'irritation détermine, doit être attentivement observé , et c'est presque toujours de la conduite suivie dans cet instant critique par le praticien, que dépend , dans les cas graves , le succès des secours qu'il administre.
Sous le point de vue du mécanisme de l'accident , les lobes cérébraux sont les organes sur lesquels l'ébranlement a manifesté ses effets; mais remarquons que le côté droit de l'occiput ayant été le plus violemment
frappé, le point opposé du crâne, c'est-à-dire la partie gauche du front, a ressenti plus fortement le contre-coup, et a été le siège d'une irritation plus intense que l'autre. Par cette raison aussi, les mouvemens convulsifs les plus apparens, ainsi que les spasmes douloureux qui ont éveillé le blessé durant la nuit du troisième au quatrième jour, ont eu lieu dans les membres du côté droit. Enfin, un autre phénomène, entièrement produit par la commotion, nous a montré, chez ce jeune malade, le renversement complet des actions intellectuelles destinées a la mémoire. Ainsi, alors qu'il ne savait où il était, qu'il ne reconnaissait presque personne et ne se rappelait aucune des choses qui venaient de lui arriver, le souvenird'un roman qu'il avait lu plus de quatre ans auparavant , et sur lequel il n'avait jamais depuis arrêté sa pensée, se retraça si vivement et avec tant de netteté à sa mémoire, qu'il aurait pu le décrire et indiquer même le contenu des chapitres ou des pages qui l'avaient le plus frappé. Il y a plus , au moment où la violence des convulsions était telle qu'il se persuadait ne pouvoir éviter d'être privé de ses membres , il lui sembla voir sa mère pleurer à ses côtés. Cette illusion , sans doute fort extraordinaire , étonne moins cependant que le phénomène de l'oubli des choses les plus récentes, en même temps que celles qui n'avaient , depuis plusieurs années , laissé aucune trace dans l'esprit , reparaissent avec une exacte fidélité.
a 56 TRAITÉ DES PLAIES DE TÊTE
ARTICLE II
Perte ou diminution notable des fonctions sensitives.
La paralysie des organes des sens est peu fréquente; elle peut accompagner les lésions de l'intelligence, ou exister isolément. Le goût ne s'affaiblit et ne se perd que très rarement, quoique la paralysie des muscles de son organe principal soit un accident fort commun ; l'odorat semble s'altérer plus difficilement encore, et sa perversion est plus équivoque; mais l'audition est quelquefois suspendue ou abolie à la suite des commotions cérébrales, et les désordres que l'on y observe dépendent le plus ordinairement de l'ébranlement des diverses parties de l'oreille interne. C'est à cette cause qu'il faut attribuer les surdités auxquelles les artilleurs sont si sujets. La vision est surtout exposée aux effets de l'irruption des congestions sanguines cérébrales; elle peut aussi éprouver les plus fortes atteintes des violences extérieures qui ébranlent le cerveau. Ces différentes altérations des fonctions des sens sont distinctes de celles de leurs appareils, sur lesquels je n'ai point à m'arrêter ici ; je remarquerai seulement , quant aux paralysies graves et subites de la langue , qu'elles peuvent s'accompagner de la perte de la parole. Lorsqu'elles sont incomplètes, il n'en résulte qu'une difficulté plus ou moins grande de parier, à l'occasion de laquelle il faut bien distinguer ce qui dé-*
et DE l'encéphalite, iSj
pend de la paralysie de ce que l'on doit attribuer aux désordres des fonctionsintellectuelles. Après une chute ou une percussion , si les malades ne répondent que par monosyllabes, avec peine , répugnance et lenteur, la langue ayant d'ailleurs conservé ses mouvemens, et sa pointe ne s'inclinant ni à droite ni à gauche , ce grand embarras annonce que l'inflammation cérébrale a déjà fait des progrès et que l'intelligence est compromise. Mais je reviendrai plus loin sur ce sujet, n'ayant a traiter ici que des paralysies subites des sens auxquels les deux observations que je vais faire connaître appartiennent.
Observation X.
Chute d'un marteau de forgeron sur l'occiput; perte de connaissance ; perle subite et peu durable de la vue ; guérison.
F., serrurier , âgé de vingt-deux ans, employé aux travaux delà forge dans son atelier, le 28 août 1826 , tenait élevé avec ses deux mains le marteau appelé de forgeron, dont il se servait; au moment où il veut frapper de toutes ses forces, le marteau se démanche et lui tombe sur la partie postérieure de la tête , qui était penchée en avant, attitude que prennent les ouvriers dans ces occasions. Le blessé perd connaissance et reste étendu sans mouvement sur la place ; on lui fait des frictions sur les tempes avec du vinaigre , on lui en donne à respirer; peu à peu il sort de cet état, et une demi-heure après l'accident il a repris la liberté
l58 TRAITÉ DES PLAIES DE TETE
de ses mouvemens et l'exercice de son intelligence; mais un autre phénomène dont il s'aperçoit seul l'étonne et provoque ses questions: il est comme plongé dans une obscurité profonde, ne reconnaissant qu'au son de leur voix les personnes qui lui parlent. Alarmés sur son compte , ses parens le transportent aussitôt au Val~de-Grâce , où il est admis par urgence, quoique étranger au service militaire. Voici l'état dans lequel il se trouve au moment de son entrée à l'hôpital.
La face est d'une pâleur extrême ; les paupières restent abaissées et les pupilles sont larges et immobiles ; le pouls et la respiration paraissent peu altérés ; le malade répond juste et accuse une douleur violente de tête , qu'il rapporte principalement à la région occipitale , où existe , à droite de la protubérance , une tumeur circonscrite très apparente. On apprend qu'il n'a éprouvé ni vomissemens ni déjections. Saignée au bras de douze onces. Cette opération est suivie d'une syncope et de mouvemens convulsifs des membres. Peu de temps après, ces accidens avaient disparu , et l'on tire de nouveau de la même veine huit onces de sang. Une nouvelle syncope survient pendant l'évacuation sanguine ; mais cette fois elle n'est plus accompagnée de mouvemens convulsifs. Cependant la douleur de tête est toujours aussi forte ; elle s'est même propagée à la partie antérieure au dessus des orbites; la vue n'est point recouvrée et les pupilles continuent d'être immobiles. Trente-cinq sangsues sur la région de F occipital ; limonade ; lavement émollient.
Cette première saignée locale , faite trois heures après l'accident, est abondante et néanmoins les symptômes restent les mêmes. Quinze autres sangsues sur
ET DE L'ENCÉPHALITE. 1 5i)
la région occipitale ; elles seront renouvelées autant qiûil sera nécessaire pour rendre V écoulement des piqûres continuel. Enfin la douleur de tête diminue, et la vision se rétablit insensiblement. Mais vers dix heures du soir, des symptômes de congestion cérébrale se joignent à des momens de délire. La persistance dans l'emploi des moyens déplétifs locaux triomphe de cette tendance et achève de rendre à la vue toute son intensité. Le malade a, vers le jour, quelques heures de sommeil sans agitation. A la visite du lendemain , il se plaint encore de céphalalgie sus-orbitaire légère ; le pouls est sans fréquence , la peau un peu humectée. Vingt nouvelles sangsues sont distribuées sur le front : elles portent à cent cinq le nombre de celles qui ont été employées jusque-là, et qui ont suffi , avec l'aide des saignées générales et des boissons tempérantes, pour compléter la résolution.
Ce qui s'est passé ensuite chez ce blessé est assez remarquable. Sorti de l'hôpital le 3 septembre, septième jour depuis son accident, il paraissait en état de reprendre dès le lendemain ses travaux accoutumés; mais le bruit dans un atelier de serrurerie où règne une grande activité, retentit avec douleur dans son cerveau, encore trop peu raffermi, et ne tarda pas à y ramener la congestion. Ce jeune homme avait essayé pendant plusieurs jours de surmonter son mal , et n'avait fait que l'aggraver : les traits de la face , lorsque je le rencontrai par hasard dans la rue , étaient tirés et exprimaient la tristesse ; une céphalalgie susorbitaire , comme divulsive, s'accompagnait d'une sensibilité excessive de la vue au grand jour ; des bourdonnemens d'oreille du côté gauche lui causaient un
lÔO TRAITÉ DES PLAIES DE TÊTE
tourment continuel : point de sommeil, accablement , vomissemens , chaleur fébrile. Le repos , trois nouvelles applications de sangsues faites sur les tempes et sur le lieu de l'ancienne percussion, quelques autres soins et un régime convenable procurèrent, cette fois, en douze ou quinze jours , une guérison exempte de rechute.
Les organes de la vue, frappés de stupeur par la commotion , ne s'étant pas ranimés sous l'influence de la réaction cérébrale, leur lésion plaça ce sujet dans la condition où s'était trouvé celui de l'observation précédente., relativement auxfonctions de l'intelligence. Chez l'un et chez l'autre , la contusion du cerveau , unie à la lésion vitale , s'est opposée au rétablissement des fonctions ; mais il y a entre les deux cas cette différence , que dans le premier l'organe intellectuel , dont les fonctions sont multiples , continuait d'agir, au lieu que, dans le second, la paralysie, lésant une fonction unique, était réelle et complète. Le mécanisme des deux accidens a été le même ; la chute en arrière , comme le coup de marteau, ont porté la violence du choc au point opposé du diamètre du crâne; cependant le dernier paraît avoir produit une contusion plus forte sous la percussion , puisque la douleur y a été plus intense qu'à la partie antérieure; enfin, les moyens de traitement ont eu le même résultat , celui de prévenir l'encéphalite , en rendant au cerveau la liberté de son action. L'autre observation nous avait déjà montré une percussion adroite de la protubérance occipitale et des accidens cérébraux plus intenses à la partie antérieure gauche : celle-ci nous présente une contusion sur le même lieu de l'os, et les symptômes
BT DE L'ENCÉPfîALITK. l6l
de la surexcitation cérébrale consécutive, également plus violens du côté gauche. Mais le phénomène de la perte peu durabie de la vue, qui n'avait reçu aucune atteinte directe, semble confirmer l'opinion qui place le siège de la vision à la partie antérieure des hémisphères cérébraux. Cependant ne précipitons pas des solutions qui exigent d'autres éclaircissemens.
Observation XL
Contact d'un boulet détourné de sa direction; perte de connaisswice qui dure plusieurs heures; hémorrhagie pulmonaire; mutité et surdité complètes; permanence de cette double paralysie.
Un militaire sourd et muet , nommé Silvain Dubois , âgé de trente-cinq ans^ fourrier à Fex-22e régiment d'infanterie de ligne, est rentré dans ie courant de 182 ) en France venant de Russie, où il avait été conduit captif après la mémorable bataille de Leipzik en 181 3. Les malheurs qu'éprouva cette victime de nos désastres durant les premières années de son séjour dans ce pays , ont comblé pour lui la coupe de l'adversité : le récit qu'il en fait est presque incroyable. Après avoir vu périr en grand nombre, dans des souffrances inouïes, les prisonniers avec lesquels il traversait les vastes déserts de l'empire moscovite , il rencontra enfin, dans la province d'Astracan, une terre hospitalière. Ce fut de ce point éloigné qu'il entreprit seul , sans guide , muni d'une ardoise , interprète de ses besoins , et sur laquelle il dut savoir successivement écrire ie russe ,
i62 TRAITÉ DES PLAIES DE TÈTE
le polonais, l'allemand; qu'il entreprit, dis-je, de regagner le sol de la patrie. Quelle industrie n'eut-il pas à déployer pour se rendre favorables les populations étrangères qu'il était obligé de parcourir! Rentré dans les lieux qui l'avaient vu naître , il n'y retrouve plus de famille et n'a point d'héritage : l'état pour lequel il a sacrifié sa jeunesse a changé de face, et il l'ignore. Plein de confiance cependant dans ungouvernement qui avait déjà soulagé tant d'autres infortunés de l'ancienne armée, il se rend dans la capitale et réclame le prix de ses services. En attendant des renseignemens dont l'administration veut s'éclairer, il est envoyé au Val-de-Grâce ; il s'y présente portant encore son ardoise ; mais c'est dans sa langue maternelle qu'il s'exprime maintenant sur ce feuillet mille et mille fois couvert des traits de son crayon. C'est par lui qu'il nous apprend à la suite de quel accident il tomba au pouvoir de l'ennemi, privé de plusieurs de ses facultés sensoriales. Je vais le laisser s'expliquer sur cet événement de sa vie long-temps agitée , ayant dû , pour nous le faire bien connaître , se rendre son propre historien.
« Le dernier jour de la bataille de Leipzik, 18 oc- « tobre iSi3, au moment de la plus terrible canon- (c nade ; deux boulets venus en sens opposé se heurtè- <c rent près de ma tête. Le choc de ces deux corps avait (c distinctement frappé mes oreilles ; mais la révolution (( qui se fit subitement en moi bouleversa toutes mes a sensations et me laissa sans connaissance. Je ne fus (c retiré de cette léthargie que par la douleur que me « causèrent des Cosaques qui vinrent me dépouiller. « Revenu insensiblement à moi , me soulevant avec
ET DE ^ENCÉPHALITE. l6 >
t< peine, quelle fut mon affliction de me voir nu parmi « les morts et les blessés dont la plaine était jonchée ! « Jugeant d'aprèsle cours du soleildu temps que j'avais (( passé dans cet état voisin de la mort , il me parut « qu'il pouvait y avoir cinq ou six heures. Un spec- « tacle tout nouveau pour moi m'était offert par les ce soldats des armées ennemies , qui s'agitaient de tous Ù les cotés dans un effrayant silence , et dont quelu ques uns me maltraitaient sans paraître me parler. « Je voulus leur parler moi-même , me plaindre \ mais, « hélas! ma langue , comme liée dans ma bouche, ne « put articuler un seul mot. L'état de mon âme dans « ce fatal moment n'est pas à décrire : il ne m'était u que trop prouvé que je venais de perdre la parole (c et l'ouïe. Du sang avait jailli de ma bouche , de mon « nez , de mes oreilles ; j'en avais le corps couvert. « Des caillots restés dans ma bouche obstruaient le u passage de l'air et me menaçaient d'une nouvelle ce suffocation. Un officier des Cosaques , plus humain a que ceux qu'il commandait, me fit jeter un vieux (c manteau dont je m'enveloppai , et je suivis la masse « des prisonniers. On nous fit traverser l'Allemagne, « la Pologne, la Russie ; de temps en temps, dans a ce long trajet \ les blessés aux jambes montaient sur « quelques voitures; le, plus souvent nous étions tous « obligés de marcher, et quoique je n'aie jamais obtenu « une place sur la plus mauvaise charrette , je pus sup- « porter toutes ces fatigues et résister aux accidens a qui me survinrent ; je souffris beaucoup de la tète (c qui a même été enflée ; j'éprouvai des liraiîiemens « dans la poitrine, et surtout des douleurs lancinantes « dans l'intérieur des deux oreilles. Ces souffrances
l64 TRAITÉ i)ES PLAÏES û£" TÊTE
« se calmèrent peu à peu et cessèrent avec le temps a tout à fait, à l'exception d'une douleur de tète bien « faible en comparaison et dont je suis encore souvent « tourmenté. Les ouvertures des oreilles ont fourni , « pendant dix-huit mois à peu près , une matière fé- « tide , d'abord assez abondante , et qui a diminué « insensiblement , puis s'est arrêtée. Mais si mon ac- « cident a si fortement agi sur le physique, il n'a pas « moins altéré les facultés mentales et principalement (( la mémoire. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine que (c je me rappelle les choses qui m'ont autrefois inté- « ressé : le passé est pour moi une espèce de chaos. « Je n'ai fait aucun traitement et on ne m'a donné (( aucun soin dans le plus fort de mes maux. Ce ne « fut que plus tard , pendant mon séjour dans la pro- « vince d'Astracan , que les médecins de ce pays épui- « sèrent sur moi leurs talens sans pouvoir changer ma « position. Voici une partie des moyens que ces mes- « sieurs ont employés. Premièrement ils m'ont ap- « pliqué beaucou.) de vésicatoires au cou et aux bras, « puis ils m'ont fait prendre un grand nombre de a bains de vapeurs sulfureuses. Après ces bains , ils <( m'ont électrisé souvent, et m'ont introduit différens « instrumens acoustiques dans les oreilles; ils en ont « varié les formes à l'infini. J'ai pris intér eurement « beaucoup de remèdes, tant liquides qu'en pilules, « entre autres l'extrait alcoolique de noix vomique. a On m'a envoyé aux eaux thermales de Katschut , « petit bourg à sept lieues sud ouest d'Astracan , re- <( nommées pour plusieurs genres de maladies; il y « vient des malades de fort loin , surtout ceux at- « teints de rhumatismes , de coliques nerveuses, de
« paralysies , etc. Ces eaux n'ont produit sur moi au- (c cim effet. Après tous ces essais infructueux , on « m'a dit que j'avais les organes de la langue et ceux « de l'ouïe paraisses. »
Les militaires , dont les rangs ont été si souvent éclaircis aux armées par tous les genres de blessures, croient encore assez généralement que la collision des corps mis en mouvement par la poudre à canon , ou leur passage rapi le devant la bouche au moment d'une inspiration , en refoulant l'air qu'ils déplacent , peut causer une suffocation subite et mortelle ; mais il est bien démontré aujourd'hui que , dans ces circonstances de morts promptes attribuées^au refoulement de l'air, les corps en mouvement ont toujours atteint les parois du thorax ou de l'abdomen, sans altérer l'organisation des tégumens qui ont cédé sous la pression ; la violence de celle-ci est quelquefois telle qu'elle réduit les os, les muscles et les viscères en une espèce de putriîage. Il parait que Dubois a été frappé de la même manière ; l'un des deux boulets, après \è choc qui changea leur direction , passa sur quelque partie de la tête , dispersa dans les os qui composent cette cavité et dans quelques vertèbres cervicales une secousse qu'ils transmirent a des tissus susceptibles de fournir le sang que le blessé ne tarda pas à rendre par la bouche, les oreilles et les narines. Mais l'abolition de l'ouïe est l'accident particulier qui assigne ici une place à cette observation, quoiqu'on ne puisse en séparer la perte de la parole. Ce double état pathologique a pu résulter de l'ébranlement que les parîies osseuses ont communiqué h l'encéphale. Cependant, si on examine l'état actuel des choses, après un longintervalle durant lequel elles au-
ront pu éprouver diverses modifications, peut-être la paralysie de l'ouïe paraîtra-l-elle , non l'effet de l'impuissance de percevoir les sons, mais la suite du dérangement que l'accident apporta dans l'appareil acoustique. Ce qui donne quelque probabilité à cette opinion, c'est que , si le blessé place le bout d'un tuyau métallique sur un forté-piano, tenant l'autre bout entre ses dents, il distingue faiblement l'air que l'on joue. La vibration des cordes de cet instrument est communiquée dans cette circonstance par le même mécanisme que le bruit particulier au mouvement d'une montre, qu'il sent aussi lorsque la montre est placée entre ses dents • mais la perception distincte des sons, quoique faible , est une opération différente du cerveau , et fait penser que le nerf acoustique , soit encore dans l'oreille * soit au delà avant son insertion centrale , n'est pas assez altéré pour ne pas recevoir quelques unes des impressions sonores que lui transmet aussi le tuyau métallique. Les grands bruits , comme les violens coups de tonnerre, les'détonnations, etc., ne lui sont point perceptibles, il n'entend rien non plus avec les cornets acoustiques les plus forts.
Quant à l'appareil de la parole , la cause du désordre qu'il présente existe évidemment dans le cerveau. La langue ne peut dépasser le rebord des dents, mais ses mouvemens sont assez libres dans l'intérieur de la bouche. Les lèvres n'ont rien perdu de leur mobilité, et cependant il est impossible au malade de prononcer une seule syllabe labiale, comme ma y pa,pruy etc. Il produit au contraire à volonté les sons gutturaux qu'il varie du grave à l'aigu , et parmi lesquels il fait entendre la différence qu'il sait exister entre lesvoyel-
les. Toutefois cet exercice lui est pénible ; le travail qu'il exige ne peut le dédommager en rien de la perte de la parole , et il en est d'autant plus chagrin qu'avant son malheur le chant , pour lequel il avait de la facilité , était une de ses jouissances. Ces sons parviennent au centre de perception a peu près au degré d'intensité de ceux qui sortent du forté-piano.
La perte simultanée de deux fonctions exécutées autrefois avec aisance , régularité , n'est pas la seule lésion qui soit résultée du même accident chez ce sujet ; en le questionnant, en l'examinant, on en découvre d'autres dont il ne se plaint pas ordinairement, parce qu'elles l'affligent et le gênent moins. Déjà sa narration fait mention de l'affaiblissement de la mémoire; une égale faiblesse paraît exister dans le goût et l'odorat. Les alimens ordinaires, tels que le pain , les légumes , le bœuf bouilli , etc. , sont pour lui presque sans saveur. Les odeurs peu pénétrantes ne sont point distinguées; il ignore , par exemple , celle qu'exhalent les alimens chauds. Dans l'espoir de réveiller l'olfaction , il s'est habitué à l'usage du tabac , qui produit sur la muqueuse nasale l'impression qu'on lui connaît. Cependant la sensibilité de cette membrane parait diminuée , ainsi que celle des autres parties de la face. Si nous rapprochons maintenant les uns des autres la perte incomplète des mouvemens de la langue , l'affaiblissement de la mémoire, la diminution du goût et de l'odorat , etc. , nous n'y voyons qu'une série d'altérations du genre des paralysies. Chez un autre sujet, peut-être, la commotion de la même partie cérébrale eût .laissé intactes les sensations et la parole , pour porter ses effets sur les facultés les plus
éminentes de l'esprit, qui sont chez celui-ci restées dans toute leur force. Une particularité , non point nouvelle pour les observateurs, mais qu'il importe de noter , c'est que ce blessé sent le mouvement à quelque distance; il sent, par exemple, qu'une personne marche derrière lui; il sent, dans l'éloignement , les voitures qui peuvent l'atteindre , et il sait se détourner à propos.
En résumé, ce fait extraordinaire nous apprend que la base et la partie antérieure du cerveau, altérées dans leur texture par l'ébranlement , ont produit instantanément les lésions que nous venons d'exposer et que n'a point aggravées l'encéphalite consécutive. Quoique la face et les tissus extérieurs du crâne se soient tuméfiés et enflammés, le malade n'a aperçu à travers ces symptômes aucune trace de contusion , non plus que sur la poitrine.
ARTICLE III
Paralysies des mouvemens volontaires.
<( Sans volonté, sans sensation , sans intention , aucun mouvement d'ensemble onde coordination n'est possible.» (GALL,édit. in-8" , tom. 6, pag. 227.) L'organe de l'intelligence est donc nécessairement îe régulateur comme le principe des mouvemens coordonnés. Mais le mécanisme suivant lequel la volonté imprime aux organes qu'elle tient sous son empire For»
ET DE L'ENCÉPHALITE. l(>9
dre de se mouvoir restera peut-être toujours inexplicable. On peut affirmer seulement, sur un sujet aussi obscur , que les volitions doivent parcourir les nerfs dont les divisions inférieures se perdent dans les muscles; tandis que, supérieurement, leurs fibres cessant où le cerveau commence rencontrent une substance nouvelle qui les met en relation avec l'organe de la volonté , le centre intellectuel, où aboutissent de la même manière les nerfs des appareils sensitifs. Ainsi , facultés intellectuelles, perceptions sensorialcs , mouvemens volontaires, sont des fonctions auxquelles préside un même organe.
Si nous cherchons à nous rendre compte, d'après nos propres sensations , des fonctions qu'exécutent les parties postérieures de l'encéphale , nous restons persuadés qu'elles n'ont pas directement plus de part à nos mouvemens volontaires, qu'à la manifestation de nos autres facultés intellectuelles. Mais il existe dans l'économie des mouvemens involontaires attribués à un principe différent que l'on s'efforce de découvrir ; vaines recherches cependant, car ce que l'on espère trouver , ce que l'on croit quelquefois avoir saisi , est sans réalité. L'unité de l'organisation aussi bien pour les mouvemens que pour le sentiment, se refuse à l'idée que deux principes puissent l'animer : Consensus unies. Dès que tous les actes de la vie tendent au même but, ils doivent avoir une même essence ; dès que tous les mouvemens exigent, pour s'opérer , l'influence des nerfs, la conséquence naturelle est qu'il n'y a qu'un principe nerveux. Cette organisation, dont tant de preuves attestent l'existence , se présente d'ailleurs à l'esprit, si vraie, si simple, si facile ï\ corn-
prendre , qu'on ne conçoit qu'avec peine comment on a pu ne pas généralement la reconnaître. Les divisions des nerfs, partout où elles se rencontrent, sont des expansions et non des sections du système général. Or , les mouvemens involontaires ne sont pas pi us soustraits aux relations centrales que les autres : Conspiratio una. Cette disposition , cette indivisibilité du système nerveux peut seule rendre raison des phénomènes vitaux, autrement dit des mouvemens, car tous consistent dans l'action , attribut de la sensibilité , qu'il y ait concours de la volonté , ou que ces actions diverses soient coordonnées par les lois organiques.
Il devient facile de comprendre , d'après ces considérations , comment les paralysies des mouvemens volontaires peuvent dépendre des altérations quelesnerfs éprouvent depuis l'organe central jusqu'aux divisions par lesquelles ils se terminent dans les parties extérieures. Dans l'intérieur du cerveau comme sur la longueur des membres, les lésions qui condamnent les muscles à l'inaction ont lieu suivant le même mécanisme ; seulement ce n'est plus la lésion de fibres continues avec celle de l'extérieur que l'on y rencontre. On ne saurait croire avec M. Fîourens , que les hémisphères cérébraux, siège des volitions , ayant perdu la faculté de commander les mouvemens volontaires , le principe de ceux-ci continuerait d'exister dans les tubercules quadrijumeaux , la moelle allongée ou la moelle épinière ; ces parties nerveuses ne sont pour les agensdu mouvement et des sensations qu'un lieu de passage entre les deux points haut et bas où résident , d'une part, le pouvoir de faire agir , de l'autre , l'organe qui exécute. D'un autre côté , comment être de
l'avis de Gall , lorsqu'il prétend que le cerveau n'est point absolument nécessaire pour la manifestation des phénomènes de la vie de relation ; que les volitions ont leur siège, tantôt ici, tantôt ailleurs, dans l'appareil nerveux extra-cérébral ? Il suivrait de cette hypothèse, que la paralysie d'un mouvement senti et commandé aurait quelquefois lieu indépendamment des nerfs du cerveau. La raison se refuse à admettre ce morcellement d'un système partout en correspondance, partout en même temps impressionnable sous l'influence d'une seule cause.
Toutes les paralysies des muscles soumis à la volonté , dans la catégorie desquels entrent ceux de la langue , se prononcent sur le côté opposé à celui de l'hémisphère cérébral affecté; tt bien que, depuis la découverte de Pourfour Du Petit, le scalpel n'ait pu constamment suivre dans toute son étendue l'entrecroisement des fibres médullaires des pyramides , la physiologie pathologique démontre trop positivement son existence pour qu'on ose le révoquer en doute. On n'est pas aussi certain de l'entrecroisement des fibres deséminencesolivaires; peut-être même n'existet-il pas , peut-être les fonctions cérébelleuses ont-elles exigé une direction droite des pédoncules postérieurs à travers la protubérance. On sait que les hémiplégies existent ordinairement avec continuation, dans le côté malade , d'un ordre de mouvemens organiques auquel le cervelet doit participer. Si la décussation donnait aux fibres de celui-ci la direction que l'on observe dans celles du cerveau , ne verrait-on pas , dans les cas où la maladie existe à la fois aux hémisphères de l'un et de l'autre du même côté , la mort toujours prompte et inévitable ?
Observation XII.
Congestion cérébrale ; hém'iphlégie subite ; diminution notable des mouvemens respiratoires du coté malade ; continuation des fondions intellectuelles et sensitives; longue convalescence.
M. H*** , capitaine en retraite , âgé de soixante-un ans , avait toujours joui d'une santé assez bonne et s'était peu livré à des excès; depuis quelque temps, manquant drappétit , il avait cru pouvoir faire usage d'épiecs et des différentes teintures, afin de donner du ton à son estomac. Le 12 février 1828, à l'issue de son dincr, il fut atteint d'une hémiplégie du côté gauche, sans perte de connaissance. Un médecin fut appelé aussitôt près de lui , et continua à le traiter pendant huit jours, durant lesquels il lui fît faire deux saignées du bras , appliquer dix sangsues derrière chaque oreille et deux vésicatoires aux cuisses. Le malade n'observant pas de changement dans son état, se décida à entrer au Val-de-Gràce le 2e février.
Les symptômes qu'il présente le lendemain, dixième jour de sa maladie , sont les suivans : les mouvemens volontaires et le sentiment sont entièrement perdus dans les membres du côté gauche; la bouche est fortement déviée à droite , tandis que îa langue se porte du côté de l'hémiplégie ; la pointe de cet organe reste cachée sous la joue gauche lorsque la bouche est entr'ouverte; les facultés intellectuelles et sensitives n'ont éprouvé aucune lésion ; mais la tète est lourde , léger
ET DE l/EftCÉPHA.LlTE. !«Jf3
rement douloureuse; la face est d'une teinte violette et sa turgescence est prononcée; le malade a quelque peine à parler uniquement à cause de la paralysie des lèvres et de la déviation de la langue , car il s'exprime avec lucidité. L'appareil urinaire continue de faire ses fonctions , mais aucune selle ne s'est montrée depuis l'accident; la respiration est fréquente et entrecoupée par de nombreux bâillemcns : froid des membres paralysés ; aucune douleur à l'épigastre; le pouls, malgré les saignées précédentes, conserve de la force, de la plénitude et a quelque fréquence. Diète ; limonade citrique ; douze sangsues derrière chaque oreille; lavement éniollieut.
Le onzième jour , vers le soir, la fréquence du pouls augmente et la nuit est agitée. On ap^ lique, le lendemain , quinze sangsues sur l'épigastre, auxquelles on fait succéder des fomentations émollientes. En quelques jours, sous l'influence de ce traitement , la fièvre se calme , les fonctions du bas-\ entre se rétablissent et le malade sent le besoin de prendre quelque nourriture. On reste néanmoins en garde contre la congestion cérébrale , et une nouvelle application de sangsues est encore faite derrière les oreilles. Les membres paralysés sont frictionnés avec un mélange chaud d'alcool et de vinaigre , et enveloppés ensuite de flanelle. Le quinzième jour, la langue est moins déviée; des pîcotemens se font sentir dans la jambe et la cuisse malades; on y remarque quelques contractions irrégulières, que l'on fait reparaître en pinçant fortement la peau. Le malade se plaint de ne pas avoir de sommeil, et de trouver, par cette raison, les nuits longues.
Le seizième jour on constate l'existence des phénomènes que nous allons exposer : les muscles respirateurs du côté gauche sont immobiles, les côtes ne se soulèvent et ne s'abaissent que faiblement, tandis que du côté droit tous ces organes exécutent complètement leurs mouvemens. L'exploration de la poitrine avec le cylindre est conforme à ces observations ; cet instrument fait entendre distinctement l'air dans tout le système bronchique à droite, pendant que le murmure de la respiration est faible du côté opposé. Les muscles du côté gauche du bas -ventre partagent l'inaction de ceux de la poitrine. La sensibilité n'est pas entièrement éteinte dans les tégumens de ces deux cavités; mais on observe qu'elle est moindre en dehors, et qu'elle augmente à mesure que l'on se rapproche de la ligne médiane en avant ou en arrière. Les muscles du cou, antérieurs et postérieurs, ceux de l'épaule et de !a mâchoire conservent toute leur action ; le sentiment a toute son intensité dans la peau qui recouvre ces organes, et les deux côtés de la face n'offrent non plus sous ce rapport aucune différence. On remarque que le pouls du côté paralysé a moins de force et de développement que de l'autre; le froid des membres et leur flaccidité accompagnent cet état de la circulation. Les sens ne sont nullement altérés, et les facultés intellectuelles continuent d'être intactes.
Cette maladie traîna en longueur; on ne vit que peu a peu renaître les forces, la double impulsion respiratoire , les mouvemens des membres, la sensibilité et la chaleur. Une certaine débilité avait même frappé
ET DE ï/ ENCÉPHALITE . ]Tp
pour toujours le côté gauche; car, plus d'un an après son accident, cet officier ne pouvait encore marcher qu'appuyé sur un bâton.
On vient de voir une paralysie grave de la plupart des muscles d'une moitié du corps, dégagée de complication étrangère. Déjà plusieurs observateurs s'étaient assurés que les mouvemens de la respiration sont souvent compromis en même temps que ceux des membres; mais on n'en a pas déduit la conséquence de l'identité du principe des uns et des autres. La respiration peut cependant conserver toute son énergie chez les hémiplégiques, comme les muscles de quelque partie conservent leur mobilité à côté d'autres qui l'ont perdue; par exemple, ceux de l'épaule, chez le sujet dont nous parlons, n'avaient pas reçu la moindre atteinte , et le malade semblait même vouloir se dédommager de l'impossibilité de mouvoir le bras ou la jambe , par la fréquence des contractions qui lui faisait à tout propos élever l'épaule. Nous avons remarqué aussi un défaut d'innervation sur les divisions du système circulatoire ; cette faiblesse ne pouvait provenir du cœur, puisque les pulsations artérielles au côté opposé avaient l'exaltation de l'état presque fébrile. Les nerfs des mouvemens volontaires ont donc un rôle à remplir dans le double appareil vasculaire , artériel et veineux, qui fait marcher loin du cœur le liquide en circulation. Ces différentes questions seront agitées dans la section suivante, relative aux paralysies inflammatoires.