SECTION IL
Paralysies produites par l'inflammation du cerveau.
Nous allons voir la paralysie se déclarer , tantôt avec les phénomènes les plus caractéristiques de l'inflammation de l'encéphale, tantôt avec des symptômes peu nombreux, irréguliers, en quelque sorte divisés : elle indique toujours les progrès de l'encéphalite. L'altération d'un point du cerveau peut n'attaquer qu'un mouvement seul ou une fraction des fonctions confiées à un appareil ; pius étendue, ou occupant des parties plus essentielles, la désorganisation cérébrale a des effets qui lui sont relatifs. On observe, d'un autre côté, que les ruptures du cerveau, dont nous avons vu résulter des paralysies subites, sont souvent préparées par un travail inflammatoire que l'on est exposé à méconnaître , parce qu'il se déguise quelquefois sous les formes les plus insidieuses. Ainsi, une phlogose cérébrale légère peut exister long-temps sans occasioner aucun trouble marqué des fonctions; les dérangemens qu'elle cause, comme la céphalalgie, la pesanteur de tète, sont peu durables, disparaissent, reviennent; on les attribue à de mauvaises digestions, à une affection morale, à quelque autre dérangement survenu dans la manière d'être ordinaire. Après un temps variable, l'invasion
ET DE L'ENCÉPHALITE. IjJ
de l'encéphalite lève tous les doutes, et ces indispositions, qui en étaient les symptômes précurseurs, font place à des paralysies ou à des nuances diverses des altérations de l'entendement ou des perceptions. Cette irritation cérébrale latente est encore un vaste sujet de recherches; elle est la source des apoplexies et de tous les genres de folie indépendans de causes violentes et imprévues. Nous n'avons d'autre but ici que de rechercher sur quels organes l'inflammation cérébrale manifeste ses effets, et quels sont les agens nerveux qu'elle laisse alors sans fonction.
ARTICLE I
Perte ou perversion consécutive des fonctions intellectuelles.
Nous avons dit que la perte des facultés intellectuelles compatible avec l'existence ne peut jamais être que partielle; que l'acte de la volonté est, entre elles, celui qui résiste le plus; que s'il finit aussi par disparaître sous le poids d'une congestion inflammatoire , les mouvemens instinctifs restent au moins encore long-temps en exercice , en sorte qu'au moment où tous les mouvemens de relation sont détruits, la mort a lieu nécessairement. Cette théorie établit qu'il ne peut pas y avoir de vie ou d'existence purement organique ; qu'un monstre sans cerveau ne peut pas avoir réellement vécu y et tout ce qu'on a dit de contraire sur ce sujet me semble le fruit d'une erreur
d'observation. J'irais même plus loin, si je ne craignais de donner trop d'extension à des considérations qui se rapportent particulièrement à l'homme, et j'avancerais qu'il en est des espèces les plus inférieures comme de lui. Toutes les fois que leur organisation les a douées d'une volonté, et peut-être l'acte de la déglutition est-il le dernier phénomène qui annonce l'existence de cette faculté ; toutes les fois , dis-je , que ces deux fonctions existent, volonté et déglutition, elles supposent l'action d'un cerveau ou d'une portion nerveuse qui en tient lieu.
L'inflammation cérébrale produit ordinairement le délire, qui n'est autre chose qu'une folie passagère. Le mot délire, pris dans son acception la plus étendue, comprend tous les changemens survenus brusquement dans les actes intellectuels. Quelquefois l'exaltation d'une ou de plusieurs facultés donne à la pensée un air de raison qui frappe détonnement. Il n'est pas rare que des traits saillans , des réparties spirituelles et hors de la portée ordinaire de l'esprit de ceux qui les prononcent , que des satires mordantes, dirigées contre les assistans, se fassent alors remarquer. Combien d'exemples ne cite-t-on pas de talens oratoires, poétiques^ etc., qui n'ont eu que la durée éphémère d'une excitation morbide du cerveau , en même temps que les incohérences les plus choquantes sur toute autre chose existaient chez les malades ? Dans ces momens encore, les passions concentrées se décèlent quelquefois avec violence ; des manies furieuses éclatent et rendent ces aliénés fort dangereux/ ou bien les craintes les plus puériles les retiennent dans des défiances continuelles de toutes les personnes qui les entou-
rent. Ira-t-on chercher, pour toutes ces différences, des organes cérébraux particuliers, sur lesquels se seraient portés plus spécialement les effets de l'irritation ? D'autres fois , les perceptions sont inexactes ou perverties, et dans quelques occasions tellement exaltées elles-mêmes , que les impressions les plus faibles deviennent bientôt insupportables. Chacune de ces affections peut exister seule pendant que le cerveau conserve le libre exercice du reste de ses fonctions.
L'observation suivante présente un exemple assez singulier de délire monomaniaque, dû, comme tousles autres ,à l'irritation de la partie antérieure du cerveau.
Observation XIII.
Plaie ancienne du crâne; délire monomaniaqUe , suite d'irritation cérébrale; guérison rapide.
Un gendarme de la ville de Paris reçut sur la tête un coup de sabre qui partagea le coronal en deux parties à peu près égales , depuis la racine du nez jusqu'à la suture sagittale. La cicatrice qui a succédé à cette plaie est enfoncée; les rebords de l'os divisé semblent réunis seulement par des parties molles. Quelques points fistuieux s'ouvrirent et se fermèrent de temps à autre sur le trajet de la blessure, sans empêcher cet homme de faire exactement son service.
Deux ans s'étaient ainsi écoulés, lorsqu'au printemps de 1826 le blessé fut obligé de rester une journée entière exposé au soleil, et de se fatiguer beaucoup en servant d'ordonnance. Le lendemain il se plaignit
l80 TRAITÉ DES PLAIES DE TÈTE
de douleurs frontales et ne put s'acquitter de ses devoirs ordinaires. Presque aussitôt il se persuade qu'il vient de passer à un conseil de guerre, et qu'il est condamné à être fusillé. Toutes les personnes qu'il voit rassemblées en certain nombre deviennent pour lui autant de soldats armés chargés de son exécution; il va même jusqu'à se préparer à subir son prétendu jugement, et ne sollicite d'autre grâce que celle de n'être pas manqué. Conduit le troisième jour au Valde-Grâce , les mêmes idées l'y poursuivent ; il n'est occupé , durant la journée de son entrée et la nuit suivante , qu'à commander le feu , prenant les autres malades et les infirmiers qui l'entourent pour le détachement chargé de son exécution. Â la visite du matin, il dit au médecin et aux élèves qui le suivent qu'il sait ce qu'ils veulent; puis, plaçant la main sur son cœur , il se met dans la posture d'un homme qui attend le dernier coup. Cependant il répond juste à toutes les questions , rappelle exactement ce qu'il a fait depuis plusieurs jours, et ne demande d'ailleurs que des choses raisonnables.
Guidé par les détails rapportés plus haut, on considère la maladie comme le résultat d'une irritation de la partie antérieure du cerveau. Quinze sangsues sont appliquées sur le front ; les piqûres coulent abondamment pendant toute la journée ; le soir le malade est tranquille, la raison renaît, et le surlendemain il sort de l'hôpital pour reprendre aussitôt ses fonctions. Ce fait parle plus haut que ne le pourraient faire les plus longs raisonnemens.
Au nombre des phénomènes de l'intelligence doit être placé l'exercice 'le la parole. La perte de cette
ET DE L'ENCÉPHALITE. ï8l
fonction résulte ordinairement de l'inflammation du cerveau; mais a-t-on pu , avec assez de vraisemblance, attribuer à la paralysie de la langue l'impossibilité de parler ?
L'appareil destiné à l'exécution de la parole est extrêmement compliqué, et ses usages sont nombreux. Les nerfs et les muscles qui entrent dans la composition du larynx , de la langue et de toutes les parties dont l'action s'unit à celle de ces deux organes , remplissent tantôt une fonction et tantôt une autre : la mastication , la déglutition , l'exercice du goût , sont des opérations qui exigent des mouvemens analogues à ceux d'où résulte la prononciation des mots. Dans un tel ordre de choses , on conçoit difficilement que l'abolition d'une partie de ces mouvemens puisse donner lieu à la perte de la parole , alors que toutes les autres fonctions , pour lesquelles les mêmes contractions sont indispensables , seraient conservées. Si la paralysie n'empêche pas la déglutition, la mastication, la respiration, l'expulsion des crachats, pourquoi opposerait-elle plus d'obstacle à Particulation des sons? On ne pourrait admettre cette hypothèse que s'il existait , soit des nerfs , soit des muscles exclusivement destinés à l'expression du langage, qui seraient alors paralysés , et dont la lésion se caractériserait par la perte de leurs fonctions propres ; mais cette disposition anatomique , que l'on a effectivement supposée, n'existe pas , et dès lors la théorie généralement professée ne saurait être admise.
Dans quelques affections cérébrales, les malades, n'ayant aucune gêne de la parole , ne peuvent cependant désigner par les noms qu'ils leur connaissent les
l82 TRAITÉ DES PLAIES DE TÊTS
personnes ou les choses sur lesquelles on les questionne ; ils leur donnent des noms différens, pensant prononcer ceux qui leur sont propres. Souvent ces noms n'appartiennent à aucune langue, et sont forgés dans leur imagination en délire. S'ils écrivent , ils se trompent également sur la véritable signification des termes qu'ils emploient, et leurs phrases sont inintelligibles. D'autres fois , les malades , conservant également la plus grande liberté d'action de l'appareil vocal, sont frappés du mutisme le plus absolu. Leur intelligence peut n'être pas troublée, et il leur est possible alors d'entendre parfaitement ce qu'on leur dit ; mais ils s'efforcent en vain de répondre. Malgré la différence de ces deux états, les sujets doivent être placés dans une même catégorie. Ces altérations sont des symptômes analogues , tous indiquent que lorsque , dans les affections de la tête ? on observe l'embarras ou la perte de la parole, unis ou non à la perversion des idées, il faut remonter, afin de trouver la véritable cause de ce trouble, jusqu'au cerveau luimême. En effet , l'exécution de la parole suppose les trois conditions suivantes : i° l'acte intellectuel qui préside à la formation des idées , dont la parole n'est que l'expression; 2° la formation des sons; 3° la succession des mouvemens musculaires convenables à leur articulation. Or, le larynx, organe du son , renferme toutes les parties nécessaires à sa fonction mécanique dont la volonté règle les effets. Les muscles de la langue, ceux des lèvres et les cavités buccales, complètent l'appareil de la voix; mais ces deux phénomènes, la voix et les mouvemens , sont incapables de former la parole (Observation XI). Il ne reste donc, pour la
ET DE L'ENCÉPHALITE. ï 83
produire, que l'organe de la pensée dont elle retrace l'image. Cette fonction admirable est une prérogative de l'espèce humaine, un perfectionnement organique en rapport avec nos besoins moraux et l'abondance de nos idées. Elle émane d'une volition qui adapte les sons et l'action des muscles à l'articulation du langage , et les soumet a toutes les combinaisons qui distinguent les différons idiomes des peuples (ï).
D'après cette manière de voir, la voix et la parole sont deux fonctions tout à fait distinctes : la première est pour la seconde un moyen de communication , comme l'action des muscles est un moyen indispensable à la prononciation. C'est sans exactitude que l'on dit parler à voix basse ; car , en parlant de la sorte, on se dispense d'employer le secours de la voix (2). Il est inutile d'aller alors chercher dans le cerveau un organe spécialement destiné à la production de la parole ,
(1) k Croyez-vous, dit Màrmontel , qu'on vous ait appris à parler? L'âge, l'exemple, l'habitude, l'instinct de l'imitation, vous ont induit à essayer d'abord , et successivement à exercer en vous les organes de la parole; mais l'action de ces organes, le jeu de ces ressorts , ce jeu si compliqué , et cependant si net , si facile et si prompt , que la glotte , la langue , les lèvres exécutent avec tant de précision , de célérité , de justesse, qui vous a enseigné à le produire, à le régler, à rendre l'haleine sonore, à varier les sons , les accens de la voix , à les articuler, enfin à vous faire obéir par tous ces mouvemens pour exprimer, quand et comme il vous plaît, vos volontés et vos pensées (*)? »
(2) On a communiqué il y a quelque temps à l'Académie des Sciences , l'observation d'un individu qui , à la suite de plu-
(*) Le Petit voyage, conte moral.
lS4 TRAITÉ DES PLAIES DE TÈTE
puisque cet organe, qui résiderait dans les lobules cérébraux antérieurs, ne saurait être distingué de celui de l'intelligence. Mais l'impossibilité accidentelle de parler est-elle également indépendante de la perte de la mémoire en général, ou de la mémoire de telle ou telle classe de mots en particulier ? Examinez les personnes qui ont perdu la mémoire ; elles parlent souvent sur toutes sortes de sujets ; ainsi elles ont des mots adaptés aux choses. Au lieu de ne plus fournir de mots à la pensée , cet accident semble , au contraire , animer la parole, puisque les malades qui sont dans ces cas accablent les assistans de questions d'autant plus multipliées, qu'ils veulent en quelque sorte s'assurer de l'étendue des dérangemens survenus en eux et dont ils ont la conscience. D'ailleurs, et cette considération est sans réplique, lorsque la parole est abolie à la suite des lésions cérébrales, les autres moyens d'expression, tels que les gestes, sont, dans la plupart des cas, également pervertis ou inexécutés; ce qui démontre que les idées elles-mêmes ne peuvent être formées et combinées entre elles comme dans l'état normal. Si plusieurs des facultés intellectuelles proprement dites , comme la mémoire et le jugement, peuvent être dérangées ou
sieurs tentatives de suicide , avait une occlusion complète du larynx, et ne respirait que par une fistule aérienne; cet homme parlait néanmoins avec assez de facilité , et de manière à pouvoir être entendu lorsqu'on était près de lui. Ce fait prouve que les vibrations imprimées à l'air ambiant peuvent, comme celles qne reçoit plus ordinairement l'air expiré, transmettre la parole quand on évite d'employer la voix.
ET DE L'ENCÉPHALITE. l85
abolies par les lésions de l'organe de l'intelligence, pourquoi ces lésions ne pourraient-elles atteindre , en d'autres momens , une faculté différente , mais qui est placée , comme toutes les autres , sous la dépendance du même appareil nerveux (i)? La paralysie directe de la langue n'entraîne enfin que rarement la perte de la parole : à plus forte raison doit-on penser que la mutité, après les accidens cérébraux, ne résulte pas , comme on a osé le supposer, de l'abolition d'une série de mouvemens imperceptibles , auxquels présiderait l'un des nerfs linguaux. Parler étant la conséquence, l'expression de l'acte de la pensée, tous les
(i) Les mutités dont il s'agit, lorsqu'elles existent avec persistance des mouvemens musculaires destinés à la parole , rapprochent momentanément les malades de la condition de quelques sourds-muets de naissance. Chez ceux-ci , il n'y a pas toujours , en effet, seulement impossibilité d'imiter le langage par suite de la privation de l'audition , mais bien altération ou absence de la faculté intellectuelle qui préside à l'expression des idées , au moyen de la parole. S'il n'en était ainsi , au lieu de pousser seulement des cris aigus de douleur, d'effroi , de surprise ou de plaisir, on verrait certainement des sourds-muets exercer leurs organes vocaux comme tous les autres, se faire une sorte de langage à eux, et attacher des idées à certains actes de phonation, comme à certains gestes. Cette imperfection du cerveau est très manifeste chez plusieurs d'entre ces infortunés, dont l'éducation présente d'innombrables difficultés. On peut même penser que les efforts les plus soutenus ne parviendraient jamais à faire parler passablement un sourd-muet , auquel l'ouïe serait rendue , qu'autant qu'il conserverait dans son cerveau une disposition favorable au développement du sens intellectuel qui jusque-là lui aurait manqué.
l86 TRAITÉ DES PLAIES DE TÊTE
muscles de l'appareil vocal concourent à ce but, quels que soient les nerfs qui provoquent leur action. On sait d'ailleurs qu'il est possible de parler quoique privé de la langue : celle-ci n'est donc pas, aussi exclusivement qu'on le prétend , l'organe producteur des' mots. Suivant cette doctrine, qui diffère de celle que professent les auteurs les plus modernes , la perte de la parole constitue presque toujours, non le résultat insignifiant d'une paralysie imaginaire , mais un phénomène important, dont l'observation conduit à distinguer avec exactitude la nature et le siège des altérations cérébrales.
ARTICLE IL
Perte des fonctions sensitives succédant à l'inflammation de leur» nerfs ou de la partie antérieure du cerveau.
Nous distinguerons, dans les organes des sens, le nerf propre ou de perception, de l'appareil destiné à lui porter/ en les modifiant, les principes de son action. Cette division est méthodique , en ce qu'elle isole l'organe immédiat de la transmission des impressions au cerveau, des parties qui lui sont ajoutées pour constituer un sens. Donnons un léger aperçu des nerfs qui animent les sens de l'homme.
Toutes les parties qui composent le globe de l'œil présentent, dans leur structure , des fibres nerveuses qui se dirigent vers le ganglion ophthalmique compris
dans la cinquième paire. Les nerfs cérébraux situés dans l'intérieur de l'orbite, et qui animent les muscles destinés à mouvoir l'œil, ont des racines dans les parties qui recouvrent les rebords orbitaires , où le facial et la branche ophthalmique du trijumeau sont plus répandus (i). Ces deux derniers s'implantent eux-mêmes en partie dans l'orbite , les voies lacrymales , les muscles des paupières et des sourcils ; en un mot, tous les tissus propres et accessoires de l'œil, sans en excepter aucun , sont en communication entre eux par leurs nerfs. Il faut ajouter à ceux-ci la rétine , formée de pulpe médullaire et continue, au moins en apparence, avec le nerf optique. De ces relations intimes résulte une combinaison de mouvemens parfaite , une simultanéité d'actions entre les muscles de l'orbite, ceux des paupières et l'iris dans l'acte de la vision. Ces phénomènes exigent l'activité de la partie antérieure du cerveau, qui les dirige , les juge , les coordonne.
Les nerfs dont l'influence est nécessaire à la fonction de l'ouïe sont peu nombreux et correspondent au cerveau par la cinquième paire et le nerf facial. L'un d'eux est le rameau vidien, dont les racines s'implan-r tent dans la membrane sensible qui tapisse les cavités de l'oreille interne; ces fibres , réunies en petit cordon, passent par Yhiatus de Fallope, et se confon-
(1) On comprend très bien que je fais exister les racines des nerfs dans les parties où ils sont le plus divise's « et non dans les endroits des niasses centrales où. leurs faisceaux réunis en cordons viennent se terminer.
l88 TRAITÉ DES PLAIES DE TÊTE
dent bientôt dans le ganglion ophthalmique. Une même origine distingue la corde du tympan, qui, après sa formation dans l'oreille interne , s'adosse au nerf facial et parcourt avec lui le trajet qu'il fait à travers le rocher jusqu'au cerveau. Ces deux nerfs paraissent avoir les mêmes usages ; et si le rameau vidien entretient plus particulièrement, comme on le pense, la vitalité dans les membranes et les muscles intérieurs de l'oreille , sa destruction n'a cependant apporté aucune altération à l'ouïe , d'où l'on peut conclure que la corde du tympan peut alors suffire k cette action nerveuse. La disposition de l'oreille interne dans l'os le plus dur et le moins sujet aux oscillations, ses canaux, son labyrinthe, les cellules et tous les espaces que parcourt le son , la lymphe ténue dans laquelle baigne le nerf acoustique; tout cet arrangement est calculé pour l'exécution facile et sûre d'une fonction qui a pour objet de saisir les moindres nuances des vibrations imprimées à l'air. Quand des sons pénètrent dans l'oreille interne , les muscles destinés à mouvoir les osselets de l'ouïe , moins qu'à tendre la membrane du tympan sur laquelle ils prennent leur point d'appui, entrent en action ; mais l'expérience prouve que le concours de ces parties n'est qu'un perfectionnement donné à l'audition, puisque cette fonction se continue encore dans les cas où elles ont abandonné leur position ou sont détruites.
Comme les appareils précédens, ceux plus simples de l'odorat et du goût ont, dans l'organisation humaine, des nerfs qui se réunissent aux troncs cérébraux de la cinquième paire et du facial. Les ramifications
du trijumeau surtout donnent à la membrane muqueuse nasale la sensibilité qui paraît nécessaire à l'action des particules odorantes sur les nerfs olfactifs. Les sens de l'odorat et du goût ne s'exercent que par des surfaces impressionnables et plus ou moins développées chez les difîerens animaux. On peut remarquer que l'olfaction est beaucoup plus délicate et la gustation plus mécanique; aussi a-t-on fait de cette dernière une espèce de toucher. Derrière les nerfs dont nous venons de parler existent ceux de transmission des impressions au cerveau pour la vue*, l'ouïe et l'odorat 5 on voit distinctement alors combien est tranchée la différence qui existe entre les nerfs de ces sens et ceux de leurs appareils. Pourrions-nous établir une semblable distinction dans la fonction du goût ? On va en juger.
Remarquons d'abord que , malgré les efforts et le talent des hommes qui s'en sont occupés ; malgré les recherches et les expériences les plus nombreuses , on ignore encore si la gustation a un nerf particulier de perception. Je dirai, par anticipation , qu'elle ne peut en avoir. L'appareil du goût se compose, outre la langue et ses nerfs propres , des membranes de l'intérieur de la bouche jusqu'au pharynx, des lèvres et des glandes salivaires. Aucun de ces organes n'exerce d'action dans la fonction qui nous occupe qu'autant qu'il est réuni aux autres. On ne goûte pas le corps qui a le plus de saveur en le plaçant sur la langue , portée à dessein au delà des lèvres ; on ne le goûte pas davantage en l'appliquant et en le tenant fixé au palais ; la gustation résulte de l'action combi-
née des parties opposées de la surface buccale. Or, c'est être en contradiction avec les phénomènes physiologiques, que de vouloir confiner le sens du goût dans la langue; et s'il n'y réside pas, comme on n'en saurait douter , cet organe ne peut pas avoir dans sa composition un nerf gustatif particulier. Aussi ce nerf a-t-il été vainement cherché par les anatomistes , et vainement le chercheraient-i-is encore ; les uns veulent cependant que ce soit la branche linguale, les autres l'hypoglosse. Jusqu'à présent, il paraît qu'on n'a pas pensé que le glosso- pharyngien pût exclusivement jouir de cette prérogative, à laquelle il a cependant autant de droit que ses congénères. La simple expérience que j'ai citée suffît, ce me semble, pour convaincre que tous les nerfs de l'appareil du goût sont des nerfs gustatifs.
On a beaucoup écrit depuis quelques années sur les fonctions des sens. La voie des expériences et l'observation des maladies ont rendu plus évidentes les actions vitales accessoires à ces diverses fonctions ; mais le degré de leur importance est encore une question assez peu éclaircie. Selon M. Magendie, la perception ne serait pas réservée aux. seuls nerfs immédiats des sens, mais partagée par la cinquième paire, qui contribuerait directement à transmettre au cerveau toutes les impressions sensoriales. Cette opinion ne peut se concilier avec les notions les plus exactes déduites de la structure, des parties et de leur manière d'agir; cependant plusieurs physiologistes la croient fondée. Pour procéder avec plus d'ordre à l'examen que je vais en faire, je considérerai les effets morbides dont
je dois m'occuper, d'abord dans les nerfs des sens, puis à la partie antérieure du cerveau où sont jugées les perceptions.
i° Altération des nerfs sensitifs clans l'intérieur du crâne.
L'observation suivante, que j'extrais du savant ouvrage de M. Serres sur le système nerveux (i), servira de texte aux premières explications que j'ai à donner. Les détails qui composent ce fait ont été exposés avec un soin extraordinaire et commandent dans leur examen une attention dont l'oubli nuirait au grand intérêt qu'il présente : je tâcherai de le lui conserver intact, et ne négligerai que les circonstances accessoires les moins essentielles.
Observation XIV.
u Hubertin- Joseph Laîné, âgé de vingt-six ans, « garçon chapelier, entra à l'hôpital de la Pitié le 29 ce septembre 1823. Son air était hébété, sa physiono- « mie donnait, au premier aspect, l'idée d'un homme « imbécile; il paraissait concevoir lentement et com- « prendre avec difficulté les questions qu'on lui adres-
(1) Anatomie comparée du cerveau*
(( sait. Lorsqu'il avait compris et qu'il voulait répon- « dre , on voyait qu'il éprouvait de la difficulté à « s'exprimer. Son crâne était volumineux proportion- (c nellement au reste de son corps. Les os de la face « du côté droit étaient un peu plus volumineux que « ceux du côté gauche : ce qui faisait que la face était ce légèrement déjetée dans ce dernier sens. Le ma- « lade avait quelque peine à mouvoir la langue; les « mouvemens et la sensibilité des membres n'étaient « point affectés, h
Ces symptômes sont ceux d'une encéphalite chronique , à laquelle il paraît que le sujet était prédisposé par la prédominance de son cerveau. Ce sera sur le côté droit que se développeront les principaux symptômes que la maladie va présenter dans son accroissement , et déjà nous voyons qu'un surcroît d'activité y règne depuis long-temps , puisque la nutrition est augmentée dans la moitié droite de la face. On doit savoir que le cerveau n'est point étranger à cette fonction.
« Tel est l'état dans lequel il se présenta à nous; il u nous apprit , d'ailleurs , qu'il était affecté d'épilep- « sie, maladie dont il faisait remonter l'invasion à une <( des deux années précédentes, sans pouvoir lui assi- « gner de cause. Il avait perdu son père et sa mère ; « il avait une sœur sourde et muette.
« Dans les premiers temps, nous ne portions notre a attention que sur les accès d'épilepsie, qui se remar- « quaient assez fréquemment, et qui toujours com- « rnençaient par une convulsion du côté droit ; l'œil « droit était en outre affecté d'une ophthalmie chroa nique, que nous jugeâmes de nature scrophuleuse.
ET DE L'ENCÉPHALITE. Iq3
(( Nous combattîmes ces affections par les moyens or- « dinaires. Le calme moral, le repos dans lequel il « restait , firent diminuer considérablement le retour « des accès; il restait souvent huit, quinze et vingt <( jours sans en éprouver, tandis qu'au moment de (( son entrée ils se répétaient tous les jours, quelquece fois deux ou trois fois. L'appétit était revenu, le (c malade mangeait les trois quarts de la portion , et (f digérait bien. »
La marche extraordinairement lente de cette affection nous fait juger qu'elle fut pendant long-temps une irritation cérébrale simple, qui prit insensiblement le caractère inflammatoire; l'épilepsie, ou plutôt les convulsions épileptiformes se déclarèrent alors , et Pophthalmie prétendue scrophuleuse dut paraître en même temps. J'insiste particulièrement sur les convulsions épileptiques, dont la cessation ne ramenait pas , comme dans d'autres cas /la régularité des fonctions nerveuses. On les traita, est-il dit, par les moyens ordinaires : or , il faut savoir que ces moyens étaient les antispasmodiques et le nitrate d'argent associé au camphre. N'est -il pas évident que l'on méconnut la nature inflammatoire des accidens contre lesquels on prétendait agir par l'emploi de ces substances? Nous verrons bientôt les convulsions et les autres symptômes qui les accompagnèrent s'accroître avec les progrès de la phlegmasie cérébrale.
« Mais ce bien-être ne fut pas de longue durée : a vers le mileu du mois de décembre, une ophthalmie « aiguë se manifesta sur l'œil droit ; elle fut accompak gnée d'un œdème des paupières^ et d'une opacité « commençante de la cornée transparente; l'iris de
igq TRAITÉ DES PLAIES DE TÊTE
a ce côté ne présenta rien de particulier. Un séton fut a applique à la nuque : l'ophlhalmie se dissipa au [>out « de dix à douze jours; mais, pendant que l'inflani- (( mation de la conjonctive diminuait, l'opacité de la « cornée augmentait de plus en plus; de telle sorte « que rophthalmic ayant disparu, la ce née parut « épaissie et tout à fait opaque dans toute son tendue. <( La perle de la vue de ce côté en fut le résultat iné- « vitable. Du reste, les accès épileptiques devinrent (c plus fréquens.
« Nous nous étions aperçus que l'œil droit était in- « sensible dans le cours de janvier et en février 1824. « Plusieurs fois les accès épileptiques avaient eu « lieu sous nos yeux. Je remarquai que les convulsions « se manifestaient exclusivement du côté droit, et a consistaient dans une extension et une flexion alter- (( natives du bras et de la jambe de ce côté, mais pr nu cipaiement du bras, qui, souvent, pendant plusieurs « minutes , restait dans une rigidité tétanique. Du v reste , la face était aussi injectée , spécialement du « côté droit. Dans le cours des mois d'avril et de mai, « nous nous aperçûmes qu'il lui était resté une fai- « blesse très grande du bras et de la jambe du côté « droit. »
On a vu que le malade était atteint d'ophthalmie chronique à l'époque où les symptômes de l'encéphalite étaient encore peu intenses. Le passage de l'état chronique de l'inflammation de l'œil, à l'état aigu , paraît autant l'effet de l'aggravation des symptômes cérébraux, que de l'irritation de la face, spécialement du côté droit. Ces rapprochemens , que je ne veux pas multiplier , nous initient insensiblement à la connais-
ET DE L'ENCÉPHALITE. î Cj5
snnce d'une maladie sur laquelle a régne la plus grande obscurité, et dont toutes les complications , distraites de l'ensemble , reslcnl comme sans origine. L'opacité de la cornée augmentait de plus en plus, dit- on, pendant que l'inflammation de la conjonctive diminuait, jusqu'à te qu'enfin elle disparût. Le sens de ces expressions tend à toujours isoler des effets qui doivent être réunis. Encore que la conjonctive eût perdu sa rougeur, ce n'était pas à dire pour cela que Pophthalmie s'était dissipée sur tous les points qu'elle avait envahis; je vois une continuation de ses ravages dans l'épaissîssement qu'elle produit ensuite sur la membrane transparente oculaire. Les remarques de l'auteur avaient un but qu'il n'est pas difficile d'apercevoir; il s'agissait de déterminer quelle inûuençe-pouvait avoir sur la vue l'altération intracrànienne de laVcinquième paire } que l'on soupçonnait , mais qu'on ne\reconnut qu'après la mort. Honneur soit rendu cependant-à l'observateur qui annonça comme possible l'existence de ce fait pathologique , fécond en conséquences utiles. Malheureusement , les plus inconcevables préventions le rendirent infructueux entre ses mains ; mais ne précipitons pas le jugement que nous avens a porter.
« Le ier juin 18^4 -5 dit l'auteur, je fus invité par « kl, Magendie à aller voir les animaux sur lesquels il « avait pratiqué la section de la cinquième paire : à a l'aspect des effets que j'aperçus sur les yeux de ce deux ou trois lapins , je fus frappé d un trait de lu- « mière relativement au malade qui fait le sujet de « celte observation. Je me rappelai que i'ophthalmie « de l'œil droit, et l'opacité de la cornée qui en avait « été la suite, avaient offert une marche à peu près
(( semblable à celle dont ces animaux étaient affectés. « Est-ce d'une affection de la cinquième paire, que « serait atteint notre malade? Telle est la conjecture « qui s'offrit à mon esprit. »
Je voulais continuer , mais une force irrésistible arrête ma plume. Quelle parité peut-il exister entre une ophthalmie supposée produite graduellement chez l'homme par une altération ancienne du tronc de la cinquième paire , et celle qui résultait de la section récente de ce nerf sur des lapins? Qu'on lise les détails des expériences faites dans le même temps sur ces animaux, et qu'on a rendues publiques; "on y verra que l'ophthalmie qui se manifestait ensuite avait sa cause dans une inflammation de l'intérieur du crâne ; qu'elle débutait par les parties profondes de l'œil, s'y fixait et ne se portait à la conjonctive que secondairement et de dedans en dehors. L'irritation d'un tronc nerveux peut se propager plus ou moins loin le long de ses branches; mais sa section complète, comme celle que subissaient les lapins, détruit inévitablement l'influence qu'il exerçait avant sur les parties inférieures. Toute induction non d'accord avec ce fait pathologique est justement suspecte.
« Rentré à l'hôpital, je me rendis aussitôt auprès (( du malade ; je m'assurai que le globe de l'œil droit « était insensible ( cette insensibilité avait déjà été re~ ce connue six mois auparavant) , ainsi que la partie « interne de la paupière. Je constatai que la narine « du même côté était insensible aux odeurs, tandis (( que l'œil gauche et la narine correspondante jouiscc saient de leur sensibilité naturelle. Je n'aperçus rien « sur les gencives, ni dans l'intérieur de la bouche.
ET DE L ENCEPHALITE. I 97
(( Le 7 et le 1 1 juin , je vérifiai de nouveau l'insensi- « bilité du globe de l'œil droit, la perte de l'odorat (( du même côté; je plaçai du poivre en poudre sur la (( moitié droite de la langue , il ne le sentit point ; je (( l'appliquai à gauche, il en ressentit vivement l'im- « pression. Du i5 au 20 , je m'aperçus que les genci- « ves s'enflammaient du côté droit, d'abord à la mâ- « choire supérieure, puis à l'inférieure. Le s3 , un « stylet boutonné fut promené sur toute la surface ce de l'œil droit; celui-ci resta immobile, il n'y eut « point de clignement de la paupière ; le malade n'en « avait aucun sentiment. Nous lui fîmes prendre du i< tabac par la narine droite , il ne le sentit point ; il u le sentit vivement de la gauche et éternua deux fois. « Je lui fis flairer une poïion éthérée , il reconnut la (( présence de l'éther de la narine gauche , et ne put (f jamais le distinguer de la narine droite. Je n'aper- « eus rien du reste sur la membrane pituïtaire. »
Plusieurs de ces expériences confirmaient en apparence les conjectures que l'aspect des animaux avait suggérées à l'observateur ; dès lors les lésions artificielles et celles qui constituaient la maladie, furent à ses yeux dans des rapports exacts. Une circonstance offerte par les premières avait cependant été attendue, l'irritation des gencives \ elle se présenta enfin, et dès ce moment aucun trait ne parut manquer au tableau. Mais depuis long-temps, car j'abrège la narration, on ne nous parle plus que des altérations sensoriaîes, et les premiers événemens semblent oubliés. Peut-être la perception des impressions faites sur les sens est-elle devenue impossible par la même cause d'où résultent les accès épileptiques de jour en jour plus fréquens ,
iC)8 TRAITÉ DES PLAIES BE TÈTE
la roîdeur tétanique des membres exclusivement à droite , leur dcgvè de paralysie , la lenteur de la conception , l'embarras de la parole. A peine trouveronsnous dans les pages suivantes quelques idées vagues sur les symptômes cérébraux i, tandis que les moindres détails des lésions sensoriales sont prolixement exposés.
(( Dès le 5 juillet, je fis observer aux élèves l'affec- « tion scorbutique qui se remarquait du côté droit, « et point à gauche. ïi survint à cette époque une a gêne de la respiration que nous n'avions pas remar- <c quée jusqu'à ce jour. Le 16 juillet, l'affection scor- « bulique commença à s'étendre aux gencives du côté « gauche; du 17 au Ie août, l'intérieur de la bouche « devient de plus en plus malade. La langue se mou (( vait toujours avec quelque difficulté ; l'ouïe du côté a droit ne parut nullement affectée.
a La santé d'ailleurs déclinait de jour en jour. Le « soin que nousavions eu de ne point fatiguer le ma- « laclc, avait presque fait cesser les accès épileptiques; « mais une cachexie générale s'était lentement déve- « loppée. Le malade était d'une faiblesse extrême. « La respiration était gênée plus adroite qu'à gauche. « Le pouls était concentré, petit et fréquent. La face, é qui s'était conservée jusqu'alors , offre une altéra- » tion profonde des traits. L'appétit disparaît, et le « malade tombe dans une taciturnité qui jamais ne
ce s'était manifestée,
« Jusque-là je n'avais fait qu'énoncer aux élèves les a conjectures que j'avais formées sur le siège de la ma- « ladie. Je jugeai cependant qu'un fait de cette imù portance devait être publiquement constaté : en
ET DE L ENCÉPHALITE. igg
« conséquence , le 10 août , à la visite du matin , j'inu vitai ML D... à répeter les expériences devant les au- « très élèves. M. D... frotta l'œil droit avec les barbes h d une plume à écrire : le malade n'en eut aucun sen- « liment ; la face interne des paupières était également a insensible. On passa ensuite aux fosses nasales; on « introduisit la plume dans la narine droite, on l'agita (( dans tous les sens : le malade y fut complètement « insensible. On présenta à la narine un flacon conte- (( nant de l'ammoniaque liquide : le malade en ressen- « tit une faible impression après une forte inspiration. « On vint à la bouche : la langue ne parut pas sensi- « blemcnt altérée, le malade la portait hors la bou- (( che, en ligne directe. Du sulfate de quinine , réduit (( en poudre , fut appliqué sur la partie droite de la a langue, le malade ne le sentit point, ne le dégusta « joint; on en mit sur le côté gauche, il en désigna u l'amertume par le terme de chicotin usité parmi le « peuple.
« On a remarqué dans les expériences premières « que nous fîmes sur ce malade vfluc l'audition n'avait « point éprouvé d'altération sensible. Celte fonction « se conserva du côté droit et du côté gauche jusqu'au « ■ .S ou d août; mais vers le 5 et le 6, le malade <( devint sourd de l'oreille droite. Informé de ce nouu vel accident, je fis appliquer un vésicatoire à la « nuque. Les -, c et g, la surdité diminua, et le 10, « au moment où on répétait les expériences precé- « dentés, il entendait encore bien moins de l'oreille « droite que de la gauche: la sensibilité était parfaite ternent conservée dans toute l'étendue du côté droit << de la face et du col. Si on pinçait légèrement la peau,
« il en ressentait aussi bien l'impression à droite qu'à « gauche. Tel fut le résultat des expériences faites « publiquement à la visite du 10 août.
« Mort dans la nuit du 1 1 au 12, après une agonie « de huit à neuf heures.
<c L'ouverture du cadavre fut faite le lendemain à « deux heures. L'encéphale étant mis à découvert v la « face interne de la dure-mère parut injectée du côté « droit ; du côté gauche elle était épaissie , d'un blanc « sale ; la tente du cervelet, plus épaisse encore , adhé- « rait a la face supérieure de cet organe.
« La base du crâne parut inégale ; elle était plus « étroite à droite qu'à gauche ; cette inégalité portait (( spécialement sur la fosse sphénoïdale.
« Le ganglion du nerf trijumeau était boursoufflé , « d'un gris jaune, une petite quantité de sérosité en « séparait les granulations. A sa partie interne, la (c portion du ganglion , d'où se détachait le nerf « ophthalmique, était rouge, injectée. En arrière du « ganglion, les faisceaux nerveux internes étaient d'un « blanc plus mat que les externes ; cette disposition « faisait ressortir les faisceaux musculaires du nerf trice jumeau, qui, parfaitement sains, occupaient le côté a interne du nerf, et qui passaient au dessous du gan- « glion , après avoir dépassé la ligne supérieure du ro- « cher. Tout à fait en arrière, le tronc du nerf, qui a débordait dans la fosse occipitale, était jaune comme « le ganglion lui-même. >;
« L'altération du ganglion et son hypertrophie se « prolongeaient en avant sur ses trois principales di- « visions ; le nerf ophthalmique paraissait le plus ance ciennement affecté ; le nerf maxillaire inférieur était
« un peu plus altéré que le supérieur. Ces trois nerfs « étaient d'un jaune terne. La troisième branche du (c nerf trijumeau , ou le maxillaire inférieur , conser- « vait son boursoufflement et sa couleur jaune dans le « crâne , et en partie dans son trajet dans la fosse zy- « gomatique : dans cette fosse, il paraissait divisé en « deux parties par l'altération dont il avait été le « siège; une partie interne conservait encore la nuance « jaune du tronc, l'externe ne différait pas du nerf « du côté opposé. De la première , partaient le race meau lingual, etc. ; de l'autre , se détachaient les « rameaux temporaux profonds, ptérygoïdiens , etc. ; « ces derniers correspondaient aux faisceaux intacts « qui se remarquaient au côté interne et inférieur du « ganglion de Casser. Cet isolement des branches « musculaires du nerf trijumeau, produit par cette « altération pathologique, est un fait d'autant plus « important que l'anatomie normale est loin de pouce voir le mettre en évidence d'une manière aussi « marquée.
« Le nerf optique droit est, en arrière de l'œil, « un peu moins volumineux que le gauche. Dans le a reste de leur trajet, ces deux nerfs sont identiques.
« La cornée de l'œil droit est opaque et épaissie , « l'iris est adhérente à sa face postérieure ; sa face « antérieure est couverte d'une fausse membrane. La « choroïde est rougeâtre ; l'humeur vitrée est moins « transparente que dans l'œil gauche.
«< En examinant l'encéphale , linsertion du nerf trice jumeau altéré frappa d'abord nos regards. A la « place de ce nerf, qui s'était détaché en soulevant « le cerveau , nous trouvâmes une matière gélati-
iOS TRAITÉ DES PLAIES DE TÊTE
If neire jaune, analogue h cc!lc qui existait a l'cx- « trémilé du nerf, restée libre au niveau du bord suce périeur du rocher. Ecartant ensuite les faisceaux « transverses du pont , nous suivîmes la traînée de a celte matière jaune , dans l'étendue d'environ deux « lignes : en même temps, nous remarquâmes, au û côlé interne de la matière gélatineuse, deux petits « faisceaux blancs, inlacls, que nous mîmes à décou- H vert jusqu'au bord supérieur du bulbe raehidien. « Ces faisceaux étaient la continuation des faisceaux ♦ « musculaires.
« En outre , l'hémisphère gauche du cerveau était « ramolli, légèrement jaune à sa surface supérieure, « principalement en avant et en arrière. Sa face in-v <( férieure était tellement adhérente à la dure-mère. « qu'une petite partie de la substance corticale resta a attachée à cette membrane, au moment où on sou- « levait l'encéphale pour en considérer la hase. Tout « le lobe moyen et postérieur parut alors ramolli et « jaune ; celte altération s'étendait dans la profon- « deur au lob ; jusfju'au niveau du demi-centre ovale « du coté gauche. La couche optique et le corps strié k du même coté étaient un peu plus mous que du (( c/té opposé. L'hémisphère gauche du cervelet of- « fiait une altération analogue à celle de l'hémisphère « cérébral du même coté : elle était néanmoins beauce coup moins profonde.
« Les deux poumons étaient tuberculeux à leur « sommet. »
L'affection scorbutique des gencives , dont j'ai négligé en grande pari e les détails, est pour nous de la plus faible considération. Tout ce que nous pouvons
ET LE i/ENCÈPHALlTE. 2oS
en dire , c'est que , si la perte de l'influence nerveuse a pu la déterminer l\ droite , on ne conçoii la cause de son apparition à gauche que dans l'infection communiquée d'un cf lé à l'autre de îa bouche.
Un point de recherches plus important est d'examiner, si les résultats des diverses expériences faites sur les organes des sens et les symptômes de la maladie s'accordent avec les altérations organiques rencontrées après îa mort. Je remarque d'abord que l'on atlribue la cessation des accès épileptiqucs au soin que l'on avait eu de ne pas fatiguer le malade. Nous devons applaudir à la prévoyance qui dicta cette conduite , car toute excitation morale est dangereuse pour les sujets atteints d'irritation cérébrale. Les soins hygiéniques ont pu , en effet, prévenir le retour de quelques accès convulsifs , mais non \ comme on le dit , les faire presque cesser. On ne doit chercher la cause de leur disparition que dans celic qui avait produit , depuis quelque temps, la diminution de plus en plus sensible de leur intensité. Pendant tout le temps que le cerveau conserva encore quelque empire sur les muscles , les convulsions purent se répéter ; mais la résolution des forces ? suite des progrès de l'encéphalite, rendit impossibles les fortes contractions musculaires. C'est cette même prosl ration des forces, augmentant de plus en plus, que l'auteur a cru \oir dans une prétendue cachexie générale.
Près d'un an s'était écoulé depuis l'entrée de cet homme à l'hôpital, et depuis plus de deux mois l'altération de la cinquième paire était regardée comme certaine , lorsque Ton crut devoir porter ce fait à la connaissance des élèves. C'est la veille de la mort
qu'on rend publiques des expériences qui doivent constater les usages extraordinaires que l'on attribue au au nerf trijumeau; c'est, pour ainsi dire , un moribond que l'on va interroger , et dont on attend le compte fidèle de sensations qu'il n'est peut-être plus en son pouvoir d'éprouver; c'est de lui enfin qu'on réclame des lumières sur une question du plus haut intérêt , à peine entrevue , et que les corps savans vont être appelés à juger. Mais ces expériences, dira-t-on , n'étaient que la répétition de celles qui avaient précédé , et les résultats des unes et des autres se sont ressemblé de point en point. Voyons , cependant , si les réponses du malade ont pu toujours être conform es à la vérité.
Dans l'expérience particulière du 23 juin , la narine droite avait été insensible à l'action de l'éther , et dans celle du 10 août, l'ammoniaque liquide produit une faible impression. Pourquoi si peu de ressemblance entre ces deux épreuves ? Ce n'était pas au moment où l'inflammation du cerveau avait fait de nouveaux progrès, que les perceptions pouvaient être plus actives; si l'ammoniaque a été senti plus tard , l'éther a dû l'être plus tôt, et, malgré tous les efforts que fait l'auteur pour persuader que l'olfaction était détruite chez son malade , on est obligé de conclure contre lui qu'il s'est trompé , et que cette fonction s'est continuée jusqu'au dernier moment.
Le poivre en poudre et le sulfate de quinine , appliqués sur l'un et l'autre côtés de la langue , ne fournissent pas de données plus certaines. Pour nous faire admettre comme exacts les résultats que l'on dit avoir obtenus de l'emploi de ces substances , il fau-
drait prouver, contre l'évidence anatomique , que les deux moitiés de la langue ne forment pas un organe unique ; que les vaisseaux et les nerfs de l'une ne passent pas en partie à l'autre ; que les muscles intrinsèques n'ont pas leurs fibres entremêlées de mille manières pour rendre cette organisation plus identique ; que la perception est, pour chaque côté, indépendante de la structure même de l'organe , et l'apanage du nerf particulier dont les ramifications au delà de la ligne médiane n'auraient plus la même propriété. Jusqu'à ce qu'on nous ait prouvé tout cela , nous ne verrons dans la division que l'on a faite de la fonction gustative en droite et en gauche , qu'une supposition dénuée de toute vraisemblance , et à laquelle le nom d'hypothèse ne saurait même convenir.
Mais nous ferons attention aux termes que l'on emploie pour nous parler de l'ouïe chez le même sujet. Jusqu'au 3 ou l\ août, l'audition n'avait pas éprouvé d'altération sensible ; le 5 et le 6, la perte de cette fonction est presque complète du côté droit. Contre toute attente, un vésicatoire placé à la nuque rétablit presque aussitôt la perception des sons, et le io, jour des expériences publiques , il y a peu de différence entre les deux oreilles. Si les témoins avaient pu douter de ce surprenant résultat, la surdité des quatre jours précédens aurait déposé contre eux. À la vérité une surdité de quatre jours nous paraît d'une faible considération dans une maladie qui , d'après le récit qui nous la fait connaître, devait compromettre l'ouïe depuis plusieurs années. Mais une autre difficulté reste pour nous à aplanir ; c'est de concilier le rétablissement de l'audition avec la destruction centrale
3a:,Ô TRAITÉ iiËS plaies de tête
du nerf trijumeau , que l'en proclame pour en être l'organe.
Je lis clans le détail des symptômes, que le cote droit de la poitrine était immobile et qu'on n'y entendait pas la respiration. La cause de ce double phénomène n'existait pas dans le poumon , puisque l'un et l'autre de ces organes pouvaient admettre l'air et n'étaient tuberculeux qu'à leur sommet. Cette assertion est-elle avancée légèrement ou fondée sur l'exactitude? Aucune paralysie des membres ne s'élant manifestée, celle des muscles respirateurs et du parenchyme pulmonaire du côté droit, serait alors la seule qui fut résultée du désordre profond présenté par la masse encéphalique. Il eût été intéressant de bien constater ce fait possible, sur lequel les observateurs se sont peu arrêtés jusqu'à présent. Mais une des choses qui me frappent le plus à l'ouverture du cadavre, et sur laquelle on passe avec une inconcevable rapidité, est l'inégalité de la base du crâne, qui était plus étroite à droite qu'à gauche, c'est-à-dire que le côté gauche de cette cavité avait un développement trop considérable. (jr, nous avons déjà fait remarquer que la prédominance cérébrale chez le sujet, avait pu être une des causes de l'encéphalite dont il était atteint depuis si long-temps. Nous pouvons maintenant prendre poui certitude ce qui n'était alors que présomption, et voir, sous l'influence de cette prédominance inégale, d'abord le développement plus marqué du coté droit de la face, et par la succession des années, ou par des causes déterminantes inconnues , l'origine et l'accroissement de l'encéphalite du côté gauche. Si nous étendons ces considérations aux symptômes et aux altérations orga-
ET DE f/E.NCÉPBAUTtt, $i,J
niques, l'horizon s'agrandit h nos regards, tout se découvre cl s'explique de la manière la plus satisfaisante. Le ramollissement de couleur jaune de la substance cérébrale du coté gauche, celui du cervelet, de la protubérance annulaire, etc., deviennent les cHelsdc la même inflammation propagée au tronc du trifacial lui-même, qui en a subi les conséquences pathologiques. Ce n est donc plus sur ce nerf que doit rouler Fhisloire de la maladie; ce n'est plus en lui seul que Ton doit chercher la cause des symptômes sensoriaux. Mais en eut-il qui lui furent propres? Pour répondre a celte question, j'ai besoin de m 'expliquer davantage. Le nerf optique droit était, en arrière de l'œil, moins volumineux que le gauche ; l'œil correspondant était atteint d'une ophlhalmie ancienne qui prit enfin le caractère aigu. Cette inflammation nous a paru une extension de l'encéphalite-, quoique le nerf opfl'que, qui en aurait été le conducteur, examiné d'ailleurs avec peu de soin, n'ait montré d'autre altération que son rapetissement. Les désordres reconnus dans la texture de l'ail, joints à la turgescence habituelle qui existait dans la moitié droite de la face, semblent confirmer 'cette éliologie, puisqu'ils appartiennent aux opht! almies appelées internes, cVst-à-dire qui envahissent toutes les parties constituantes du globe oculaire. On peut donc penser que la vision n'a point été détruite chez ce sujet par l'influence morbide du nerf trijumeau. Ce que nous avons dit des autres sens nous parait entraîner forcément la même conclusion, tellement que le seul effet que l'on puisse rapporter à l'altération de ce nerf sur les appareils sensilifs, est la perte de la sensibilité dans la fosse nasale et à la
conjonctive du côté droit. Cependant il s'agissait de prouver que la cinquième paire exerce une action directe sur les perceptions sensoriales, en même temps qu'on lui accorde la propriété de donner le sentiment aux organes des sens. Voulait-on établir que les nerfs chargés de cette double fonction formeraient entre eux deux ordres distincts, les uns destinés aux perceptions, et les autres à la sensibilité? On ne nous a pas mis dans cette confidence.
Mais nous avons à présenter une autre objection. Lorsqu'un nerf devient le siège de quelque affection , les parties où il se distribue principalement offrent des symptômes toujours identiques à la nature de cette altération. Or, les branches de la cinquième paire, chez ce malade, ayant conservé toute leur action sur plusieurs des parties qu'elles animent , on est forcé de reconnaître que le ganglion de Gasser , bien qu'altéré dans sa texture , a continué , à des degrés peut-être dans le temps appréciables , ses rapports avec le cerveau. Une preuve incontestable de cette relation cérébrale existe tout entière dans ces mots que je transcris : La sensibilité était parfaitement conservée dans toute, l étendue du coté droit de la face et du col. Prétendre que cette propriété a pu persister dans la peau et s'éteindre dans les organes de la vue, de l'odorat et de l'ouie, c'est être en contradiction avec l'observation pathologique et avec la physiologie expérimentale elle-même ; c'est oublier les fonctions les plus remarquables du nerf trijumeau, qui est, sinon l'unique, au moins le principal agent de cette sensibilité.
Mais la cinquième paire préside aussi à des mou-
ET DE L ENCEPHALITE. 20Q
vemens qu'il importe d'examiner. Par quel heureux incident les faisceaux musculaires de ce nerf ont-ils été préservés de toute détérioration? On les représente dans la fosse sphénoïdale , en contact avec le ganglion dégénéré et jaune ; ils sont contigus ou même réunis au tronc nerveux commun dans la fosse occipitale, et, dans ces deux positions, l'irritation qui a désorganisé le même tissu que le leur, qu'ils touchent, et dont il est toujours difficile de les séparer, n'aurait pu leur être communiquée. La marche connue des affections inflammatoires ne dépose pas en faveur de ces assertions ; des tissus voisins s'enflamment et dégénèrent ensemble, à plus forte raison quand ils se confondent dans une même organisation. Dans la fosse zygomatique, est-il dit, le nerf maxillaire inférieur paraissait divisé en deux parties, l'une saine et l'autre maiade. Remarquez que des nerfs intacts de la cinquième paire ont paru absolument nécessaires pour opérer les mouvemens de la mâchoire ; cependant on avait sous les yeux la continuation des mouvemens des membres, quoique le cerveau ne fui plus dans son intégrité. Après avoir dit que l'altération du ganglion se prolongeait en avant dans ses divisions, l'auteur ajoute : Le nerf oplithalmique paraissait le plus andénuement affecté : mais l'ophthalmie de l'œil droit était très ancienne ; ne fallait-il pas que l'affection à laquelle probablement on l'attribue fût de la même date ? Le nerf maxillaire inférieur conservait son boursoujflement et sa couleur jaune dans le crâne , et en partie dans son trajet dans la fosse zygomatique : mais c'était dans cette fosse que l'on distinguait les rameaux sains de ceux qui ne l'étaient pas \ eut-on
■2lO i TRAITÉ DES PLAIES DE TÊTE
pu faire cette distinction, si ce nerf eût présenté un aspect uniforme? Cependant, si les filets musculaires n'avaient pu être conduits jusqu'à leur insertion centrale, l'explication dont ils étaient l'objet serait demeurée imparfaite. Aussi rencontra-t-on sur la protubérance annulaire, à côté d'une matière gélatineuse jaune , deux petits faisceaux blancs , que Von mit à découvert jusqu'au bord supérieur du bulbe raclidien. Tout autre observateur serait moins heureux dans ses recherches d'anatomie pathologique , et n'oserait se promettre de pouvoir jamais saisir des choses aussi imperceptibles. Nous ajouterons que si des rameaux du maxillaire inférieur appartiennent aux mouvemens des ptérygoïdiens, les deux autres branches servent aux contractions des muscles de la face, où elles ne sont pas considérées, dans le récit, comme des nerfs musculaires. Quoi qu'il en soit, les nerfs non nioteurs auraient seuls manifesté des symptômes pendant tout le cours de cette longue maladie. Or, voyez si les effets observés donnent à cet énoncé la valeur d'une démonstration, voyez s'il est possible qu'ils s'enchaînent, se coordonnent. Une affection inflammatoire s'empare du tronc commun de ces nerfs, et, sous cette influence, on veutquelesunsirritentctdésorganisentlespartiesqu'ils animent dans l'état normal (l'œil, les gencives) ; que les autres, au contraire, perdent la faculté de les mettre en action (la langue, les fosses nasales, la conjonctive, Foreilie) ; que d'autres encore n'y déterminent aucun dérangement (les muscles de la mâchoire inférieure, Ire tissu cutané de la face et du cou). Je craindrais de me demander si, avant de s'en rendre responsable, on s'est aperçu de ces contradictions.
En résumé, ce fait, précieux pour la science, mais observé sous de fausses analogies , est encore altéré par trop d'explications invraisemblables, d'où l'on peut cependant tirer des inductions utiles aux recherches que la cinquième paire exige encore. Convaincu que les phénomènes nerveux reçoivent toujours une impulsion cérébrale directe , j'ai dû combattre une hypothèse qui place le nerf trijumeau dans des voies détournées, enchevêtre son action, et renverse ainsi l'ordre naturel. L'histoire suivante , d'une maladie à peu près semblable , achèvera de démontrer que les nerfs optiques , olfactifs et acoustiques sont , comme on Ta toujours pensé , exclusivement les organes qui nous font voir , sentir et entendre , nous proposant de développer en même temps d'une manière plus complète Pinfluence que le nerf trifaciai exerce dans les fonctions des sens.
Observation XV.
Symptômes syphilitiques anciens; céphalalgie ; encéphalite chronique; perte de la sensibilité et d'une partie des mouvemens du coté droit de la face ; perte de la vue, également de l'oeil droit; myélite ; exaltation de la sensibilité et contracture des membres inférieurs.
B., fusilier sédentaire., contracta à l'âge de trentesix ans, et pour la première fois de sa vie , en 1817 , une affection syphilitique , dont les symptômes furent un écoulement blennorhagique et une adénite inguinale. Il crut pouvoir guérir de ces accidens en se privant de boissons alcooliques, et en faisant usage d'une
tisane d'orge ordinaire; mais il ne tarda pas à s'apercevoir que, loin de s'améliorer,, son état empirait. Appartenant alors à l'un des régimens de la garde royale , il entra à l'hôpital du Gros - Caillou , où il subit un traitement qui se composa de vingt frictions de pommade mercurielle sur les membres, et d'injections saturnines dans le canal de l'urèthre. Durant l'emploi de ces moyens^ l'écoulement cessa et la ganglionite opéra sa résolution. Cet homme , en apparence guéri , demanda à sortir.
Après plusieurs mois depuis qu'il avait quitté l'hôpital, et sans avoir aperçu aucune récidive de sa maladie , il ressentit tout à coup dans le côté droit de la tête des douleurs profondes , que rien de ce qu'il put faire ne parvint à calmer. Plus tard, cette céphalalgie ne se borna plus au côté droit, quoiqu'il en fût toujours plus sensiblement affecté ; elle se fît sentir aussi au côté gauche . D'autres douleurs se déclarèrent à la colonne vertébrale , aux membres inférieurs , dans le bassin et le bas-ventre. Cependant ces souffrances n'étaient pas continuelles : B. éprouvait des alternatives de douleurs et de mieux-ètre , qui lui firent passer près de trois années dans la même situation. Vers ce même temps , apparurent deux tumeurs osseuses , peu gênantes , sur la bosse pariétale droite ; enfin une irritation des voies urinaires avec dysurie s'étant jointe aux autres symptômes , il se décida à entrera l'hôpital du Val-de-Grâce , le 5 juin 1823 , faisant à cette époque partie des compagnies sédentaires. Il serait difficile de préciser le traitement auquel il fut d'abord soumis dans ce nouvel établissement : on sait seulement que des sirops, des teintures,
différentes boissons médicamenteuses 1 les anti-scorbutiques, les amers en firent la base. Malgré l'emploi de tous ces moyens , l'irritation de la vessie , la céphalalgie, les douleurs du rachis et des membres s'aggravèrent. Le malade , qui avait pu se lever et se promener pendant les premiers temps de son séjour à l'hôpital , fut ensuite obligé de se tenir constamment dans son lit, les cuisses et les jambes fléchies par des contractions forcées , et le tronc incliné sur le côté gauche. Il souffrait moins dans cette position qu'il conservait même pour prendre ses repas. Tel était le triste état dans lequel il se trouvait au mois d'avril 18^5, époque à laquelle on essaya un traitement antiphlogistique et calmant qui n'avait pas encore été prescrit jusqu'alors ; mais les altérations dont nous verrons plus loin le tableau , étaient déjà trop avancées pour que Ton pût obtenir d'une thérapeutique rationnelle des succès bien durables»
Cependant un régime adoucissant, des boissons mucilagineuses, quelques applications de sangsues faites au périnée , à Fhypogastre , des bains tièdes , amendèrentsensibiement la cystite chronique, au point même qu'il cessa de s'en plaindre. De temps en temps seulement, on en observait encore de légères récidives qui duraient quelques jours. Les saignées locales furent sans effet contre la céphalalgie ; aucun moyen ne put arrêter non plus les progrès de la contracture des membres inférieurs. Cette dernière affection s'accompagnait de roideur de la colonne vertébrale et de douleurs dont le malade indiquait le siège , en promenant ses mains sur la partie inférieure de la poitrine , l'abdomen et vers le dos; il indiquait en même temps
qu'il n'éprouvait ni gêne des mouvemens, ni sentiment incommode dans les membres thoraciques. Outre la rétraction musculaire des extrémités abdominales, ces parties étaient le siège d'une sensibilité tellement vive , qu'il jetait des cris quand on voulait essayer de lui étendre les jambes, ou quand, par mégarde, on leur imprimait quelque légère secousse; le simple attouchement de la peau même y était pénible , 'et il s'empressait de retirer la main étrangère qui l'opérait. Â cette époque , le décubitus sur le côté gauche était devenu presque impossible , à raison d'une douleur qui s'était fixée dans le trochanter ; la seule position qu'il pouvait conserver long-temps avait lieu sur le dos. La peau de la région du sacrum s'ulcéra à la fin , et les tissus sons-jacens, malgré tout ce qu'on put faire pour prévenir leur destruction , tombèrent en putrilage. On peut se figurer l'état déplorable dans lequel était ce malheureux long-temps encore avant la mort : les jambes collées contre les cuisses ; celles-ci fortement inclinées sur le bassin, et soutenues sur les/ côtés par des coussins ; les genoux liés l'un à l'autre par des bandes pour prévenir des secousses douloureuses , qui se répétaient au loin à la moindre vacillation de cesparties. Cependant l'appétit s'était conservé. De temps en temps le malade éprouvait une constipa-1 tion peu opiniâtre, seule incommodité que lui causât l'appareil digestif. Il prescrivait ordinairement alors lui-même son régime, qu'il bornait à des choses simples et de facile digestion, et au bout de deux ou trois jours , il reprenait sa manière de vivre ordinaire. Le pouls et la respiration n'étaient point altérés. Les exostoses de la tète s'étaient aplanies peu à
peu ; mais depuis huit à dix mois cet homme se plaignait de perdre graduellement la sensibilité dans la moitié droite de la face , et d'avoir la vue de ce côté également de jour en jour plus faible. Nous nous aperçûmes que plusieurs mouvemens de la face diminuaient en même temps que la sensibilité. La céphalalgie temporo-frontale droite s'exaspprait de temps à autre ; quelques applications de^sangsues en petit nombre furent encore faites sur cette partie, mais sans aucun soulagement. L'intérieur de la bouche n'était le siège d'aucune lésion apparente ; cependant le malade s'apercevait que la mastication n'avait plus la même force des deux cotés, il s'était même habitué à ne plus porter ses alimens du côté droit , où ils étaient difficilement broyés, Souvent il demandait un gargarisme acidulé, pour raffermir, disait-il, ses gencives. Présumant sa fin prochaine , nous fîmes à la clinique , un mois avant la mort , les observations suivantes sur le degré d'altération auquel étaient parvenus les sens et les mouvemens de la face. Aucun changement notable ne s'opéra ensuite dans l'état que nous allons décrire.
Les paupièresdu côté droit pouvaient recouvrir l'œil, mais ne le découvraient qu'imparfaitement ; la supérieure restait à demi baissée et rendait impuissant tout effort de la volonté pour la/ porter en haut. La vue de ce côté était tout-à-fait perdue. L'œil avait conservé de la mobilité, et, examiné séparément , on eût pu croire que sa transparence et son volume différaient peu de ce qu'ils sont dans l'état ordinaire ; comparé avec l'autre , il était manifestement plus terne et plus petit. La pupille n'offrait aucune mobilité à l'impression
de la plus vive lumière. On pouvait promener le doigt ou quelque corps mousse sur la surface de la cornée et sur la conjonctive sans causer la moindre douleur 5 le malade ne s'en apercevait même pas. Il ne témoignait pas de sensibilité lorsqu'on lui pinçait la peau de la joue, celle du front ou de toute autre partie droite de la face. Cependant toute sensation n'y était pas entièrement perdue : tout ce côté est comme mort, disaitil , mais je distingue si l'on pince ou si l'on ne fait que toucher la peau. La barbe d'une pjume à écrire fut plusieurs fois introduite dans la fosse nasale droite et dirigée sur tous les points de cette cavité 5 il n'en éprouva aucun sentiment pénible. Mais l'organe olfactif fut impressionnable à l'action du tabac auquel le malade n'était pas habitué; nous lui en mîmes dans la narine à peu de distance de son ouverture, et quoiqu'il ne fît aucun mouvement pour l'aspirer, il le sentit et sut même v démêler l'odeur de la rose. Les saveurs étaient perçues avec facilité, et lesoin qu'il apportait ordinairement dans le choix de sa nourriture était une preuve certaine que le goût était sans altération. Questionné d'ailleurs sur l'étendue de ses sensations gustatives , il répondit qu'il ne faisait aucune différence entre le côté droit et le côté gauche de la bouche , relativement à l'impression des alimens et à la saveur qu'il y trouvait. La sensibilité de la langue n'avait rien perdu de son intensité ni à droite ni à gauche ; celle de la muqueuse buccale était faible ou nulle à droite vers la joue et sur les gencives. La perception des sons était parfaitement distincte et à l'état normal des deux côtés : nous nous en sommes assurés plusieurs fois.
ET DE L ENCEPHALITE. 21 J
Outre le degré de paralysie de la paupière supérieure , d'autres muscles de la face étaient plus ou moins complètement frappés d'inertie. Lorsque le malade parlait, la joue droite se laissait soulever par l'air et ne réagissait pas comme celle du côté opposé pour diriger ce fluide entre les lèvres; celles-ci, ellesmêmes sans action, formaient vers la commissure droite une ouverture irrégulière dont les rebords étaient déjetés en dehors. La bouche était tirée à gauche parla contraction devenue prédominante du muscle buccinateur de ce côté. Peu d'action restait à la mâchoire, qui semblait n'obéira droite qu'à l'impulsion que lui communiquait l'extrémité gauche du levier qu'elle représente. Aucune paralysie n'attaquait la langue , qui pouvait être portée hors de la bouche en ligne droite. Ces phénomènes furent plusieurs fois constatés, et chaque fois se représentèrent toujours les mêmes.
Ce ne fut que sur la fin de la maladie que le tube digestif s'affecta sensiblement. L'appétit diminua, puis se perdit entièrement; des gaz parcouraient les intestins et causaient des coliques que l'on parvenait cependant à calmer au moyen de lavemens , d'ailleurs indiqués par la constipation. Un retour de cystite fit rendre avec les urines des mucosités floconneuses, et la dysurie qui l'accompagnait se convertit bientôt en incontinence. En même temps le pouls devint petit et fréquent, le scrotum, la verge et les extrémités inférieures s'infiltrèrent, et, le 16 décembre 1826, B., que l'espoir d'une guérison n'avait point encore abandonné, s'éteignit à l'âge de quarante-cinq ans
2l8 TRAITÉ DES PLAIES DE TÊTE
et après un séjour de trois ans et six mois dans cet hôpital.
shitopsie. A l'ouverture du crâne, on trouva une assez grande quantité de sérosité rougeâtre sur l'arachnoïde ; des adhérences unissaient à la dure-mère le sommet des deux hémisphères cérébraux et surtout celui de l'hémisphère gauche. La portion de l'arachnoïde qui revêt cette membrane était injectée et présentait jdes plaques rouges, sanguines, moins nombreuses , moins épaisses et moins rapprochées à droite qu'à gauche, s'étendantdans ce dernier sens jusqu'aux fosses sus-orbitaire et temporale de la base du crâne. De leur présence il résultait que le feuillet de l'arachnoïde, qui tapisse la dure-mère, ordinairement difficile à voir et h détacher , pouvait être facilement saisi, enlevé , et laissait voir au dessous de lui la membrane fibreuse sans altération sensible ; sur quelques points même, on détachait l'arachnoïde infiltrée de sang, on en séparait une ou deux lames, comme si cette membrane eût été divisible en plusieurs feuillets.
La voûte du crâne ne présentait à l'intérieur aucune trace de la maladie des os, maison trouva extérieurement une dépression très marquée vers la bosse pariétale droite , au point où les tumeurs prises pour des exostoses avaient existé. Un ramollissement superficiel affectait les lobes cérébraux et surtout la partie externe du lobe moyen droit qui avait contracté des adhérences avec la portion contiguë de ia dure-mère.
L'insertion centrale des nerfs de la cinquième paire appelée leur origine, était jaune, molle, privée de substance médullaire et diminuée de volume. Cette alté-
ration ne se continuait pas dans le pédoncule du cervelet ; elle paraissait se terminer brusquement , et la substance nerveuse présentait immédiatement derrière elle son aspect accoutumé. En avant, au contraire, l'altération de la cinquième paire se prolongeait au delà de son ganglion , qui avait considérablement augmenté de volume et offrait l'aspect et la consistance des tissus lardacés. Les filets que l'on peut chez certains sujets séparer de ce ganglion étaient confondus avec lui, de telle sorte qu'il fut impossible d'en reconnaître les traces. La branche ophthalmique était rougeâtre , injectée et fortement adhérente à la gaine fibreuse qu'elle parcourt dans l'intérieur de l'orbite. Cette rougeur et cette injection se prolongeaient en s'affaiblissant sur tous les filets qui s'y réunissent. La branche maxillaire inférieure cessait de présenter une altération appréciable à l'instant où elle sort du canal dentaire. La maxillaire supérieure était la plus affectée, et semblait continuer l'altération du ganglion luimême ; elle était épaissie , résistante , comme lardacée , et plusieurs des filets qui la forment avaient beaucoup augmenté de volume.
Au devant de l'entrecroisement, le nerf optique du côté droit avait à peine le quart du volume de celui du côté gauche; il était ramolli, d'une couleur rose pale, presque muqueux et privé de substance médullaire. Cette altération se continuait eh avant jusqu'au globe oculaire même. On divisa celui-ci derrière l'iris suivant le plan de cette membrane , et l'on put , après cette section , voir la rétine brunâtre , marbrée , ramollie et amincie. Elle paraissait avoir participé au mode d'altération du nerf optique. En arrière de l'en-
trecroisement, il n'existait aucune différence sensible entre les deux nerfs.
Des adhérences assez étendues unissaient la partie postérieure de la face inférieure du lobe droit du cervelet à la portion de la dure-mère qui tapisse la fosse occipitale inférieure de ce côté. Toute la partie postérieure et inférieure droite du cervelet était ramollie, mais plus en arrière qu'en avant. A la partie postérieure et externe de cette face , existait un point où la substance de l'organe paraissait détruite. Le ramollissement gagnait la partie la plus inférieure et la plus reculée du lobe médian , et diminuait d'intensité à mesure que l'on s'approchait du pédoncule : on n'en apercevait plus de trace en haut. La partie ramollie et diffluente n'était ni noire , ni tachetée par du sang , mais jaunâtre , homogène et assez semblable aux membranes muqueuses ramollies.
En général , le ramollissement affectait davantage la substance grise que la substance médullaire.
La moelle rachidienne , vue en arrière après l'incision de son enveloppe fibreuse , parut d'abord dans l'état normal. On y apercevait seulement une forte injection veineuse autour du renflement lombaire. Un peu de sérosité était épanchée sous l'arachnoïde , mais celle-ci n'offrait rien de particulier. Extraite de son canal osseux et incisée en avant suivant sa longueur, la moelle présentait, depuis la sixième jusqu'à la neuvième vertèbre dorsale inclusivement , un tel ramollissement ? qu'une grande partie de sa substance s'échappa à travers l'ouverture commencée, ainsi que l'aurait fait du pus peu consistant. Ce ramollissement était plus marqué au centre de l'espace indiqué qu'à
ses extrémités ; il existait surtout à un degré plus élevé à gauche qu'à droite. On apercevait encore la partie la plus externe et la plus antérieure du cordon médullaire droit , tandis que celui du coté gauche était entièrement interrompu dans l'étendue d'un pouce et demi environ. Des adhérences entre la duremère et l'arachnoïde limitaient en avant ce point altéré , et s'opposaient à l'issue de la matière qui avait remplacé la moelle. Quelques stries sanguines parcouraient ces parties ramollies et semblaient surtout appartenir au parenchyme celluleux de l'organe. Les racines postérieures et antérieures du côté droit étaient dans leur état normal ; à gauche , au contraire , elles ne commençaient à paraître qu'en dehors du canal de la dure-mère ; au dedans de ce canal, on n'en apercevait pas de trace. L'arachnoïde était intimement unie à la membrane fibreuse et ne contenait que la pulpe ramollie dont il a été question. En résumé, le ramollissement était beaucoup plus marqué en avant qu'en arrière , puisque , vue postérieurement , la moelle avait paru d'abord dans l'état normal , et qu'aucune adhérence ne réunissait de ce côté l'arachnoïde à la dure-mère.
La portion sacrée du canal rachîdien présentait des traces d'inflammation à sa partie supérieure. Le tissu cellulaire qui, dans cet endroit , unit la dure - mère aux parois osseuses , était dense , rougeâtre , intimement adhérent à la dure-mère , et même noir en quelques parties. L'intérieur du canal fibreux , ainsi que les nerfs qu'il renferme, paraissaient dans l'état normal; mais au dessous du tiers inférieur du canal sacré , une vaste altération développée aux environs du coccyx
avait détruit non seulement les tégumens, le tissu cellulaire et les lames fibreuses externes , mais encore les lames postérieures des dernières pièces du sacrum, la portion de la dure-mère qui tapisse en cet endroit le canal , la partie la plus inférieure de la queue de cheval et le coccyx lui-même , dont il ne restait que quelques fragmens dispersés dans les parties molles frappées de gangrène. Le plexus sacré et les branches qui le forment, examinés dans l'intérieur du bassin, étaient entourés d'un tissu cellulaire dense , rougeâtre et comme iardacé. Les branches nerveuses ellesmêmes étaient rouges, ramollies, en un mot altérées par leur participation à l'état inflammatoire.
La vessie était racornie , retirée sur elle-même , et ne présentait, étant distendue , qn'une capacité d'environ deux pouces de diamètre. Nous passons sous silence les autres viscères de la poitrine et du bas-ventre , qui n'ont rien offert de remarquable relativement à l'objet de nos recherches.
Après un traitement mercuriel et l'usage d'injections saturnines dans le canal de l'urèthre, le malade éprouve des douleurs de tête , qui marquent le début dé l'encéphalite. Durant une longue période , cette maladie fit des progrès continuels , mais lents. Les altérations qu'on rencontre sur le cadavre indiquent que l'inflammation occupait surtout l'extérieur de la substance nerveuse. Elle se lia toutefois avec les lésions observées sur le crâne , puisque le cerveau fut trouvé plus ramolli et plus adhérent à la dure-mère dans les points correspondant aux exostoses. Dans des circonstances analogues , l'irritation syphilitique a été transmise au cerveau par la contiguïté des tissus du crâne primitive-
ment affectés; mais il n'en a pas été de même dans le cas qui nous occupe, puisque les exostoses des bosses coronales , seule altération que l'extérieur de la tête ait offerte , n'ont paru que deux ans après l'invasion des douleurs encéphaliques. On ne saurait douter que l'irritation ne débutât par la partie antérieure et supérieure droite du cerveau , où les douleurs eurent principalement leur siège. N'ayant point été combattue , elle gagna avec le temps toute la surface cérébrale, s'étendit à la pie-mère , à l'arachnoïde , à son feuillet crânien même. La dure-mère, dont ce feuillet reçoit sa nutrition , phlogosée elle-même légèrement par contiguïté , s'est ensuite séparée de sa dupîicature, et en a provoqué en quelque sorte l'exfoliation, en exhalant sous elle plusieurs couches gélatineuses. Ces couches , comme concrètes et accumulées les unes sur les autres, formèrent l'épaisseur si considérable que présenta le feuillet arachnoïdien de la duremère. Malgré tout ce désordre, la phlegmasie cérébrale n'eut pour symptômes , pendant plus de neuf années ^ que des douleurs de tête; aucune congestion ne surchargea la masse nerveuse , qui continua d'être excitable à toutes les impressions. Le cerveau, comme organe intellectuel, ne cessa pas un seul instant de diriger normalement les désirs et les actions du malade 9 et son influence sur les viscères ne fut que de temps en temps troublée par des causes qui provoquaient passagèrement la réaction fébrile.
Les nerfs de la cinquième paire paraissent s'être affectés indépendamment de l'encéphale : on a vu que l'altération dont ils étaient le siège disparaissait brusquement à l'endroit de leur insertion centrale. Tout
prouve que le ganglion de ce nerf, entouré de tissus irrités et comme dans une atmosphère inflammatoire, se pénétra insensiblement de l'irritation qui s'étendit en arrière jusqu'à son insertion et en avant fort loin dans ses branches. La désorganisation de ce renflement nerveux se mesure à la lenteur que les symptômes de la paralysie mirent à parcourir leurs différens degrés jusqu'à l'extinction complète des fonctions ; enfin cette paralysie dessina de la manière la plus rigoureuse les véritables usages du nerf trijumeau.
Le foyer iniiammatoire qui existait dans la moelle rachidienne, était également indépendant de toute autre phlegmasie; car au delà, vers le cerveau, la continuation du prolongement médullaire était parfaitement intacte et exerçait librement ses fonctions. Cette sorte de coupure de la moelle a de l'analogie avec l'état sain des pédoncules encéphaliques à l'endroit de l'insertion centrale des nerfs de la cinquième paire altérés. Aussi devons-nous penser que tous les symptômes présentés par les parties inférieures furent de même étrangers à l'inflammation cérébrale. La myélite paraît avoir eu pour cause l'irritation primitive de la région vertébrale.
Des faits récemment publiés avaient éveillé nos soupçons relativement à plusieurs phénomènes offerts par le malade : ils guidèrent ensuite nos recherches. On avait annoncé que la paralysie de la cinquième paire entraîne la perte du sentiment dans la face , à la conjonctive et dans la fosse nasale du même côté. Notre observation se trouvait d'accord avec ce résultat ; mais il n'en était pas de même d'une autre assertion d'après laquelle la perte du sentiment se serait
aussi étendue à la moitié correspondante de la langue. Dans le cas que nous examinions , cette partie avait , au contraire, conservé sa sensibilité. Mais nous ne pouvions former que des conjectures sur les causes de cette différence ; il fallait attendre l'événement qui ne pouvait être éloigné. Cène fut donc qu'après la mort que, rencontrant la désorganisation complète du nerf trifacial , nous reconnûmes l'inexactitude des rapports dont il avait été l'objet. La paralysie la plus étendue possible étant résultée de l'état que nous avions sous les yeux, il était manifeste que la division de la langue en deux moitiés distinctes, imaginée dans l'intérêt de l'opinion que Ton professait sur le même nerf, devenait insoutenable : nous pûmes prouver alors, par la structure même de l'organe comme par ses fonctions , qu'il n'y a pas plus une double langue, qu il n'y a un double larynx ^ un double œsophage, etc. Peu de faits d'anatomie physiologique me semblent aussi bien démontrés que l'est l'indivisibilité de la langue. On n'observe pas, pour le dire en passant, qu'il en soit de même d'un autre organe plus extérieur que l'on place à tort, comme elle, sur la ligne médiane, le nez, qui est réellement double. La seule partie du nez qui soit sur la ligne méd'ane est sa cloison ; mais la langue n'a pas plus de cloison mitoyenne que le gland, que le rectum, que la vessie. Voyons d'ailleurs, pour continuer nos réflexions sur cette maladie et ses résultats, jusqu'où a pu conduire l'isolement de la sensibilité dans le système nerveux.
Les physiologistes modernes qui professent cette hypothèse, ont cru pouvoir conformera leurs idées les fonctions sensitives. Je ne reviendrai pas sur tous
les usages trop incroyables dont ils accablent pour ainsi dire la cinquième paire dans l'exercice des sens; mais je parlerai de quelques uns d'entre eux en particulier, et d'abord de ceux relatifs au goûl , qu'ils placent généralement dans la branche linguale. Ce nerf^ à ce qu'il me semble, ne devrait, selon le rang qu'ils lui assignent, être que sensible, et cependant voilà que ces messieurs le font présider à la gustation. N'est-il pas évident qu'ils transforment de cette manière le sentiment en une action nerveuse bien différente? C'est ainsi que, sans y penser, ils confondent des divisions qui leur avaient paru possibles. Mais si la branche linguale était , en effet , le nerf immédiat et unique du goût , notre malade aurait offert au moins quelque altération dans cette fonction , malgré l'espèce de fusion que les nerfs linguaux droit et gauche éprouvent dans la langue : or, il n'en a présenté aucune. Supposons que l'on s'autorisât de cet exemple pour établir une théorie contraire, n'y trouverait-on pas, en apparence , plus que des probabilités en faveur de l'opinion qui bannirait le nerf lingual du nombre des agens gustateurs? Un fait de l'importance de celuici est d'un poids immense en pareille discussion. Toutefois ce serait outrer les choses que de les porter à ce point; la fonction du goût est, comme nous l'avons fait remarquer, trop générale dans son appareil pour que la cinquième paire ne doive pas y coopérer, mais les autres nerfs gustateurs peuvent la suppléer et rendre la perte de son action inappréciable.
ÎSous n'avons pas observé chez ce sujet que l'olfaction eût souffert de la paralysie du trijumeau. Le nerf
ET DE h ENCEPHALITE. 227
olfactif, à la fois d'impression et de transmission , n'est point exposé , d'après tous les faits connus qu'on peut lui appliquer, à tomber dans un état d'inertie par la destruction de la vitalité des parties avec lesquelles il est intimement uni et qui revêtent son appareil. Seul actif pour l'exécution de sa fonction sur la muqueuse nasale, aussi loin qu'il peut y rayonner, il n'emprunte dve cette membrane qu'un secours très secondaire, conforme à la destination très simple qu'elle a reçue dans l'organisation. La sensibilité dont elle est douée dispose , il est vrai y les nerfs de l'odorat à mieux recevoir l'impression des émanations des corps ; exaltée ou affaiblie , surtout si la trame muqueuse devient le siège de quelque engorgement, il peut en résulter que la sensation demeure imparfaite; mais puisque notre malade , qui avait la pituitaire insensible , distinguait des deux côtés indifféremment les odeurs les plus légères, avec la même facilité qu'il s'était toujours connue , il faut bien croire que la cinquième paire est peu utile à l'olfaction.
Quelques nouvelles observations de maladies semblables achèveront de confirmer le jugement que l'on a porté sur la propriété inhérente au même nerf, de donner à la peau et aux surfaces muqueuses de la face le sentiment qu'on leur connaît : c'est une tâche que doivent s'imposer les praticiens. Mais on s'est peu occupé jusqu'ici de la sensibilité non moins remarquable à laquelle la cinquième paire préside dans l'organe de la vision. Il suffira, pour donner une idée de l'importance de cette propriété dans la structure intime des tissus de l'œil, d'où naît l'espèce d'érection vitale dans laquelle ils doivent être maintenus , de rappeler les
changemens que le même organe a éprouvés chez notre malade du côté de sa paralysie. Peu à peu la pupille ralentit ses mouvemens, jusqu'à ce qu'enfin elle resta tout à fait immobile ; graduellement aussi l'iris perdit son brillant, la cornée sa transparence. Toutes les parties constituantesde l'œil s'affaissèrent, s'amincirent, tombèrentdans l'impuissance de régulariser leurs actions diverses. La rétine, associée par sa texture et sa position aux autres membranes oculaires, ne formait plus qu'une couche légère excessivement mince, incapable de répondre aux stimulations qu'elle pouvait encore recevoir. Le nerf optique lui-même était atrophié, dépourvu de substance médullaire et réduit à son névrilème : de quel usage pouvait-il être dans cet état? Doit-on se demander si ce nerf reçoit, comme la rétine , sa vitalité de la cinquième paire ? Quoi qu'il en soit , tous ces organes , privés de leur excitabilité normale , ne remplissaient plus alors qu'un rôle de position ; ils étaient morts aux impressions sensïtives* Ces résultats de l'abolition de l'influence du trijumeau nous sont d'autant mieux démontrés ici , que ni les membranes de l'œil , ni le nerf optique , n'ont présenté de trace d'irritation. Au reste ,' cette opinion, pour être peu répandue, n'est pas nouvelle. Pourfour Du Petit avait déjà dit, en parlant d'un blessé hémiplégique qui avait perdu la vue du même côté : <c Que cet accident était peut-être venu de ce que les « membranes et les humeurs de l'œil n'ayant pas leur (( ressort naturel, empêchaient les rayons de parvenir « jusqu'à la rétine. » Saucerote s'explique encore plus clairement : « Je pense qu'il suffirait , dit-il , que les u nerfs qui vont aux membranes de l'œil fussent para-
® lytiques , pour que la vue se perdit, ou du moins <( s'affaiblit beaucoup , puisque ces membranes perce draient la tension nécessaire pour la réfraction de la a lumière (1). »
A l'égard des mouvemens , les phénomènes observés sur le même sujet prouvent que les trois branches de la cinquième paire sont composées de nerfs moteurs , dont les uns servent aux contractions du crotaphite et des ptérygoïdiens, tandis que les autres sent congénères des divisions du facial, il résulte de la combinaison de tous ces nerfs entre eux , que le trijumeau et le facial se partagent à peu près également les mouvemens de la face. Ainsi , le masséter , le buccinateur, les muscles des lèvres , ceux du nez et des paupières, pénétrés par des rameaux de l'un et de l'ajutre, en reçoivent une double impulsion. La perte de l'action de L'un des deux troncs faciaux cause également la paralysie, avec cette différence qu'elle est rendue plus sensible quand la lésion porte sur la portion dure, nerf qui n'a aucun pouvoir sur les muscles placés vers l'angle et le col de la mâchoire inférieure : là c'est la cinquième paire qui est dominante. Ces considérations montrent que le trijumeau est , comme nerf moteur , au moins l'égal du facial; elles tendent à faire distinguer exactement la paralysie de l'un et de l'autre. L'hémiplégie , en effet, existe ordinairement avec continuation de la sensibilité à la face , persistance des mouvemens de mastication et de quelques autres contractions plus faibles ;
(i) Mélanges de Chirurgie, p. 282.
s3o TRAITÉ DES PLAIES DE TÊTE
elle laisse de même sans altération les fonctions des sens. La cinquième paire reste , dans ces cas , en dehors de l'affection d'où résulte la paralysie. Est-ce à son insertion à la fois cérébrale et cérébelleuse , au dessus de l'entre-croisement , qu'elle doit de pouvoir alors entretenir ses fonctions, quelquefois pendant des années , sans être exposée à aucune atteinte ? cela est probable.
Des détails dans lesquels nous venons d'entrer T nous croyons pouvoir déduire les corollaires sû*ivans.
i° La cinquième paire donne le sentiment aux tégumens de la face, à la conjonctive, aux membranes qui tapissent les fosses nasales et buccale, aux gencives, aux dents et au palais; c'est à elle que les tissus de l'œil, et peut-être le nerf optique, doivent la propriété de sentir, de modifier et de transmettre au cerveau les impressions que produit sur eux la lumière.
2° Elle agit ordinairement de concert avec le facial dans la production des mouvemens des paupières , des lèvres , du buccinateur et des autres muscles de la joue : les mouvemens d'élévation de la mâchoire inférieure lui appartiennent presque exclusivement. Dans certains états pathologiques , l'action de ces deux nerfs est en quelque sorte dédoublée, et il est alors possible de distinguer, soit la paralysie de l'un ou de l'autre, soit les convulsions dont ils peuvent être agités séparé* ment.
3o La branche linguale du maxillaire inférieur paraît congénère des deux autres nerfs distribués , comme elle , dans la langue ; ces nerfs partagent les fonctions
gustatives; mais les mouvemens de la langue sont plutôt dépendans du glosso-pharyngien et de l'hypoglosse : le sens du goût s'exerce en outre par les nerfs palatins et gutturaux.
4° Le trifacial n'a aucune action directe sur la vision , l'olfaction et l'audition : l'influence qu'en reçoit l'appareil de cette dernière paraît inappréciable.
5° Ce nerf, comme tous ceux qui entrent dans la texture des organes dont ils sont un des élémens , concourt, à ses dernières divisions, à l'élaboration et à l'assimilation des matériaux nutritifs.
Tels sont les usages les plus importans d'un organe qui a exercé a toutes les époques la sagacité et le génie des anatomistes. Quant à sa distribution dans nos parties, les avis sont encore partagés relativement à la manière dont se comporte la branche maxillaire supérieure à l'endroit du renflement sphéno-palatin. Bichat ne vit qu'une réunion des rameaux au tronc dans ce que l'un desMeckel appela un ganglion dont il les fit naître. L'opinion de l'anatomiste français paraît toutefois plus conforme à la vérité; ces rameaux , qui sont les palatins, les naseaux postérieurs et quelques autres qui s'élèvent des parties gutturales, doivent toujours entrer dans une description exacte de la branche maxillaire supérieure^ puisqu'ils s'y réunissent, s'y insèrent, et que leurs usages et les siens sont semblables. Peu de dissidence s'est rencontrée à l'égard du ganglion ophihalmique , dont la position et les rapports sont plus constans. Cependant quelques remarques sur sa composition et les attributions qu'il paraît avoir me semblent encore nécessaires. En arrière, il sort de ce
ganglion un rameau de communication qui se confond avec la troisième paire ; un et quelquefois deux autres s'élèvent du même point et joignent le nerf nasal. En avant, les nerfs ciliairesou iriens viennent y aboutir. Nous jugeons que ces insertions sont là, d'une part, pour combiner les mouvemens de l'iris avec ceux que le nerf moteur commun fait exécuter *, et , de l'autre, pour assurer les relations que le ganglion luimême doit entretenir avec l'encéphale. D'un autre coté , des filets nombreux appartenant encore au nerf nasal , suivent la distribution des nerfs ciliaires(Bichat , pénètrent l'œil de toutes parts , et se réunissent en un ou deux rameaux pour se rendre directement au nerf nasal sans adhérer au ganglion. Ces rapports entre le globe oculaire et la branche ophthalmique, à part la communication qui en résulte de l'œil avec le cerveau, expliquent un phénomène pathologique obscur, que les propriétés maintenant mieux connues de la cinquième paire rendent facile à concevoir. Il s'agit de la lésion du nerf sus-orbitairc , assez souvent suivie de trouble dans la vision ou même de la perte de la vue du même coté. On comprendra qu'un tronc nerveux à la suite d'une violence extérieure, s'enflammant dans le point où un autre nerf vient se réunir à lui , peut communiquer à celui-ci son affection. Ce fut sans doute parce que le nerf nasal partagea l'altération du sus-orbitaire , que l'œil, dans les cas observés, perdit la faculté de remplir ses fonctions. Le mécanisme d'où est résultée l'extinction de la vue chez notre malade doit se rapprocher de celui que je viens d'exposer à propos de faits connus depuis long-temps. Cette explication peut faire estimer l'exactitude plus ou moins
grande des opinions de plusieurs auteurs sur la production du même phénomène (i).
Mais la maladie dont nous venons de tracer l'histoire , nous a présenté d'autres symptômes sur lesquels il importe de nous arrêter un instant ; je veux parler de l'état des membres inférieurs. La rétraction de ces parties et leur excès de sensibilité ont augmenté en proportion des progrès de l'irritation de la moelle rachidienne. Cette phlegmasie , parvenue au plus haut degré d'intensité, s'y maintint invariablement, de sorte que , pendant près de deux ans et jusqu'à la mort, les symptômes furent constamment ceux de l'état le plus aigu. Dans les circonstances ordinaires , les convulsions dénotent la surexcitation des parties les plus considérables du système nerveux ; mais lorsqu'elles accompagnent leur inflammation , elies sont souvent l'indice de sa violence. Or, chez ce sujet, la rétraction des membres n'était autre chose qu'une convulsion permanente. Il est à remarquer que ces contractures et l'exaltation de la sensibilité étaient portées au même degré à droite et à gauche. Cependant l'autopsie nous apprit que le cordon rachidien gauche était presque entièrement détruit clans une grande étendue ; elle nous montra aussi les deux cordons bien moins altérés postérieurement qu'antérieurement dans les autres endroits occupés par la maladie. D'innombrables difficultés se présenteraient à résoudre si l'on voulait, à toute force , d'après les idées en vogue
(i) Voyez Journal des progrès des sciences et institutions médicales, année 182^ t- vi, p 56.
sur la division des fonctions nerveuses , mettre de la concordance entre les symptômes et les lésions reconnues sur le cadavre. Un autre effet pathologique , non moins embarrassant , serait celui offert par les racines antérieures et postérieures gauches, qui n'étaient apparentes qu'en dehors de la dure-mère. N'adoptant point des théories que l'expérience est loin d'avoir sanctionnées, nous ne voyons dans les contractures et l'excès de sensibilité dont nous parlons que la continuation de l'influence nerveuse sur les parties inférieures , malgré la diffluenee d'une colonne de la moelle , et la disjonction d'avec le reste de sa substance des racines par lesquelles les nerfs des membres s'unissent au tronc rachidien.
En présentant maintenant des exemples de paralysies du facial , laissant intactes les fonctions de la cinquième paire , ce sera en quelque sorte mettre en regard les attributions de ces deux nerfs.
Observation XVL
Perte des mouvemens du côté gauche de la face ; continuation de la sensibilité . otite chronique purulente ; douleurs de tête bornées au côté malade.
N., âgé de vingt-trois. ans, avait éprouvé à douze une otite aiguë du côté gauche. Depuis cet accident, il était sujet à de \iolens maux de tète , qui revenaient de temps en temps , et étaient presque toujours suivis d'écoulement purulent par le conduit auditif externe. L'ouïe, d'abord confuse , se perdit enfin
entièrement. Ce jeune homme, malgré son état , que sans doute on méconnut , fut déclaré propre au service militaire et envoyé au dépôt de recrutement de la Seine , en août ï8?5. Peu de temps après qu'il y fut arrivé , on le dirigea sur le Val-de-Grâce , moins dans l'espoir qu'il pourrait y trouver sa guérison , que pour lui faire obtenir sa réforme. Son affection avait alors augmenté. Il se plaignait d'un froid excessif de tout le corps, et on était obligé de le couvrir plus que ne le comportait la saison ; il gardait constamment le lit , couché sur le coté gauche. L'écoulement purulent de l'oreille était abondant ; la région mastoïdienne , très douloureuse au toucher, présentait une tuméfaction considérable. On n'observait pas de signes de congestion cérébrale , mais les yeux étaient comme égarés, les pupilles larges , les paupières ouvertes, le regard fixe. Le malade ne pouvait rester que peu d'instans assis sur son lit : il se mettait cependant de lui-même dans cette position quand on lui adressait la parole, répondait juste à quelques questions, puis se recouchait aussitôt. Le côté gauche de la face partageait la tuméfaction et la douleur de la région mastoïdienne ; mais les mouvemens de la joue , des lèvres et de l'aile du nez, étaient paralysés ; la bouche était fortement déviée à droite. De temps en temps , le malade poussait des cris aigus que lui arrachaient des redoublemens passagers de douleur, qui se propageaient de l'intérieur de l'oreille aux autres parties affectées, La chaleur de la peau était fébrile, le pouls fréquent. Après avoir langui dans cet état pendant douze ou quinze jours , cet homme expira.
A l'ouverture du cadavre , les méninges, qui re-
couvrent le lobe gauche du cervelet , et ce lobe luimême, dans presque toute son étendue, étaient noirâtres ; vers le centre du même lobe , on rencontra un kyste bien organisé , dense , et contenant environ deux onces de pus d'un vert foncé , excessivement fétide. La substance nerveuse qui environnait ce foyer était molle et diffîuente; une petite portion du lobe moyen correspondant du cerveau offrait la même altération. Le rocher était carié dans plusieurs points; les cellules mastoïdiennes avaient été détruites eiremplacées par une cavité remplie d'une espèce de bouillie* noirâtre, qui parut être résultée du détritus des lames osseuses et de la muqueuse qui les tapisse. On ne trouva aucune trace des osselets de Fouie , ni de la membrane du tympan. Le nerf facial dans le canal spiroïde (aqueduc de Fallope ) était tuméfié , rouge et ramolli. Sur un de ses points dans ce trajet, il s'élevait une espèce de fongus long de quelques lignes , genre de production qui semblait se confondre à son origine avec la substance nerveuse elle-même.
Bans son état de chronicité, l'inflammation de l'oreille, chez ce malade , altéra le rocher et l'apophyse mastoïde; elle se communiqua ensuite par contiguïté aux méninges et au cervelet. Le nerf facial fut le siège d'un désordre local, et sa paralysie resta indépendante du cerveau; mais dans d'autres cas , cette lésion, .pour avoir une origine cérébrale , n'en est pas moins isolée ou sans complication , et l'observation que nous rapporterons après celle qui va suivre en offrira un exemple. Nous ferons remarquer ici, que l'altération du cervelet ne donna lieu à aucun symptôme qui en fit présumer fexistence. L'impossibilité d'exécuter les
ET DE i/ENCÉFlIALITE. 23j
mouvemens de la face résulta de la désorganisation du nerf qui les provoque ; et celle-ci , unie à la production morbide nouvelle qui en provenait , nous parut avoir été spécialement le siège des redoublemens de douleurs qui se faisaient ressentir par intervalle. On sait que le nerf facial , qui ne distribue pas le sentiment dans la face , cause de la douleur s'il est tiraillé ou si l'on en fait la section , et que la sensibilité dont il est doué est susceptible d'exaltation , sous l'empire des stimulations pathologiques. Voici un fait intéressant qui prouve cette dernière assertion.
Observation XVII.
Angine syphilitique ; douleurs excessives dans tout le coté gauche de la face et dans l'oreille correspondante ; traitemens divers; mort du sujet. Altération du nerf faciaL
M. R., âgé de ^o ans, lieutenant au 41' régiment de ligne , avait présenté quelques symptômes syphilitiques , pour lesquels il ne fit qu'un traitement assez léger. Quelques mois après leur disparition, il fut atteint d'une irritation du voile du palais et de l'amygdale du côté gauche, d'abord peu intense, mais qui ne tarda pas à faire des progrès. Les remèdes qu'on employa ne le soulagèrent que faiblement , et la maladie continua à s'aggraver. Se trouvant alors dans le midi de la France , il put se rendre à Montpellier où il devait espérer de rencontrer sa guérison ; mais tous les moyens dont il fit usage dans cette ville, et entre autres un grand nombre de pilules dont il n'a pas su
nous dire la composition, furent encore inutiles. Enfin il se rendit a Paris en mai i83i, venant alors de Tours , et entra à l'hôpital du Val-de-Grâce le 19 du même mois. Voici les symptômes qu'à cette époque il offrit à notre examen.
L'amygdale et le voile du palais du côté gauche étaient convertis en un ulcère d'un aspect grisâtre, rendant une mucosité épaisse et filante ; il ressentait dans la partie ulcérée, mais principalement dans l'oreille correspondante et à tout le même côté de la face jusqu'au dessous de la mâchoire inférieure , des douleurs continuelles , augmentant cependant comme par accès surtout vers le soir, et devenant alors d'une violence extraordinaire. Ladéglutition était difficile; néanmoins le malade avait pu se nourrir en prenant des alimens liquides et des tisanes lactées et adoucissantes. Une toux qui revenait de temps en temps le fatiguait beaucoup , quoique légère ; mais il avait surtout une difficulté extrême de parler et la voix très faible. Le teint pâle jaunâtre, un degré d'amaigrissement sans diminution notable des forces et sans trouble de la digestion , le pouls peu fébrile , une constipation habituelle , peu de chaleur à la peau, le sommeil souvent interrompu par lesdouleurs : tel était l'état dans lequel il se trouvait depuis long-temps. Il faut cependant ajouter qu'il n'y avait aucun signe de paralysie des muscles de la face, et que la sensibilité ordinaire des tégumens n'y était pas altérée.
On employa différens médicamens, tels que le sulfate de quinine associé à l'opium , en potion et en lavement , pour combattre ce que les douleurs paraissaient avoir d'intermittent ; on plaça un vésicatoire
ET DE L'ENCÉPHALITE. ^3c)
à la nuque pour pouvoir mettre sur la partie privée d'épidémie un grain d'hydrochloratede morphine , application que Ton répéta plusieurs jours de suite.
Ces moyens n'ayant pas de succès , on essaya quelques légères applications de sangsues et des gargarismes chlorurés ; ces derniers eurent un effet très avantageux et furent même les seuls remèdes qui apportèrent de l'amendement dans l'état de la gorge» L'ulcère se cicatrisa bientôt complètement par la seule action du chlore , mais les douleurs conservèrent leur intensité. Peu à peu l'appétit se perdit , les forces s'épuisèrent, l'amaigrissement fut porté jusqu'au marasme, et le malade succomba le i3 novembre suivant, après avoir passé deux ans environ dans les tourmens les plus inouïs.
Autopsie. Le cerveau et les membranes qui l'enveloppent n'offrent rien de particulier; le lobe droit du cervelet est sain ; le gauche est ramolli surtout près de son pédoncule et présente un aspect rougeâtre ; la protubérance cérébrale et la moelle allongée participent légèrement à cette altération dans les parties rapprochées de l'insertion du nerf facial gauche. Le tronc de celui-ci est plus volumineux que celui du côté opposé, et son névrilème est plus épais ; vers le trou auditif interne , la substance du facial est tellement ramollie que la traction la plus légère a suffi pour le rompre. Dans le canal osseux , l'altération est la même; mais en dehors du crâne , depuis le trou stylomastoïdien , le nerf est à l'état naturel , ainsi que ses différentes divisions sur les parties extérieures.
La cinquième paire , depuis son insertion et dans toutes ses divisions les plus éloignées , est saine.
Cette préparation difficile a été faite avec tout le soin qu'elle exigeait, par M. Chastanier, chirurgien sous-aide.
L'arrière-bouche ne présente aucune trace de l'ancien ulcère qui y a existé.
Les poumons sont tuberculeux; le droit a deux cavernes assez considérables à sa partie supérieure.
L'estomac offre des traces d'irritation.
L'observation précédente, en écartant pour un moment de nos remarques les ravages produits dans l'oreille, nous a montré le nerf facial désorganisé ; celleci nous offre la même altération. Il y a cependant cette différence entre les deux cas, que le premier était accompagné de paralysie de la face, et que le second n'a pas donné lieu àîa perte desmouvemens musculaires. La dernière affection, prise dans le rocher et dans l'intérieur du crâne jusqu'à la protubérance cérébrale , ayant été bornée au nerf et à son névrilème , les conditions existent pour y reconnaître une névralgie , dénomination sous laquelle on ne désignera pas l'autre. Prenons d'abord acte de ce fait, qu'une névralgie du nerf facial est, par ce qui précède, bien constatée. Mais est-ce que , par hasard, ces maladies seraient plus fréquentes qu'on ne se l'imagine ? Certaines otites ont , dans les commencemens , des symptômes qui tendent à faire penser qu'elles ne sont d'abord que desnévralgies d'une intensité variable. Avant de gagner les tissus intérieurs de l'oreille , l'irritation qui constitue alors l'otite , peut avoir pour siège le tronc du nerf facial ou le rameau de la caisse du tympan. Si le dernier malade avait été autrement disposé , l'inflammation , qui a été si étroitement limitée au tissu nerveux , aurait pu s'étendre
aux os, à l'oreille interne, comme elle s'est étendue aux parties encéphaliques voisines de l'insertion du nerf facial. En aurait-elle été moins ce que nous l'avons vue? Non certainement. Cependant, arrivée à cet état, nous l'aurions nous-mêmes qualifiée d'otite avec douleurs à la face , altération du nerf facial et extension de l'inflammation aux masses nerveuses centrales. Ces réflexions doivent nous tenir en garde contre ce que l'on nous dit de la rareté et presque de l'introuvabilité des névralgies du nerf facial. Elles existeront, ou pourront exister, quand des douleurs, ressenties dans l'oreille et à la lace, ne seront pas les phénomènes que l'inflammation ordinaire présente ; il est donc bien important de mieux distinguer qu'on ne paraît l'avoir fait encore , les irritations locales du lissu nerveux que l'on a pu souvent prendre pour des otites ordinaires. Ainsi nous ne saurions affirmer que l'inflammation de l'oreille, dans Favant-dernier cas, et les désordres qu'elle y a amenés à la longue , n'aient pas eu pour origine une névralgie du nerf facial ; la production po~ lypiforme qui adhérait à la substance nerveuse rend assez probable l'existence très ancienne d'une névralgie , ce que tendent à confirmer également les douleurs déchirantes que le malade ressentait dans les parties paralysées , et qui venaient de ce que le nerf désorganisé avait conservé de l'influence sur des parties qu'il lui était cependant impossible de faire mouvoir. Au reste nous avons eu pour but ici de prouver que le nerf facial est susceptible d'être le siège d'une névrite ou névralgie réelle , indépendante de toute autre altération , et accompagnée d'une même exaltation de la sensibilité , que celle qui est le symptôme dominant de
2,\l traité des plaies de tête
l'affection, quand elle attaque des nerfs doués dans l'état normal d'un sentiaientplus exquis. Nous ignorions si les douleurs violentes que ce malade éprouvait continuellement , et dont lesredoublemens lui arrachaient fréquemment des cris , ne dépendaient pas d'une altération intra-crânienne du nerf trijumeau ; les probabilités d'après les données que nous possédions sur la cinquième paire, étaient même pour cette opinion, et cependant l'ouverture du cadavre a complètement prouvé qu'elle était sans fondement.
On va voir maintenant la paralysie de la face dépendre d'une lésion du cerveau , quoiqu'elle ait été précédée d'une otite qui s'était dissipée , et qui n'a pas eu le caractère de celles que Ton peut présumer compliquées de névralgie, ou qui en sont la suite.
Observation XVIII.
Céphalalgie et otite chroniques du coté gauche, paralysie de la face du coté opposé ; sensibilité intacte.
Un soldat libéré du 1 2e régiment de dragons , âgé de trente ans, nommé D..., avait éprouvé des douleurs vagues dans tout le côté gauche de la tête , plus fortes dans l'intérieur de l'oreille , et auxquelles se joignit un écoulement abondant de matière purulente par le conduit auditif du même côté. Il finit par guérir de son ancienne otite , mais ne fut pas délivré complètement des douleurs de tête auxquelles il était pourtant plutôt sujet qu'il n'en ressentait de con-
ET DE L'ENCÉPHALITE. ï/fi
tinuelles atteintes. Le 10 décembre 182S, cet homme , dans un état complet d'ivresse, se coucha sur un terrain humide et froid , et y resta endormi pendant plusieurs heures. A son réveil , l'action du froid avait dissipé l'ivresse ; mais le coté droit de la face était paralysé. La céphalalgie n'ayant pas acquis plus d'intensité , on se borna à traiter la paralysie par des boissons délayantes et laxatives , par un vésicatoire et quelques moxas. Après six semaines de ce traitement qui fut infructueux, le malade se livra de nouveau à l'intempérance et gagna quelques symptômes syphilitiques pour lesquels il entra au Val-de-Grâce , le 27 février 1829. Il paraît que sa paralysie ne l'inquiétait nullement, car il ne s'en plaignit pas d'abord ; et lorsqu'on lui demanda des renseignemens sur cette affection , il ne les donna qu'avec négligence : voici au reste ce que l'on observa.
Lorsqu'on examinait le malade sans lui faire exécuter aucun mouvement des joues ou des lèvres , les deux côtés de la face avaient la même expression , et il était impossible de dire quel était celui qui se trouvait paralysé ; mais cette incertitude disparaissait aussitôt qu'il contractait quelque muscle. Cependant la paupière supérieure tombait au devant de l'œil et cachait environ la moitié supérieure de cet organe ; quand on invitait D... à la relever, il faisait de vains efforts pour y parvenir. La peau du front se plissait fortement en travers à gauche jusqu'à la ligne médiane; là elle cessait brusquement de former aucun pli , et toute la région frontale droite était même dans la plus complète immobilité. Ainsi, le muscle re\eveur de la paupière et la portion antérieure corres-
pondante de l'ocipîto-frontal étaient paralysés. L'orbiculaire paraissait ne point participer à cette lésion, se contractant aussi exactement à droite qu'à gauche lorsqu'on engageait le sujet à fermer les deux yeux. La joue restait passive dans l'acte de la mastication ; elle flottait sans rénitence sur la mâchoire chaque fois que les os se rapprochaient , et ne pouvait même s'opposer au séjour d'une partie des alimens entre elle et les arcades dentaires , d'où le doigt était obligé de les ramener dans l'intérieur de la bouche. Dans le rire , la commissure buccale cédait à la traction de celle du côté opposé et la joue paralysée restait aplatie sur les dents. L'action de siffler était impossible ; les efforts nécessaires pour chasser l'air de la bouche soulevaient et agitaient la joue, comme le vent agite une voile mobile contre laquelle il vient frapper. Si l'on rapprochait avec les doigts les ailes du nez de la cloison nasale, le malade ayant la bouche; fermée, on reconnaissait distinctement les mouvemens d'ailleurs visibles de la narine gauche qui se dilatait dans l'acte de la respiration ; tandis que la dilatation de la narine droite, insensible à l'œil, n'était perceptible au toucher que par des frémissemens. D'après ces phénomènes, il était évident que , du côté droit, les muscles de la joue, des lèvres et du nez, avaient, au moins en grande partie, perdu leur action.
La sensibilité était conservée intacte dans les parties privées de mouvement. On voulut cependant s'assurer si, sous ce rapport, quelque différence ne serait pas présentée par les tégumens ou les surfaces internes. Des corps capables d'exciter la douleur furent d'abord appliqués sur les deux joues, les paupières supérieures
et les ailes du nez : le sentiment de douleur fut îe même sur tous ces points. On porta ensuite dans l'intérieur de la bouche et sous les joues un instrument hérissé de pointes dont on gradua la pression : la douleur fut encore au même degré à droite et à gauche. Des substances diverses introduites dans les fosses nasales n'eurent pas d'autres résultats. Celles mêmes qui ne pouvaient donner que la sensation du chaud ou du froid furent également distinguées alternativement sur toutes les parties par le malade.
Si nous ne possédions pas d'exemple de paralysie bien distincte de la cinquième paire , nous pourrions penser, d'après des faits semblables à celui-ci, que îe nerf facial a seul le pouvoir de mettre en action les muscles de la face. Qui ne croirait en effet voir dans les phénomènes que nous venons de relater la destruction entière des mouvemens des parties où se distribue la portion dure? Mais il suffit qu'une seule fois l'inertie du trijumeau nous ait montré la bouche déviée, la paupière immobile, l'angle des lèvres béant et la joue sans force de réaction ; il suffit, dis-je , que ces symptômes, mieux connus pour être ceux de la lésion du facial, se reproduisent quand celui-ci est intact et l'autre paralysé, pour nous convaincre que les deux nerfs de la face ont des attributions presque semblables dans l'exécution de ses mouvemens.
Que l'on appelle , au reste , si l'on veut , le facial nerf respirateur de la face ; cette qualification me semble même assez juste. Mais il n'en est pas ainsi lorsqu'on prétend nous faire voir en lui le seul agent d'expression de cette partie. Tous les organes qui entrent dans la composition de la face ont part à son expression ,
et celle-ci résulte de l'ensemble de leurs mouvement tandis que l'un ou l'autre exécuté en particulier ne saurait jamais produire qu'une grimace. S'agit-il d'un état moral ? Alors le cerveau, selon sa situation, varie infiniment les nuances mobiles dont nous parlons. Les anciens, sévères et excellens observateurs, nous ont tracé dans leurs allégories divines le tableau fidèle des passions humaines, et toujours les actions cérébrales en dominent la manifestation de mille façons différentes. En fronçant le sourcil, Jupiter, il est vrai, faisait trembler l'Olympe; mais dans l'appareil formidable de majesté qu'il déployait pour faire entendre ses volontés aux immortels, le maître des dieux laissait immobiles ses lèvres et ses buccinateurs. Cette grande idée eût été affaiblie par des mouvemens plus nombreux de la face , qui ne reparaissaient que chez les divinités sauvages; la figure des satyres n'a d'expression que par les contractions qu'excite le nerf facial, et c'est à peu près aussi la condition des singes. Ce n'est pas ce nerf qui nous fait retrouver de la grandeur dans le portrait de Junon , dont la fierté et le courroux se peignaient dans ses regards ; ce n'est pas lui qui dissimule les passions violentes, ou qui fait qu'elles se prononcent dans une teinte plus ou moins rembrunie jetée sur tous les traits du visage si faiblement agités, quoique palpitans de vengeance ou de fureur. Voyez encore si le rire, cet épanchement si naïf de la joie , n'est pas déjà sur les lèvres et dans les yeux, avant que le nerf facial ait donné la moindre impulsion à l'action musculaire. Rien donc ne justifie ridée nouvelle de l'expression dont cet agent est l'objet. Sa paralysie même, ainsi que nous venons de le voir sur notre
malade, n'a pas toujours des signes que Ton puisse saisir au premier coup d'œil.
a0 Perte on lésion des fonctions sensitives produites par l'inflammation de la partie antérieure du cerveau.
Je n'ai point eu l'intention de traiter en particulier de la paralysie des muscles de l'œil, sujet délicat et difficile qui n'a été encore que faiblement médité : j'en dirai seulement ici quelque chose, comme pour éclairer ce qui doit suivre.
Des observations faites sur plusieurs personnes affectées à la fois de strabisme et d'un certain degré d'abaissement de la paupière , nous autorisent à penser que la perte des mouvemens de l'œil porte en même temps ses effets sur la paupière supérieure et le sourcil, d'où l'on doit conclure que ces derniers tissus reçoivent en partie leur mobilité des nerfs que l'on regarde ordinairement comme propres aux muscles renfermés dans l'orbite. Les mouvemens si rapides, si multipliés des paupières, et surtout de la paupière supérieure, seraient donc provoqués par des agens nerveux de trois ordres différens : le trijumeau, le facial et les nerfs des muscles de l'œil, particulièrement les moteurs communs. Cette disposition nous paraît vraie, et nous y reconnaissons une prévoyance admirable de la nature pour la continuation de l'exercice de la vue, l'un ou l'autre des nerfs du voile palpébral pouvant perdre son influence sans occasioner l'occlusion de l'œil.
A ces considérations nous ajouterons, relativement
au lieu où l'encéphale doit être lésé pour causer la perte de lune ou de l'autre de ces influences, que le défaut d'action des troisième, quatrième et sixième paires de nerfs ne peut dépendre que d'une altération cérébrale directe , à raison de leurs insertions centrales trop au dessus de la décussation des pyramides , et que la même dépendance existe pour le trijumeau dont les filets se perdent en grand nombre dans la protubérance. Quelques nouvelles recherches ( observation xx 1 1 ) n'ont fait que nous confirmer davantage dans ce qui vient d'être exposé.
Les nerfs immédiats des sens réclament une courte explication analogue. La perte de l'olfaction ne saurait être que directe ; celle de l'audition doit , au contraire, être toujours opposée , à moins d'altération du nerf acoustique sur un point de son trajet. Mais il semble que la vision est exposée à une double atteinte, ce qui tend à confirmer le sentiment assez généralement adopté de l'entre-croisement très imparfait des nerfs optiques. Rarement, en effet, les hémiplégiques, dans les cas où la vue n'est pas tout à fait exempte de trouble, se plaignent-ils d'y éprouver autre chose que de la faiblesse.
Mais j'ai avancé que le siège des perceptions , celui de la vue comme des autres opérations sensoriales, existe à la partie antérieure du cerveau : il me reste à en donner des preuves.
/ Observation XtX.
Plaie ancienne du crâne; céphalalgie périodiquement plus intense ; cécité consécutive ; mort du sujet.
M., âgé de trente-quatre ans, soldat au bataillon d'Afrique, au Sénégal, était atteint de la maladie nommée dans le pays fièvre chaude , lorsque, le 1 8 août 1823, il se précipita , durant un accès de délire, du haut d'un fort de deux cents pieds environ d'élévation : il eut le bonheur de rester en route , accroché par sa capote à la pointe d 'un rocher. Secouru aussitôtpar ses camarades, il était privé de connaissance , et fut transporté à l'hôpital. Une fracture existait h la partie supérieure du fémur gauche ; l'humérus du même côté était luxé ; l'avant-bras droit offrait une fracture complète; enfin on découvrit, à la partie supérieure gauche du coronal , une plaie avec fracture et enfoncement des os dans la cavité du crâne. Cet homme ne reprit connaissance que dix-sept jours après l'accident. Parvenu, après un traitement qu'il serait inutile de rapporter ici , à un état passable de convalescence, il fut renvoyé en France comme invalide , et arriva à Paris le i5 avril 1824. La plaie de la tête ne s'était complètement cicatrisée qu'au bout de cinq mois.
Admis au Val-de-Gràce , le jour même de son arrivée , M. éprouvait, à la région de la plaie , des douleurs qui, en Afrique , n'étaient que passagères et peu intenses, mais dont la violence avait fait depuis des
25o TRAITÉ DES PLAIES DE TÊTE
progrès successifs. A ce premier symptôme se joignit bientôt un affaiblissement assez sensible de la vue. Plus tard , les douleurs semblèrent prendre un caractère périodique ; elles reparaissaient toutes les quatre ou cinq semaines, et se dissipaient après quelques jours, pour ne revenir qu'à l'accès suivant. Cependant le blessé se plaignait d'y voir d'une manière incessamment moins distincte. Vers la fin de juin , la céphalalgie reparut avec plus d'intensité qu'elle n'en avait encore eu jusqu'alors, et ne se calma ni spontanément comme de coutume , ni par l'emploi d'aucun moyen thérapeutique. Après quinze jours environ de souffrance, M. qui s'était assoupi vers la fin de la nuit, s'éveilla dans un état de cécité complète, n'éprouvant plus la moindre souffrance. Depuis cet instant, la céphalalgie ne reparut plus. Le blessé reprit en peu de temps de l'appétit , le sommeil revint , mais la vision demeura abolie pour toujours, ou plutôt réduite à la possibilité de distinguer vaguement le jour des ténèbres , ce qui suffisait cependant pour guider sa marche dans les corridors.
Réduit à cet état, M. s'épuisa graduellement; il eut, vers la fin de son existence, quelques accès épileptiques avec serrement des mâchoires. Son intelligence s'affaiblit en même temps; il concevait avec lenteur, et n'avait que peu de mémoire ; ses réponses étaient justes, mais difficiles et pénibles. Quelques jours avant la mort, qui arriva le 17 mai 1826, les excrétions urinaires et alvines étaient involontaires et leur cours continuel ; les membres offraient un état de résolution complète des forces sans paralysie. Durant tout le cours de cette longue maladie, les yeux
restèrent brillans et ouverts, sans devenir Je siège d'aucune irritation.
L'autopsie du cadavre fît découvrir les altérations suivantes : i° adhérence de l'arachnoïde et de la duremère à la surface antérieure des deux hémisphères cérébraux; cette union était très intime sous la fracture , qui offrait des traces de cicatrisation à l'extérieur; 2° ramollissement de la substance cérébrale, inégalement prononcé dans les deux lobes, et ne se continuant ni dans les lobes moyens, ni dans les postérieurs ; 3° présence sous la fracture et dans le lobe cérébral correspondant , d'un corps jaune-verdâtre , dense, du volume d'un œuf de pigeon, dont il avait aussi la forme, présentant des expansions irrégulières, adhérant aux membranes encéphaliques , et offrant à son centre des granulations distinctes ; 4° altération de la substance cérébrale , plus grande aux environs de ce corps que dans tous les autres points , et existence à cet endroit d'une sorte de trame vasculeuse résistante. Les nerfs olfactifs étaient réduits à desfilamens très minces. Les nerfs optiques, et surtout le gauche, étaient aplatis et atrophiés au devant de l'entre-croisement. Les viscères du bas-ventre, non plus que les membres fracturés , ne présentèrent aucune altération importante à noter pour l'objet qui nous occupe.
Il est évident que , chez le sujet de cette observation, la formation d'adhérences anormales a succédé à la guérison de la blessure du crâne. N'est-il pas vraisemblable que ces adhérences vicieuses, en s'irritant de temps à autre, ramenaient la céphalalgie ? Mais à la suite d'un de ces accès, plus long et plus violent que
les autres , le sommeil survient, et semble la conséquence de la diminution de la douleur, qui disparaît en laissant après elle une cécité presque absolue. Or, l'ouverture du cadavre fait découvrir une altération des hémisphères cérébraux, et dans l'un d'eux une production morbide à demi organisée, à demi dégénérée, et entourée d'une trame vasculaire qui la circonscrit et la retient comme dans un kyste. N'est-il pas à peu près démontré qu'à l'instant où le malade s'endormit, un épanchement apoplectique venait de se former, et qu'une large déchirure cérébrale fut la cause à la fois de la cécité et de la cessation subite des souffrances, que rien jusque-là n'avait pu calmer? Des portions de substance cérébrale réduites à l'état de pulpe , ainsi que des débris de vaisseaux et de membranes, se seront peut-être mélangés avec la matière de l'épanchement, et auront contribué à donner à la production rencontrée sur le cadavre l'aspect singulier quelle offrait. Enfin, puisque la vue a diminué en raison des progrès de la maladie des lobes antérieurs ; qu'elle s'est affaiblie en même temps que la substance de ceux-ci s'altérait davantage; qu'elle s'est éteinte à l'instant où il s'y est fait une rupture , n'en doit-on pas conclure que la perception des impressions faites sur l'œil exige, pour avoir lieu, l'intégrité des lobes cérébraux antérieurs.
On ne doit pas oublier d'ailleurs que quand la cécité survient dans le cours des maladies cérébrales aiguës, la partie antérieure du cerveau est toujours celle de ses régions qui est le plus vivement enflammée. Les amauroses subites qui succèdent aux congestions cérébrales, ou celles dont les symptômes, d'abord
incertains, deviennent de plus en plus caractéristiques et s'accompagnent de douleurs frontales; celles même qui, sans cause connue, se déclarent lentement par la perte de la vitalité des tissus de l'œil, paraissent dépendre aussi la plupart du temps de l'altération de la partie antérieure du cerveau. Cette origine très ordinaire jette de la défiance sur l'emploi des moyens locaux par lesquels on cherche obscurément à réveiller l'action de l'œil, sans attaquer la source du mal. Je vais rapporter un succès que l'on n'eût probablement point obtenu des stimulans de la rétine ou du nerf optique, non plus que des révulsifs directs appliqués sur le crâne.
Observation XX.
Chute de plusieurs morceaux de bois sur la tête ; céphalalgie ; amaurose consécutive; guérison.
M. Jj. Yictor, âgé de quarante-un ans, capitaineadjudant-major au 18e régiment d'infanterie de ligne, n'avait jamais eu que quelques ophthalmies légères, peu durables et sans suite ; sa vue s'élait conservée nette, étendue et très distincte. Le 3 janvier 1 828 il fut frappé au sommet de la tête par plusieurs morceaux d'une pile de bois qui s'écroula à côté de lui. Étourdi par ce coup, sans cependant tomber ni chanceler, il ne présenta ensuite point d'autres symptômes de commotion cérébrale. Quelques contusions apparentes à la tète, à la face et à la poitrine le retinrent dans sa chambre trois ou quatre jours ; on lui conseilla de faire un
peu de régime, de prendre quelque tisane, et avec ces précautions il se crut à l'abri de tout accident. Mais, vers le 1 5 janvier, il s'aperçut que sa vue s'était affaiblie ; l'air lui paraissait chargé d'un brouillard dont l'épaisseur augmentait chaque jour graduellement, et il distinguait mal les objets placés à d'assez petites distances. Dans l'espace de dix jours, sans qu'il eût éprouvé de douleur dans le globe de l'œil, sans autre symptôme d'irritation cérébrale qu'une pesanteur de tête et une douleur frontale peu intense, l'altération de sa vue était portée presque au point de l'empêcher de se diriger dans les lieux qui lui étaient le mieux connus. Entré au Val-de-Grâce le 6 février , on remarqua une légère rougeur au rebord des paupières et une excitation des voies lacrymales, que l'on jugea provenir de frottemens indiscrets et de lotions trop répétées. Les pupilles étaient larges, quoique l'iris conservât sa mobilité à une vive lumière ; le fond de l'œil se présentait parfaitement pur; les paupières, d'ordinaire ouvertes, donnaient à sa physionomie l'air d'étonnement et de trouble que l'on sait appartenir aux amaurotiques. La douleur frontale était devenue plus forte , et le pouls offrait de la plénitude. On pratiqua une saignée générale, à laquelle on fit succéder une application de dix sangsues sur chaque tempe. Cette première évacuation sanguine , secondée d'un régime convenable et de bains de pieds, eut bientôt calmé la céphalalgie. Le surlendemain, on plaça un séton à la nuque. Quatre jours après, le malade éprouva, sans y avoir donné lieu, une nouvelle douleur de tète ; elle céda encore sans difficulté à une application de vingt sangsues sur les tempes. Depuis ce moment, le traitement fut moins actif,
ET DE L'ENCÉPHALITE. s5$
Tous les deux jours, on prescrivait un bain de pieds; de temps en temps on provoquait quelques selles au moyen d'un lavement laxatif, et quelques applications de sangsues en petit nombre furent encore répétées. Dès le 21 février, M. L. pouvait déjà lire des caractères un peu gros ; cet exercice devint plus facjje assez promptement ; l'expression de la face perdit insensiblement ce qu'elle avait d'extraordinaire , et le 26 mars, quatre-vingt-deuxième jour depuis l'accident, il sortit de l'hôpital, ayant recouvré toute l'intensité de sa vue, et ne conservant d'ailleurs aucune trace de l'altération du cerveau. Le séton avait été supprimé le 21 mars.
Je n'ajouterai qu'une seule réflexion à ce qui précède ; c'est que , dans des cas semblables, on a souvent attribué à l'ébranlement que l'œil aurait ressenti dans l'orbite, à l'occasion d'une percussion du crâne, des accidens qui étaient la suite de la commotion du cerveau.
ARTICLE III
Paralysies des mouvemens volontaires succédant à l'inflammation du cerveau.