XL AI
ptômes n'ayant pas immédiatement succédé à celui qui venait de disparaître, le malade se crut parfaitement guéri, et peu de jours après, il partit avec le bâtiment sur lequel il était embarqué. I1 m'a dit que le jour même du départ de son bâtiment, il avait ressenti aux aînes des douleurs d’abord peu vives; que ces douleurs augmentant chaque jour d'intensité, il avait senti une petite tumeur de chaque côté ; que ne doutant pas que ce ne fussent des poulains (ce sont ses expressions), il avait été consülter le chirurgien-major, qui lui avait fait appliquer sur chaque aîne un cataplasme fait avec de la farine de graine de lin ; qu’en outre il lui avait dit de venir tous les jours boire au poste un verre de tisane qui lui laissait dans la bouche un fort mauvais goût. J'ai su depuis que c'était une solution de sublimé corrosif.
Les bubons ayant continué de grossir pendant plusieurs jours ; se ramollirent enfin à leur sonimet, et une incision faite à chaque détermina la sortie d’une très-petite quantité de pus épais et sanguinolent. Le malade continua toujours sa prétendue tisane, s’observant fort peu sur le régime, quoiqu'on lui défendit expressément de boire de l’eau-de-vié et du vin, et qu’on lui eût fait retrancher en conséquence les rations de l’un et de Pautre.
Les bubons furent pansés avec un plumasseau couvert d'un mélange de pommade mercurielle et de cérat , et par - dessus un cataplasme fait avec de la PARA de graine de lin.
Débarrassé des douleurs vives qu'il avait ressenties pendant quelques jours, cet homme reprit ses pénibles occupations : dès - lors il fallut lui faire rendre les rations de vin ét d'eau-de-vie qu’on n’était plus en droit de lui-refuser : il se mit tout-à-fait au régime des gens de mer; et négligeant le pansement de ses bubons, buvant rarement de la tisane qui lui était prescrite, il oublia presque en-
CONSIDÉRÉ D'UNE MANIÈRE GÉNÉRALE 643 üèrement sa maladie: La campagne fut longue; beaucoup de raisons contribuërent à la rendre pénible et fatigante. Cet homme, tourmenté par son état, forcé de se livrer à des travaux excessifs, manquant de bons alimens, de linge, ayant presque Lu le dt sur le corps dès hardes mouillées, obligé de passer d’une atmosphère chaude et humide à une autre continuellement refroïdie par des vents plus ou moins violens; cet homme, dis-je, ne tarda pas à ressentir lés premières atteintes d’une maladie si funeste pour les gens de mer, et dont on cherche si peu à les pré- | servér : je veux parler du scorbut.
Un sentiment de faiblesse, des douleurs dans les membres, des lassitudes, des prostrations, de l’inaptitude au travail, du dégoût pour ses occupations ordinaires , le gonflément des jambes, des hémorrhagies fréquentes des gencives, le mauvais état de la bouche, la difficulté croissante qu'il éprouvait à mâcher du biscuit; tous ces symptômes réunis lui annoncèrent une maladie qu’il avait appris à connaître, en ayant été plusieurs fois’atteint.
C'était une complication pour la première : il crut devoirremettre le traitement de l’une et de l’autre à des temps - plus heureux: ll acheva donc la campagne dans ce facheux état.
Le batiment sur sen il’ était entra à Brest; peu de jours. après , il fut envoyé à ne de Land... C’est là que; pour la pr emière fois, j’eus occasion de |’ observer.
Il me dit n’avoir jamais été malade avant sa première campagne, qui fut de cinq mois, dont trois passés à la mer ét deux au Cap Français. Le bâtiment sur lequel il: était embarqué ayant relâché à Rochefort, au moïs de septembre, il fut à l'hôpital pour se faire traiter d’un commencement de scorbut. Là il fut atteint de la maladie endémique à ce pays , qu'il garda pendant quatre mois, Il quitta Rochefort, convalescent ; passa au port de Brest, auquel il
| 644 1 DE L'EMPOISONNEMENT était attaché, et fit plusieurs voyages dont il revint toujours assez bien portant, sauf un peu de scorbut qu’un traitement de quelques jours à terre suflisait pour faire disparaître. UT |
Voici, autant que j'ai pu le recueillir, le tableau de som état au moment où il fut soumis à mon observation.
Cet homme, grand, brun , semblait offrir les restes d’une bonne constitution, maïs que beaucoup de causes avaient contribué à détériorer : il avait le teint pâle, plombé, les yeux ternes, enfoncés dans les orbites , les pommettes saillantes, la peau du visage tirée, les lèvres grosses, d’un rouge pale, les gencives détachées, noiïrâtres, desquelles suintait un liquide sangninolent ; l’état de maigreur était extrême, les jambes légèrement gonflées. Le malade avait à l’aîne, du côté droit, une tumeur ulcérée de laquelle découlaitune très-petite quantité de matière purulente. Le bubon du côté gauche était cicatrisé ; mais il restait encore un engorgement asez considérable dans les glandes de ce côté. Il ressentait des douleurs dans les membres.
Cet homme fut mis d’abord à un traitement anti-scorbutique ; une nourriture végétale, de fréquentes insolations, un air pur, l’usage de quelques médicamens antiscorbutiques amenèrent bientôt dans son état un changement marqué. Au bout de six semaines de ce traitement il avait repris de Pembonpoint, le gonflement des jambes était absolument dissipé, la bouche en meilleur état, la peau revenue à sa couleur, naturelle, les douleurs diminuées ; ses forces augmentant tous les jours, semblaient annoncer une prompte convalescence; mais les bubons restant toujours dans le même état, le chirurgien au soin duquel était confié ce. malade crut devoir le soumettre au traitement anti- vénérien ; en conséquence, il lui fit administrer des solutions de sublimé corrosif, à la dose d'une
cuillerée, de liqueur de Van - Swiéten, dans un verre de lait, deux fois par jour : il y joignit une tisane su- AO
Le malade prit quatre-vingt-dix ou cent cuillerées de solution sans qu'il en résultät d'effet marqué, si ce n’est un peu d’amaigrissement. Le bubon du côté droit continuant de suppurer, et l’engorgement des deux côtés étant assez considérable, le chirurgien crut devoir persister dans l’usage du sublimé corrosif : mais dès-lors ses effets commencèrent à se manifester d’une manière terrible. Le malade éprouva des coliques d’abord légères, mais qui furent bientôt violentes et continues. Les digestions devenant extrèmement pénibles, il fallut le réduire, pour tout aliment, à un peu de crème de riz. H était continuellement tourmenté par des nausées, des rapports nidoreux. Le hoquet suivait toujours lPintroduction dans l'estomac d’un aliment solide quel qu'il füt. Bientôt ïl ne put demeurer couché que sur le dos; la fièvre s’alluma avec de légers redoublemens vers le soir, suivis de sueurs abondantes de la poitrine et de la tête: le bubon du côté droit devint douloureux ; la suppuration, abondante et fétide, acquit un caractère de causticité tel que, corrodant toutes les surfaces où elle séjournait, elle produisit un grand nombre de petits ulcères qui, augmentant chaque jour, se réunirent et en formèrent un seul d’une étendue prodigieuse, qui occupait toute laine et une partie de l'abdomen du côté droit.
On discontinua enfin l’usage du sublimé corrosif, à la sollicitation du malade, à la cent cinquantième cuillerée de solution : mais il était trop tard ; le poison avait porté sur Îles organes des atteintes funestes:; l’état du malade empira tous les jours ; la maigreur devint extrême, et ce malheureux, livré aux douleurs les plus atroces, arrivé au dernier terme du dépérissement , expira le ar nivose, le
cent trente-sixième jour de son entrée à l’hôpital. La puanteur excessive du cadavre nous empêcha d’en faire l’ouverture (1).
20. Nous avons rapporté, tome 1 pare 231 (3°), une observation dans laquelle de petites doses d'acide arsenieux furent administrées à plusieurs reprises.
3°. « Agé de trente ans, né avec un tempérament sanguin et bilieux , et marié depuis un an , je jouissais d’une santé vigoureuse , malgré les excès de ma jeunesse, lorsque is, fus appelé à Paris pour y occuper une place importante.
) Pendant un an que durèrent mes fonctions, je fus KA ca ip d’amertume et de chagrins , et par suite ma santé fut sensiblement altérée.
» Rentré dans mes foyers, je crus être attaqué d’une maladie du foie ; tous les matins ma langue était très-sèche et même crevassée ; mon sommeil était pénible ; et lorsque , immédiatement après môn lever, je prenais un verre d’eau , j'éprouvais quelquefois des rapports pleins de bile. Je pensai qu’un vomitif était nécessaire, et jé m'y préparai par le petit-lait, la tisane et la diète.
» Quatre grains d’ émétique ne produisirent aucun effet : il en fut de même de six grains que j’envoyai chercher immédiatement, en faisant demander au marchand s’il était certain de la bonté de son émétique ; j’ajoutai de suite quatre autres grains , et ces quatorze grains, pris en douze petits verres d’eau (moins de deux bouteilles) et en moins de deux heures de temps, ne produisirent qu’un faible vomissement avec une légère teinture de.bile.
» Dans l'après-midi, je fis environ trois selles de bile pure, et j’éprouvai pendant une d'elles une colique assez vive dans l’hypochondregauche; un léger ténesme se manifesta avec suintement à l’anus.
(1) Lavorr, Dissertation citée, p. 38.
» Le soir, je mangeai un poisson au bleu, je dormis d’un sommeil profond et tranquille, et le lendemain , à mon réveil, je trouvai ma langue et ma bouche dans un si bon état, que jeme mis à la diète toute la journée , afin de prendre le lendemain une nouvelle dose RARES jusqu’à vomissement complet.
» Eneflet, dès le lendemain : matin , je pris huit grains d'émé tique dans six petits verres d’ eau , C ’est-à-dire moins d’une bouteille, en une heure de temps, et ce vomitif ne produisit aucun effet. Alors j'invitai mon épouse à m'en procurer vingt grains pour doubler la dose de l’avantveille; mais elle fut épouvantée de mon projet , et m'empécha de prendre une plus grande quantité d’émétique. Je pris le parti de boire coup sur coup dix grandes tasses d’eau tiède, et cependant je ne pus vomir. Enfin , à l’aide de mes doigis plongés dans mon gosier, je parvins à rendre une très-faible partie de l’eau que je venais de prendre.
» Alors jerenonçai au projet de me faire vomir ; l’eau que j'avais prise coula par les urines , et je fis vers le soir deux ou trois selles de bile pure : je mangeai avec plaisir et appétit un poisson au bleu avant de me coucher, je dormis d’un sommeil profond et paisible pendant toute Ja nuit , et le lendemain, ma bouche et ma langue ; au lien d’être sèches et crevassées , se trouvèrent fraîches et en bon état.
» Cependant, ce jour même mon ténesme augmenta, et lorsque je fus à la selle, je m’aperçus que les déjections étaient couvertes de glaires et parsemées de bile en grumeaux, dont quelques morceaux , sans mélange d’autres matières, étaient de la grosseur d’une lentille.
» Ma déjection entièrement terminée, j'ai rendu, sons douleur et sans le plus léger mélange, la quantité d’une petite assiettée de matière absolument semblable à du suif fondu qui commence à se figer ; et pareil accident s’est renou-
velé chaque fois que je suis allé à la selle, pendant huit à dix jours.
» Malgré l'exercice violent que étais dans l'habitude de be , j étais fort gras ; mais à l expiration de ces huit à dix jours , j'étais tombé dans un état de maigreur excessif ; Ja peau de mon ventre semblait collée sur mes reins, et mon ténesme , quiseul me faisait souffrir, donnaitlieu à un écoulement continuel , et ne me permettait que très-diflicilement de marcher ou de rester debout. |
» Un médecin me conseilla les apéritifs : jen fis usage pendant piste mois , ét ma santé ne s’améliora pas.
» Je n'avais point de dévoiement, mais les déjections n'étaient plus aussi bien qu'auparavant; elles étaient toujours plus ou moins enduites de glaires, et le ténesme, ainsi que l'écoulement blanchâtre par l'anus , augmentaient ag lieu de diminuer , etc. » (1).
49. Nous avons déjà rapporté une observation d’empoisonnement par le plomb qui peut irès-bien rentrer dans cet article. (Foy. tom. 1°°, Observations d'empoisonnement par le plomb.)
1114. Nous avons tenté quelques expériences sur les chiens, dans le dessein de déterminer l’action des petites doses de poison souvent réitérées ; mais on conçoit combien ce travail doït être pénible , fastidieux et difhcile : aussi n’avons-nous pas chtenu des résultats aussi satisfaisans que nous l’aurions désiré. Nous avons cependant observé que Ja maladie produite par Le poison donné à petite dose offrait Ja plus grande analogieaveceelle quisuivait l’ingestion d’une plus grande quantité; il en a été demêmedes lésions des tissus.
Si le médecin-légiste était donc appelé pour prononcer sur une question aussi épineuse , il devrait avoir égard à une multitude de circonstances physiques et morales qui
(1) Mémoire de M. Magendie sur l'Émétique , p. 28.
CONSIDÉRÉ D'UNE MANIÈRE GÉNÉRALES 643 pourraient l’éclairer. Ainsi, par exemple, il examinerait si la maladie qui fait l’objet de ses recherches ne dépend pas de là mauvaise constitution de l'individu plutôt que de Faction lente d’une substance vénéneuse; si elle ne tient pas à une affection organique héréditaire ou autre ; aux maladies régnantes , épidémiques ou endémiques ; à l’habitude inconsidérée de prendre des médicamens , et spécialement des purgatifs ; à l’abus de la saignée, à un exercice violent ou à toute autre erreur de régime , à la violence des passions, à l’état valétudinaire, hypochondriaque, mélancolique de certains individus , etc.