ARTICLE .V
De l'Empoïsonnenient de plusieurs personnes à- la-fois.
1110. Les exemples d’empoisonnement de plusieurs personnes à-la-fois ne sont point rares, et ils semblent, au premier abord, n’offrir aucun intérêt pour le médecin-légiste. En effet, si dans un repas où il y a plusieurs convives on sert un met empoisonné par mégarde ou par
CONSIDÉRÉ D'UNE MANIÈRE GÉNÉRALE. 63% malveillance, et que quelque temps après tous éprouvent des accidens analogues , suflisans pour caractériser l'empoisonnement, l'expert doit agir là d’après les principes que nous avons établis jusqu’à présent. Maïs il n’en est pas de même si quelques-uns des convives sont seulement atteints, tandis que les autres ne ressentent aucune incommodité; si les uns n’éprouvent que des accidens légers lorsque d’autres périssent ou sont en proie à des symptômes alarmans, ete. Il est évident que cette disparité d’eflets, là où il semblerait n’y avoir qu’une même cause, doit compliquer ce cas de médecine légale, puisqu'il s’agit de rendre raison d’une multitude de contradictions apparentes qui se présentent. Avant d'exposer les préceptes qui doivent servir de guide à l’expert dans ces cas épineux, nous allons rapporter une observation du célèbre Horgagni, propre-à éclairer ce sujet.
« Dans le mois de mai 1711, quatre personnes, savoir : un prêtre, deux femmes, dont l’une était belle -sœur du prêtre, et un autre individu, tous bien portans et en voyage, s’arrêtèrent à une auberge pour dîner. S’étant remis en route après le repas, bientôt le prêtre se sentit si mal au ventre qu’on fut obligé de le descendre de cheval. Malgré des déjections abondantes de hautet de bas, les douleurs augmentèrent d’un instant à l’autre, et il fallut ramener le malade à Césenne, lieu où l’on avait diné, et où le prêtre arriva à demi-mort. Un médecin qu’on envoya chercher, croyant n’avoir affaire qu’à une colique ordinaire, employa beaucoup de fomentations, de lavemens, de potions purgatives, anodines, etc. Quoiqu'il vit que lune des femmes avait aussi de fortes évacuations avec des douleurs et des faiblesses, ét que l’autre individu se plaignait de douleurs et d’un poids à l'estomac, il ne soupconna jamais qu’il y eût du poisor, parce que l’autre femme n'avait aucun mal, et que l’hôte assurait avec imprécations,
qu'il n’y avait rien eu de dangereux dans ses mets; maïs les évacuations sauvérent les malades, et ayant un peu diminué le lendemain au matin, elles leur permirent de se faire transporter à la proximité de Morgagni, qu'ils ap pelèrent aussitôt. Ce grand médecin s'étant informé s’il y avait eu dans le repas quelque plat dont la femme qui se portait bien n'avait pas mangé; apprit que oui, et que c'était un grand plat de riz qui avait été servi le premier, d'où il conclut que c'était ce plat qui avait été empoisonné. La difficulté était que le prêtre, qui en avait le moins mangé, et qui avait été très-sobre en tout, étaïl précisé-. ment celui qui avait le plus tôt et le ri souffert; que la femme qui en avait mangé plus que le prêtre avait été moins malade que lui, et que l’autre individu , qui en avait mangé plus que tous les autres, était celui qui était le moins incommodé. N'y avait-il pas du fromage ràpé sur ce riz ? demanda Morgagni. Oui, répondit-on ; et le prêtre, qui était dégoûté, ne mangea presque que du fromage. Dans ce cas, dit Morgagni, vous comprenez déjà qu’il y avait de l’arsenic parmi ce fromage, que propañiemens on avait préparé pour tuer les raîs , etque n'ayant pas été mis suffisamment à l'écart, quelqu'un l’a pris pour servir sur votre riz pendant le temps que vous pressiez l'hôte de hâter le moment de votre diner. Ces conjectures se trouvèrent vérifiées par l’aveu de l'hôte , qui, ayant appris que les malades étaient hors de danger, ne ceraignit plus de confesser que telle avait été la cause de ce malheureux accident. Woreagni fut seulement étonné que l’on n’eût trouvé aucun mauvais goût dans ce fromage; et il parvint à guérir heureusement ces trois malades par l’usage du lait, du petit-lait et de l’huile d'amandes douces ; mais il survint au prêtre divers symptômes dont il est LUS de parler ici (rt).
(1) Fonéré , ouvrage:cilé, tom, IV, p. 2424
1111. L'expert ne saurait porter un jugement exact dans des circonstaces de ce genre, s’il n’avait pas égard, 1°. à l'état dans lequel se trouvait l’estomac des différentes per-
‘ sonnes empoisonnées : en effet, celles qui auraient pris
beaucoup d’alimens ou de boissons ressentiraient, en général, des accidens moins graves que les autres; 2°. à la nature des mets et des boissons, ainsi qu'à la quantité que chaque individu en a mangée ou bue; 3°. à l'existence ou à l’absence des vomissemens et des déjections alvines. fl gé une assez grande quantité d’un met empoisonné sans qu'il
est évident qu'il peut arriver que des personnes aient man
se manifeste des symptômes graves, par cela même que le met était abondant, et qu'il a déterminé facilement des évacuations copieuses au moyen desquelles le poison aura été expulsé.
ARTICLE VL De l'Empoisonnement par suicide ou par homicide.
1112. On conçoit aisément que l'analyse chimique et les inductions tirées des symptômes et des lésions de tissus sont insuflisantes pour résoudre cette question difficile : on ne peut donc chercher à l’éclairer qu’à l’aide de circonstances morales. « On examinera attentivement, dit le professeur Fodéré , |
» 1°. Si le sujet avait été affecté, depuis quelque temps, d’un délire mélancolique; s’il a fait des pertes ; si ses espérances ont été trompées; s’il a essuyé quelque chagrin cuisant ;
» 29. Si aucune des personnes avec lesquelles il vivait, ou qu'il fréquentait, ou avec lesquelles il avait un rapport quelconque , n’avait intérêt à ce qu'il cessàt de vivre;
» 3°. La saison de l’année pourra aussi être considérée ; car j'ai observé, et sans pouvoir trop en donner Ja raison,
64o DE L'EMPOISONNÈMENT que les suicides étaient plus fréquens dans les temps des AN et des équinoxes;
. Si le malade, au lieu dé se plaindre, reste transe cherche la solitude, et refuse le secours des médecins et des remèdes ;
» 5°, Un écrit quelconque, comme le font ordinaires ment ceux qui se suicident, avant de commencer, pour exprimer leurs dernièrs séntimens ou leur dernière vo- Jonté, est une des preuves les plus certaines qu’ils sont seuls coupables de leur destruction. Des restes de poison trouvés dans leurs poches ou dans l'appartement, sont un indice très - équivoque, et qui peut appartenir autant à lhomicide qu’au suicide.