‹ Traité des poisonsChapitre 34 sur 109 · CHAPITRE IV, CLASSE IV° Des Porsoxs NARCOTIQUES · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV, CLASSE IV° Des Porsoxs NARCOTIQUES

890. On donne le nom de poisons narcotiques à ceux qui, étant rapidement absorbés, déterminent la stupeur, l’assoupissement, la paralysie ou l’ apoplexie, et des mouvemens convulsifs.

De l'Opium.

. 891. L’opium est un suc gommo-résineux retiré par incision de la tête du pavot blane ou pavot des jardins (papaver somniferum), et concrété. Il est pesant, compacte, homogène, pliant, d’un brun rougeûtre au dehors, légèrement luisant, opaque, plastique, un peu susceptible d’adhérer aux doigts; sa cassure offre une teinte verdâtre ou noirâtre ; son odeur est fortement virulente et vauséabonde ; sa saveur âcre, amère et chaude. Il s’enflamme lorsqu'on l'approche d’une bougie allumée, et il brûle avec une vive clarté : son odeur alors n’est point narcotique. Il se dissout en partie dans l’eau, quelle que soit la température; l’eau chaude le ramollit et le réduit en une pâte molle, en sorte qu’on peut le débarrasser des matières qui lui sont étrangères en le passant avec expression. Le vinaigre, le suc de citron, le vin et l’alcool peuvent également opérer la dissolution d’une partie de l’opium.

D’après les travaux de M. Sertuerner et de M. Robiquet, l’opium contient, 1°. une substance alcaline nouvelle à laquelle M. Sertuerner a donné le nom de morphine; 2°. un ‘acide nouveau que ce chimiste a appelé acide méconique, et qui, suivant lui, existe dans l’opium à l’état de méconate de morphine ; 3°. un autre acide découvert par M. Robiquet, et qui n'a pas encore reçu de nom; 4°. une matière

DE L'OPIUM. 143 blanche, éristalline, décrite pour la première fois par M. Derosne. sous le nom de sel d'opium; 5°. du caoutchouc:; 6°. du mucilage ; 7°. de la fécule; 8°. de la résine; 0°. de l'huile fixe; 10°. une matière végéto - animale; 119. des débris de fibres végétales, et quelquefois un peu de sable et des petits cailloux.

Action de l'Opium sur l'économie animale,

Expérience 1". À huitheures du matin , on a fait prendre à un petit chien robuste 3 gros d’opium brut. A dix heures, l'animal n’éprouvait aucun phénomène sensible. À midi et demi, ses extrémités postérieures étaient très-faibles et pa= ralysées ; il se tenait couché sur le ventre; les muscles du tronc et de la face étaient le siége de mouvemens convulsifs violens, en sorte que Pl ae aial faisait des grimaces , et était déplacé à chaque instant, quoiqu'il s’appuyàät avec force sur ses quatre pattes. Sa physionomie portait l’empreinte de la stupeur ; les pupilles n’étaient pas plus dila= tées que dans l’état naturel; les organes de la vision et de l’odorat exerçaient hu tenl leurs fonctions; l’animal ne poussait aucune plainte, mais il paraissait très-abattu ; les battemens du cœur étaient lents et faibles. À six heures du soir, les secousses convulsives étaient plus fortes et plus fréquentes ; le train de derrière était complètement para- Iysé. Il est mort dans la nuit. On l’a ouvert le lendemain, et on a remarqué que la tête était légèr ement renversée Sur le dos, les pattes roides et éloignées les unes des autres. L'estomac contenait la presque totalité de l’opium, que l'on pouvait reconnaîlre à son odeur; la membrane muqueuse de ce viscère était enduite d’une légère couche blanchâtre facile à détacher, et n’offrait aucune trace d’inflammation; les poumons présentaient plusieurs plaques livides gorgées de sang, peu crépitantes.

Cette expérience, répétée sur d’autres chiens, avec l'o= pium brut ou avec l'extrait aqueux, a fourni des résultats analogues. Quelquefois cependant les animaux ont vomi le poison après en avoir éprouvé des elfets plus ou moins marqués, et quelques-uns d’entre eux ont été rétablis sans qu'on leur ait donné le moindre secours,

Expérience 1°. À huit heures et demie du matin, on a introduit 2 gros d'extrait aqueux d’opium dans l'estomac d’un petit chien affaibli par une expérience faite quelques jours auparavant, ét on a lié l'œsophage. Vingt minutes après, les extrémités postérieures commençaient à faiblir, et l’animal poussait des cris plaintifs. À onze heures, il était en proie à des mouvemens convulsifs assez violens ; il offrait un tremblement dans Ja tête et une grande tendance à l’assonpissement : cependant il voyait et il entendait bien. A trois heures , ses extrémités postérieures étaient complètement paralysées; l’animal faisait de temps à autre de légers sauts semblables aux secousses qu’imprine aux grenouilles le fluide dégagé de l’appareil voltaïque. À six heures, il était couché sur le côté et dans un grand état de faiblesse. I est mort à huit heures. On l’a ouvert le lendemain. Le canal digestif n’offrait aucune altération ; le sang contenu dans les ventricules du cœur était noir et coagulé ; les poumons présentaient des taches livides dont le uissu était dense et gorgé de sang.

Cette expérience, répétée plusieurs fois sur d’autres chiens, a fourni des résultats analogues. Lorsque la dose d'extrait ingéré'a été de 3 à 4 gros, les animaux sont morts deux ou trois heures après avoir pris le poison. En général, les battemens du cœur sont devenus plus forts et plus fréquens. Il en est cependant quelques-uns chez lesquels la circulation a été ralentie.

Expériencean®. À sept heures quarante minutes, on a injecté dans le tissu cellulaire de la cuisse d’un petit chien

DE L'OPIUM:. 145 un gros d'extrait aqueux d’opium dissous dans 2 gros et demi d’eau; on a réuni les lambeaux de la plaie par quelques points de suture, et on s’est assuré que les battemens du cœur étaient au nombre de quatre-vingt-dix par minute. Cinq minutes après, l’animal commençait à se plaindre ; ses extrémités postérieures étaient faibles et comme paralysées ; le cœur offrait cent vingt pulsations par minute. Au bout de quatre minutes, la paralysie. des membres postérieurs était complète, la circulation plus accélérée , et les contractions du cœur plus fortes qu'auparavant. À huit heures cinq minutes, l'animal était en proie à de violens mouvemens convulsifs ; il se tenait couché sur le ventre, les extrémités postérieures écartées et allongées, les antérieures cramponnées sur le sol, et la tète renversée en arrière ; le cœur battait cent quarante fois par minute. Ces phénomènes n'ont duré que quelques instans; mais on pouvait les déterminer à volonté par une légère secousse imprimée à l'animal. A huit heures treize minutes, les membres étaient roides et dans un grand état de débattement: la tête, lourde, offrait un tremblement très-remarquable ; les muscles de la mâchoire inférieure étaient agités de mouvemens convulsifs; les plaintes persistaient, et il n’y avait aucun ralentissement dans la circulation. Ces symptômes ont augmenté, et l'animal est mort à huit heures vingt-cinq minutes : il avait conservé le libre usage des organes de la vision et de l’ouie. On l'a ouvert sur-le - champ : le cadavre n'offrait aucune roideur ; le cœur se contractait ; il était un peu flasque ; le sang contenu dans le ventricule gauche était fluide et d’un rouge peu vif. Les poumons, d'une cou-

leur rose, étaient un peu moins crépitans que dans l’état naturel.

Expérience 1v°. À sept heures et demie, on a appliqué sur le tissu cellulaire de la cuisse d’un chien fort et de IL 10

moyenne taille un demi-gros d'extrait aqueux d’opium

mêlé à un gros d’eau. Sept minutes après, l'animal était

couché sur le côté et avait une tendance marquée vers

l’assoupissement ; le pouls battait quatre-vingt-dix fois par minute. À sept heures trois quarts , les extrémités pos-

térieures étaient faibles; l’animal était comme endormi,

et se réveillait de temps en temps en sursaut ; il offrait

quelques mouvemens convulsifs. À huit heures, la para-

lysie du train postérieur était complète. Vingt minutes

après , Le cœur battait cent trente fois par minute; les con-

tractions étaient fortes, inégales et intermittentes ; le tronc

et la tête étaient le siége de convulsions violentes qui

avaient lieu par secousses , et que l’on pouvait renouveler

à volonté en touchant l'animal: alors il roïdissait la tête

et la renversait sur le dos; ses. extrémités antérieures

étaient cramponnées sur le sol; il ne poussait aucune

plainte. A huit heures quarante-trois minutes , les batte-

mens du cœur étaient au nombre de cent cinquante par

minute. À neuf heures un quart, l’agitation était augmen-

tée, principalement dans les pattes antérieures, que l’animal débattait par intervalles et avec force. A onze heures æt demie, la tête était tremblante, les secousses assez vives pour que tout le corps füt soulevé. Ces symptômes

ont augmenté progressivement, et l’animal est mort à une heure moins cinq minutes. On l’a ouvert le lendemain :

les poumons étaient livides, gorgés de sang, denses et un peu crépitans; le sang contenu dans les ventricules du cœur était coagulé. Le canal digestif n’offrait aucune altération. La plaie était peu enflammée.

Expérience v°. À dix heures et demie du matin, ona appliqué sur le tissu cellulaire de la cuisse d’un petit chien cinquante grains d'extrait aqueux d’opium, et on a réuni les lambeaux de la plaie par quelques points de suture. L'animal n’a pas tardé à éprouver les symptômes

décrits dans les expériences précédentes , et il est mort deux heures ct demie après (rt).

Expérience vi. À une heure moins un quart, on a répété la même expérience avec un gros d'extrait de pavots noirs. À deux heures, l’animal poussait des cris plaintifs ; ses extrémités postérieures commencçaient à fléchir ; les pupilles étaient un peu dilatées, et il y avait une légère tendance à l’assoupissement ; la respiration n’était ni laborieuse ni accélérée ; les contractions du cœur, ralenties, étaient au nombre de cinquante-six par minute; la bouche était remplie de bave. Six minutes après , il a vomi, à deux reprises différentes, une assez grande quantité de matières liquides. A deux heures et demie, l’assoupissement avait augmenté et l’animal continuait à se plaindre. À quatre heures, les battemens du cœur n'étaient pas plus accélérés. À six heures et demie, il marchait assez bien : il est mort cependant dans la nuit. La plaie était légèrement infiltrée de ‘sang noiïrâtre ; elle était peu enflammée. La membrane

muqueuse de l'estomac était tapissée d’un mucus filant, épais , d’une couleur grisätre. Les lobes inférieurs des poumons, gorgés d’un peu de sang , étaient rougeñtres. Le sang contenu dans les ventricules du cœur était noir et coagulé ; et il n’y avait que HR ou cinq heures que l’animal était mort.

Expérience vi. On a injecté dans l’anus d’un petit chien un gros d'extrait aqueux d’opium dissous dans une once d’eau : la liqueur a été rejetée presque immédiatement après; cependant, au bout dé deux minutes, l’animal a vomi deux fois , et il avait de la tendance à l’assou-

(1) Il est essentiel de remarquer que 2 gros du même extrait, introduits dans l’estomac, ne font périr les chiens qu’au bout de dix, douze, dix - huit du vingt - quatre heures, lors même qu'on a empêché le vomissement en liant l’æsophage.

pissement. Cinq minutes après, il avait de la peine 4 se sou tenir sur les pattes de derrière, et paraissait plongé dans un profond sommeil. Le cœur n’offrait que cinquante-cinq pulsations par minute; mais ses contractions étaient fortes et un peu irrégulières. Une demi-heure après l'injection , les muscles de la face, du cou et de la mâchoire inférieure étaient agités de légers mouvemens convulsifs ; les pattes postérieures étaient de temps à autre le siége de secousses assez violentes ; les pupilles étaient moyennement dilatées ; l’animal était peu sensible ; cependant lorsqu'on l’agitait brusquement il cherchait à se relever en s'appuyant sur les pattes de devant, et retombait aussitôt. Ces symptômes ont duré pendant quelques heures, puis se sont dissipés insensiblement, en sorte qu’au bout de deux jours, et sans l’aide d’aucun secours , l'animal était parfaitement rétabli.

La même expérience, répétée sur d’autres chiens, a donné les mêmes résultats. Assez souvent cependant le poison est rejeté quelques instans après, et les animaux n'éprouvent que des vomissemens et une légère paralysie des extrémités postérieures ; ceci a surtout lieu lorsqu'on substitue à l'extrait aqueux d’opium une décoction de capsules de pavot.

Quarin avait déjà observé qu’un seul grain d’opium ou vingt gouttes de laudanum de Sydenham, donné dans un lavement, avait produit un malaise remarquable et un commencement de paralysie des membres abdominaux. (Animadversiones practicæ, p. 234.)

Cotunni, dans son ouvrage de Jschiade nervosa, 42, dit qu'il croit que l’opium injecté en lavement peut avoir plus d'efficacité que de toutes les autres manières. Cette opinion est aujourd’hui partagée par un très-grand nombre de praticiens éclairés. ;

Expérience vu. On a injecté dans la veine jugulaire

DE L'OPIUM. 149 d’un gros chien 8 grains d'extrait aqueux d’opium dissous dans 3 gros d’eau. Sur-le-champ l’animal est tombé sur le côté et paraissait endormi; ses extrémités postérieures étaient paralysées, et Il lui était impossible de se tenir debout; les battemens du cœur n'étaient pas plus fréquens qu'avant l'injection. Vingt minutes aprés , leur ralentissement était très-marqué; l'animal ne poussait aucun cri plaintf, et lorsqu'on le secouait il se réveillait et retombait dans l’assoupissement quelques instans après. Le jour suivant, il marchait assez librement et n’était presque plus assoupi. Il a constamment refusé les alimens , et il est mort huit jours après l'injection, sans avoir éprouvé d’autre symptôme que de l'abattement et une légère tendance à l’assoupissement. On l’a ouvert cinq heures après sa mort : le cœur était flasque et contenait du sang fluide et noirâtre. Les poumons, d’une couleur généralement rose , offraient dans chaque lobe huit ou neuf taches noires, au moins de la grosseur d’une lentille, d’une demi-ligne d'épaisseur, formées par une substance dense , semblable au tissu du foie , et nullement crépitante ; les autres portions des poumons contenaient de l'air. On voyait dans le lobe inférieur du poumon gauche une plaque d'environ deux pouces de long et un demi-pouce de large, d’une couleur livide, et qui , étant incisée , laissait écouler une assez grande quantité de sérosité roussâtre. La portion supérieure de la piemère correspondant:aux extrémités antérieure et postérieure du lobe droit était fortement injectée en rouge dans une étendue circulaire dont le diamètre était d’environ quatre lignes : elle paraissait noire. Le ventricule droit contenait un peu de sérosité roussâtre , et les vaisseaux qui le parcourent intérieurement étaient d’un rouge vif et assez fortement injectés. Il n’y avait point de lésion dans l'hémisphère gauche. |

La mème expérience, répétée sur un autre chien robuste

avec 5 grains d'extrait, a fourni des résultats un peu différens. Immédiatement après l'injection , la tête a été portée en avant, les membres sont devenus roïdes; enfin l'as soupissement, les convulsions et la paralysie des extrémités postérieures n’ont pas tardé à se manifester. Le lendemain , l'animal paraissait tranquille et conservait une tendance marquée à l’assoupissement ; il a refusé les alimens , et il est mort cinq jours après. Le cerveau n’offrait aucune lésion apparente; les poumons étaient à-peu-près comme dans l’expérience précédente.

Dans d’autres circonstances , nous avons vu des chiens se rétablir parfaitement et sans aucun secours, après avoir éprouvé des symptômes analogues à ceux dont nous venons de parler, qui avaient été déterminés par l’injection de 3 ou 4 grains d’extrait aqueux dans la veine jugulaire.

OBSERVATIONS

1°. Une demoiselle de vingt-deux ans s'empoisonna avec l'opium : voici les symptômes que l’on observa : immobilité et insensibilité parfaites, figure pâle, cadavéreuse ; pupilles insensibles à la lumière , mâchoire inférieure pendante et très-mobile , muscles des membres et du tronc dans le relâchement, déglutition nulle, respiration le plus souvent peu apparente, quelquefois un peu bruyante ; pouls un peu fréquent, moins de chaleur à la peau que dans l'état naturel. La respiration de l’ammoniaque , les frictions stimulantes , les vésicans, les anti-spasmodiques à l’intérieur, les lavemens stimulans furent employés sans succès. La malade vomit quelques matières liquides et noirâtres ; elle ne reprit connaissance que pour retomber un instant après dans lassoupissement, et mourut environ dix-sept heures après avoir pris l’opium. On ne fit pas l'ouverture du cadavre. ( Bibliothèque médicale , an 1806, août; observ. de M. Fermandois.)

DE L'OPIUM. js 151

2°, Une dame, après plusieurs accès de mélancolie ‘pour lesquels on lui avait administré vainement plusieurs remèdes anti-spasmodiques, avala un matin un gros d’opium brut. Aussitôt propension à l’état comateux, somnolence, pouls d’abord petit, presque insensible, ensuite large, plein et lent; respiration pénible, stertoreuse, quelquefois interceptée, etc. Lorsqu'on imprimait de fortes secousses à la malade, on la reurait pour quelques minutes de sa léthargie , et on obtenait alors des renseignemens sur la manière dont elle avait procédé à son empoisonnement ; mais bientôt on l’entendait se plaindre de ce qu’on l'avait réveillée, souhaiter une mort prompte, etc. ; elle tournait vers les assistans des yeux ouverts, : languissans et abattus. On eut beau lui administrer le tartre stibié, les boissons acidulées, lui faire des ustions aux deux jambes avec l’eau bouillante , la panser avec une pommade irritante de cantharides , etc., elle expira vers les onze heures du soir. ( Nouveaux Élémens de T'hérapeutique de M. ÆAlibert , . 1, p. 67, Ex édition ; observ. de M. Leroux.)

3°. Une ancienne religieuse âgée de soixante-quatre ans était affectée d’une gangrène sénile dans deux doigts de chaque main , survenue à la suite d’engelures. Cette malade rapportait que la sensibilité de ses doigts était tellement liée à celle de l’estomac, que lorsqu'elle endurait Ja faim, elle perdait la faculté de s’en servir comme organe du toucher. Elle souffrait cruellement, et lopiumæ seul lui procurait les douceurs du sommeil. On ne sait à quelle heure de la nuit elle prit un julep c&lmant qu’on Jui avait confié la veille pour son usage ; maïs au point du jour elle traversa une des salles de l'hôpital Saint- Louis pour satisfaire quelques besoins. À peine fut-elle de retour dans son lit qu’elle tomba dans un assoupissement profond; la respiration s’intercepta , le visage pâlit

le pouls était rare, les paupières abaissées , les yeux immobiles, les pupilles resserrées ; il y avait distorsion de la bouche, une sorte de râlement analogue à celui qui précède la mort. Le soir, mêmes symptômes ; il y avait seulement une variation dans le pouls, tantôt plein et libre, tantôt peut et fréquent ; les artères temporales battaient avec une sorte de frémissement. Je fis administrer deux lavemens avec la crême de tartre, parce que: la déglutition était impossible. La malade passa la nuit dans le même état et ne mourut que le lendemain à cinq heures du matin. À l’ouverture nous trouvames une concrétion fibreuse, filamenteuse et dense dans le ventricule droit, et jetant une branche de trois ou quatre pouces dans chaque artère pulmonaire. La liqueur opiacée était encore dans l'estomac. ( Idem, p. Go.) |

4°. Le 6 novembre dernier, M. Astley Cooper m'informa, sur les quatre heures de l'après-midi , qu’il venait de voir un jeune homme d’environ dix-huit ans qui , sur les dix heures du matin, avait pris environ 6 onces de laudanum qui étaient restées dans son estomac, et avaient amené des symptômes qui paraissaient menacer d’une mort prochaine. M. Cooper, qui ne le vit que cinq heures après l'accident, m'avertit qu'il lui avait fait prendre, à trois heures et demie, une dissolution d’un gros et demi de vitriol blanc ou sulfate de zinc, lequel avait produit quelques nausées, et lui avait fait vomir environ une once et demie de fluide qui exhalait une forte odeur d’opium. L'état léthargique avait graduellement augmenté ; 1l était aussi tombé dans une insensibilité complète, et on avait appliqué des sinapismes sans aucun effet remarquable.

M. Cooper m'ayant invité à voir ce jeune homme pour prendre quelques moyens ultérieurs que les circonstances pourraient suggérer, je m’y transportal à quatre heures et quelques minutes. Je trouvai le malade sur le parquet,

posé sur ses genoux, ayant le corps penché en avant et soutenu par deux de ses amis qui, comme je l'appris quelques instans après, étaient dans l’intention de le remettre dans son lit et de l’abandonner, n’espérant plus aucun succès des remèdes qu’on pourrait employer. Sa tête était penchée sur sa poitrine, ses yeux fermés , sa figure pâle , sa respiration lente et sonore comme dans l’état apoplectique; ses mains étaient froides, et le pouls marquait quatre-vingt-dix à quatre-vingt-seize pulsations par minute, mais d’une manière faible et irrégulière ; tous ses muscles étaient dans un état extrême de relàchement, et la chair de ses bras notamment était d’une mollesse extrême au toucher et sans élasticité.

Le vitriol bleu ou sulfate de cuivre fut le premier remède qui me vint à l'esprit pour produire le vomissement : environ un demi-gros de ceite substance fut promptement dissous dans l’eau, et le malade étant brusquement relevé et fortement ébranlé, il ouvrit les yeux, et parut disposé à vouloir offrir quelque résisiance aux tentatives qu’il nous voyait faire. Nous continuâmes cependant à verser dans sa gorge environ la moitié de la quantité de vitriol de cuivre, dose équivalente à 15 grains , qu’il avaia avec une difficulté telle qu’on pouvait croire qu’il était au moment de rendre le dernier soupir. Immédiatement après , sa contenance, qui avait été pendant un instant animée, devint encore plus effrayante. Il y avait à peine une minute qu’il avait avalé la dose entière qu’il rejeta subitement, par en haut, une grande quantité d’un fluide brunâtre qui exhalait une forte odeur de laudanum , ce qui fut immédiatement suivi de deux vomissemens analogues, dont la totalité put être évaluée à environ deux pintes. On lui fit avaler de l’eau chaude, et on le transporta brusquement dans une autre chambre dans l'intention de s'opposer à l’état d’engourdissement dans lequel il était. Ses membres, qui, au pre

r54 DES POISONS NARCOTIQUES.

mier abord , étaient entièrement privés de mouvement, revinrent un peu à leur état de contraction ; car il commença à se soutenir sur les jambes par le secours des per. sonnes qui l’environnaient. Il continua cependant à avoir les yeux fermés, à moins qu'il ne fût éveillé par un appél brusque et soudain ; les pupilles étaient dilatées, la respiration apoplectique. Je recommandai fortement à ses amis, qui heureusement étaient très-actifs et très-intelligens , de le faire tenir le plus possible sur les jambes, et de le promener sans cesse autour de [a chambre. Quand je vins le voir , sur les neuf heures du soir, je le trouvai assez bien remis pour faire cet exercice avec l’aide d’un de ses amis. Sa contenance paraissait plus naturelle ; mais il ne répondait encore que par monosyllabes quand il était pressé par des questions, et cela comme un homme dans un état d'ivresse extrême. Il avait vomi une ou deux fois dans l'après-midi , et me donna à entendre qu'il éprouvait un sentiment de froid dans le creux de l’estomac, une chaleur remarquable à la surface du corps, et un froid marqué aux extrémités. Malgré l’état d’amélioration que nous pümes observer, le sommeil était toujours profond ; il ronflait fortement , même lorsqu'on le promenait dans la chambre ; et lorsqu'on l’éveillait subitement, il ouvrait les yeux et retombait aussitôt dans son assoupissement. M. Cooper vint aussi le voir dans la soirée , et nous nous accordàmes l’un et l’autre pour recommander qu’on le gardät continuellement dans le même état d'activité forcé pendant la nuit, et qu’on lui fit prendre des doses répétées d’assa-fœtida avec l’alcali volatil, le camphre, et même le muse si les autres stimulans ne paraïssaient pas sûffisamment actifs. Il fat de plus convenu qu’on appliquerait un vésicatoire sur la tête et des sinapismes aux pieds, et qu'on lui présenterait souvent du café et du thé, de même que du jus de citron, dont il avait pris de petites

doses pendant la soirée avec un très-grand avantage. Nous recommandâmes aussi de ne pas le laisser, dans le courant de la nuit, plus d’une demi-heure sans le tirer de: son assoupissement, afin de pouvoir lui faire prendre quelques médicamens ou quelques boissons nourrissantes.

En le voyant le lendemain matin, 7 novembre, j'appris qu'à minuit il avait été tellement mieux, que ses amis avaient pensé qu'il était inutile d'appliquer le vésicatoire : une petite quantité de julep camphré avec l’assafœtida étaient les seuls médicamens qu’il avait pris; mais il avait très-fréquemment fait usage du thé, du café et du jus de citron qu’il prenait avec le plus grand plaisir. On l’avait aussi empêché de dormir , le gardant sans cesse dans une constante agitation jusqu’à six heures du matin, heure à laquelle on le fit aller à son lit.

Je le vis le matin entre neuf et dix heures : je le trouvai toujours endormi ; mais en approchant de lui il s’éveilla subitement d’un air troublé d’abord ; maïs revenant bientôt à lui, il dit (et cela est exact) qu'il croyait avoir dormi trois ou quatre heures. Il se plaignait d’une sensation douloureuse dans la gorge , comme si elle eût été excoriée : il observa de plus qu’un lavement qui lui avait

.été. donné était sorti peu à peu avec des matières, sans qu’il ait pu le sentir ou qu’il ait été capable de l'empêcher.

Le jour suivant, 8 novembre, il fut en état de se promener hors de la maison; son appétit n’était pas encore revenu, sans avoir cependant d’aversion pour les alimens; il se plaignait toujours de douleurs dans la gorge, etde plus à la base de la langue, douleurs qui paraïssaient manifestement être l'effet des médicamens caustiques qui lui avaient été administrés. Il n’avait eu aucune évacuation depuis sa maladie, que celle produite par le lavement qu’on lui avait donné ; il était toujours pâle et abattu, se plaignant d’une sensation incommode au creux de l’esto-

156 DES POISONS NARNCOTIQUES.

mac, n’allant cependant point jusqu’à la douleur : j’ordonnai une dose de rhubarbe et de calomélas. Peu de témps après il fut parfaitement rétabli. { Transactions médico-chirurgicales , trad. de l'anglais, t. 1, pag. 89: observ. de M. Marcet.)

6°. De jeunes Cophtes, dit Réaumur, qui buvaient quelquefois ensemble , voulant rabattre la vanité d’un d’entre eux qui se piquait d’être le plus fort buyeur de tous , s’avisèrent de dissoudre, sans qu'il le sût, une \ drachme d’opium dans un verre de vin qu’il but; ils prétendaient par là l’endormir plus tôt et le faire paraître vaincu en peu de temps. Quelques heures après avoir pris cette boisson, le jeune homme fut en délire, exiravagua , et tomba ensuite dans un profond assoupissement.

Le lendemain, ses camarades, qui l’allèrent visiter pour jouir de leur fausse victoire, furent fort surpris de le trouver sans pouls, livide, la bouche fermée, en un mot, mourant. On envoya chercher un prêtre qui était aussi médecin , et qui tourmenta le malade par les remèdes les plus violens, car il mourut bientôt, après quinze heures de maladie. Le cadavre était couvert de tumeurs livides aux bras et aux cuisses, en forme de loupes grosses comme la tête d’un enfant de quatre mois (sang épanché par le relâchement des vaisseaux et du tissu cutané}, et d’où sortit une odeur insupportable qui attira tous les chats du voisinage, empressés de sauter sur le corps et de le lécher avec une grande avidité (r).

7°. Lassus rapporte qu'une femme succomba après avoir pris 36 grains d’opium. À l'ouverture du cadavre, on trouva l'estomac enflammé sans érosion ; les vaisseaux

(1) Académie des Sciences, vol, xxxvut, ann. 1755.

cérébraux étaient gorgés. (Mémoires de l'Institut, Sciences physiques et mathématiques, t. 11, p.107.)

8°. Un malade fut endormi et mourut pour avoir pris un lavement dans lequel on avait fait entrer 4 grains d’opium (1). Dans une autre circonstance, on a vu un emplâtre opiacé appliqué aux tempes rendre furieux et déterminer des spasmes dans la bouche (2).

892. M. Nysten a publié en 1808 un travail fort intéressant sur l’opium, que nous allons extraire. Cet extrait renferme les conclusions des faits qui précèdent, et d’un trèsgrand nombre d'expériences faites par ce physiologiste.

1°. L’'extrait aqueux obtenu avec de l’eau froide, et qui n’a subi qu’une évaporation , est plus actif que les autres produits de l’opium , sans en excepter les extraits gommeux de Cornet, de Baumé et de Rousseau , préparés par des évaporations réitérées , par longue digestion, ou par fermentation.

2°. La matière résineuse peu soluble produit les mêmes effets que l'extrait aqueux, mais à une dose beaucoup plus forte, et elle n’enflamme pas la membrane muqueuse de l'estomac. Si quelquefois cette membrane a été trouvée phlogosée à la suite des empoisonnemens par l’opium, cette phlogose était due aux liqueurs spiritueuses dans lesquelles l’opium avait été pris, ou à quelque autre substance irritante administrée comme antidote (3).

(1) Gausius, de Meth. concin. form. Lugd.-Bat., 1762, pag. 420.

(2) Mowro, in Essais and Observ. phys., and lit., vol. nr, PA6 297:

(5) Vicat dit : « L’extrait résineux d’opium a fort peu d’activité, car 15 grains n’ont point fait de mal à un chien, et C#aras en a avalé 6 grains sans éprouver autre chose que de la gaité. (Ouvrage cité, pag 220, année 1776.)

3°. Le sel essentiel cristallisable | appelé improprement principe narcotique , est encore moins actif que la résine. M. Vysten en a pris quatre grains , et n’a éprouvé qu'une légère disposition au sommeil.

4°. La pellicule qui se sépare pendant l’évaporation de l'extrait est moins énergique encore que le sel essentiel. -, b9, L'eau disüllée d'opium, fortement saturée de principe aromatique, peut déterminer livresse et le sommeil lorsqu'elle a été prise à forte dose. M. Vysten en a avalé deux onces sans aucun effet sensible (1).

6°. IL sufhit d’injecter 3 ou 4 grains d'extrait aqueux d’opium dans la carotide d’un chien pour Le” tuer dans ES de quelques minutes.

7°. Il en faut une dose un peu plus forte pour produire le même effet lorsqu'on l’injecte dans la veine crurale ou dans la veine jugulaire; la même chose arrive à-peu-près lorsque l’injection a été faite dans la plèvre ou dans le péritoine. |

8°. Les effets de l’opium sont beaucoup moins prompis et moins énergiques quand il est injecté dans le tissu cellulaire (2). \

He 4

(1) Nous avons injecté/dens la veine jugulaire d’un petit chien 2 onces de ce liquide : l’animal n’a pas paru incommodé. Nous avons introduit dans l’estomac d’un autre chien 5 onces du même liquide obtenu par la disullation de 6 onces d’eau sur 2 onces d'opium : l'œsophage a été lié. Dix heures après, on n'avait remarqué aucun phénomène sensible. Le lendemain, l’animal était couché sur le côté, dans un état de grande insensibilité ; les pupilles étaient dilatées, les membres relâchés ; il faisait des efforts de vomissement , et il est mort une heure après.

(2) Nous croyons devoir ajouter « &. Qu'ils lesont encore beaucoup moins lorsque l'opium est introduit dans l'estomac; ce qui

DE L'OPIUM. | 159 | ë o°. Ils ont également lieu lorsque l'extrait aqueux est injecté dans la vessie; mais il en faudrait une grande quantité pour déterminer la mort, 10°, L'application de l’opium sur fe cerveau n’est pas mortelle, quoique ce soit en agissant spécialement sur cet organe que l’opium, introduit à l’intérieur, donne lieu à des symptômes dangereux.

11°, L'opium ne détruit pas la contractilité des muscles avec lesquels il a été mis en contact, et les symptômes d’empoisonnement qui se manifestent dans ce cas dépendent de son absorption et de son action sur le cerveau. Un cœur plongé dans une dissolution d’opium continue à s’y contracter pendant très-long-temps.

12°, L’analogie que l’on a cru rencontrer entre les effets de l’opium et ceux du vin est inexacte : l’opium, soit à petite dose, soit à forte dose, porte constamment atteinte aux propriétés vitales , et c’est même de cette manière qu'il devient un puissant calmant; le vin, au contraire, ranime toujours ces propriétés ; et lors même qu'il produit un effet débilitant, c’est parce qu’elles ont été portées à un trop haut degré d’énergic qu’elles tombent dans l’affaissement.

13°. Ce n’est pas en agissant sur les extrémités nerveuses de l'estomac que ce poison détermine la mort, ainsi que lPavait cru With ; car les animaux auxquels on

tient probablement, 1°. à ce qu’il est en partie digéré et trans= formé en une substance moins nuisible; 2°. à ce que l’absorption veineuse est moins active. 4. Les effets de l’opium sont, en général, plus marqués lorsqu'on l’injecte en lavement, que dans le cas où il est introduit dans l’estgmac, à moins que le lavement ne soit subitement rejeté. Quoi qu'il en soit, l'injection de ce médicament dans l'anus est constamment suivie de yomissemens prompts et répétés ».

a pratiqué la section de la paire vague des deux côtés meurent au bout de deux ou trois heurés, et après avoir éprouvé l'ivresse, la somnolence et les convulsions dont nous avons fait mention. ( Bulletin de la Société philo-. malique , mai 1808, t.1, p. 143.)

893. On a dû remarquer dans les propositions précédentes que M. Nysten se borne à dire, en parlant de la cause immédiate de la mort produite par l’opium, que ce médicament est absorbé ; qu'il agit sur le cerveau, et qu'il porte constamment atteinte aux propriétés vitales. Mais quel est ce mode de lésion ? l’opium agit-il en stupéfiant cet organe, ou bien comnience-t-il par l’exciter pour déterminer ensuite la stupéfaction ?. En d’autres termes , ce médicament doit-il être rangé parmi les narcotiques , ou parmi les excitans du système nerveux? Cette question, agitée depuis long-temps par des physiologistes d’un très - grand mérite, est loin d’avoir é'é résolue d'une manière satisfaisante; c’est assez indiquer combien elle offre de difficultés : aussi ne prétendonsnous pas, en cherchant à l’éclaircir, l'approfondir entuèrement.

1°. Balthasar-Louis Tralles, dans un traité intitulé Usus opii salubris et noxius in morborum medela (in-4°, ann. 1754 ) , est le premier qui ait regardé l’opium comme un stimulant. Brown a partagé depuis cette opinion qu'il a consacrée par ces mots : opium me hercle non sedat. Eufin, plusieurs médecins pensent encore aujourd’hui que ce médicament est un excitant; äl accroît, disent-ils, les mouvemens du cœur, et par conséquent la circulation devient plus rapide, les artères battent avec plus de force, le pouls est dur et plein. D’ailleurs, les Turcs, qui prenment l’opium pur et sous forme d'extrait, trouvent dans son usage l'oubli de leurs maux; mille images délicieuses, mille visions agréables se présentent à leur imagina-

tion ; ils se livrent à des actions folles , extravagantes ; de bruyans éclats de rire, des propos insensés les signalent; ils ont plus de penchant aux plaisirs de Vénus ; toutes leurs passions, tous leurs desirs sont exaltés ; une ardeur belliqueuse anime leur esprit; ils sont prêts à braver impitoyablement la mort, précieusesressource que savent mettre en œuvre les ofliciers des armées turques ; souvent même ils s'abandonnent à de violens accès de fureur ; ils tuent, égorgent ceux qui leur font résistance, Cet état dure quelques heures : alors l'abattement, la languear succèdent ; ils deviennent froids , mornes, tristes, stupides, et ont du penchant au sommeil. Ecoutons lillustre voyageur Chardin, lorsqu'il rend compte des effets d’une boisson préparée avec la coque et la graine de pavots. «Il y a, dit-il, la décoction de la coque et de la graine de pavots qu’on nommé coquenar, dont il y a des cabarets dans toutes les villes comme de café. C’est un grand divertissement de $e trouver parmi ceux qui en prennent dans ces cabarets, de les bien observer avant qu’ils aient pris la dose, avant qu'elle opère, et lorsqu'elle opère. Quand ils entrent au cabaret ils sont mornes, défaits et languissans ; peu après qu'ils ont pris deux ou trois tasses de ce breuvage, ils sont hargneux et comme enragés ; tout leur déplait ; ils rebutent tout et s’entrequerellent; mais, dans la suite de l'opération, ils font la paix, et chacun s’abandonnant à sa passion dominante, l’amoureux de naturel conte des douceurs à son idole; un autre, demi-endofmi, rit sous cape ; un autre fait le rodomont ; un autre fait des contes ridicukes; en un mot, on croirait alors se trouver dans un vrai hôpital de fous, Une espèce d’assoupissement et de stupidité suit cette gaîté inégale et désordonnée ; mais les Persans , bien loin de la traiter comme elle le mérite, l’appeilent une extase , et soutiennent qu’il y a quelque chose de surhatu- IT. À II

162 DES POISONS NAXCOTIQUES.

rel et de divin en cet état-là. Dès que l’effet de la décoction diminue, chacun sort et se retire chez soi. »

2°. D'une autre part, des savans recommandables, à la

tête desquels nous placerons M. le professeur Barbier,

d'Amiens, pensent que tous les phénomènes produits par l’opium sont le résultat d’une influence essentiellement débilitante. Cet observateur dit : « Par suite de cette action débilitante, les capillaires cutanés tombent dans le relâchement et l’atonie, et perdent leur force contractive et impulsive ; ce qui fait que ces vaisseaux se trouvent engorgés par un sang stagnant qui entrave dans son cours celui qui est lancé par le cœur, et qui est ainsi forcé de s’accumuler dans les artères. C’est aussi à la même cause, c'est-à-dire , au séjour du sang dans les capillaires, qu'il faut rapporter la tuméfaction de la face et des yeux, la coloration de la peau, l’augmentation de la température que l’on observe après l’ingestion de l’opium. Toutes les personnes qui meurent empoisonnées par l’opium sont

-dans un état d’érection très-prononcé : c’est un phéno-

mène qu'on observe surtout chez les Turcs tués pendant un combat. C’est encore ici une érection purement passive , où les propriétés vitales n’entrent pour rien, où

une cause physique agit seule. Si l’opium égaie et rend

plus courageux les Orientaux, c'est parce qu'ils vivent sous un climat différent; qu'ils ont d’autres usages, d’autres mœurs; qu'ils usent par habitude de cette substance ; enfin, que le plus souvent ils ne prennent pas l’opium pur, mais une préparation dans laquelle les ingrédiens stimulans équilibrent au moins les stupéfians. » (Barsrer , Pharmacologie-générale, pag. 490, année 1810.)

3°. Mayer, professeur à Francfort sur l’Oder, dans un travail intitulé: Considérations sur les effets de l'opium , a envisagé l’action de cette substance sous un point de vue un peu différent. « À la dose d’un quart de

CT

DE L'OPIUM. 163 grain ou d’un demi-grain, dit-il, lopium cesse d’être excitant, et peut aussi s’employer comme un calmant direct et immédiat dans les hypersthénies , par exemple, pour calmer les érections dans la blennorrhagie Le mème médicament exerce une stimulatiôn spéciüque sur les nerfs et sur le système de la circulation dont il relève l'énergie, tandis qu’il produit l’atonie des muscles > El entrave ou suspend les fonctions des organes digestifs. Il suit de là que c’est à tort que l’on a voulu atuibuer le calme produit par l’opium à un excitement antérieur qui n'a lieu que lorsqu'il a été administré à haute dose » et qu'ainsi l’on ne peut comparer son effet à celui de la fatigue et d’un excès de nourriture, qui n’amènent le calme que par une faiblesse indirecte. »

894. Telles sont les principales opinions émises jusqu'à ce jour sur les effets immédiats de l'opium. Nous pensons qu'elles peuvent être combattues avec succès à l’aide des expériences que nous avons faites, et qui nous portent à établir les faits suivans.

À. L'opium , emplo; é à forte dose, ne doit étre rangé ni parmi les narcotiques ni parmi les excitans ; il exerce ur mode d'action particulier qui ne saurait étre désigné exaciement par aucune des dénominations actuellement en usage dans la matière médicale.

En eflet, tous les animaux soumis à l'influence d’une assez forte dose de ce poison sont plongés , peu de temps après, dans un état d’assoupissement marqué ; leur tête devient lourde, ils éprouvent des vertiges, leurs extrémités postérieures faiblissent et ne tardent pas à être entièrement paralysées ( phénomènes qui annoncent une actiôn stupéfiante directe). Vingt-cinq, trente ou quarante minutes après, le pouls est plein , fort, souvent accéléré ; des mouvemens convulsifs ont lieu ; ces mouvemens , Saibles d’abord, deviennent biemtôt tellement intenses,

que les animaux sont subitement relevés du sol, Îeur tête est fortement renversée sur le dos, leurs extrémités se roidissent par intervalles et sont agitées, ils poussent souvent des cris plaintifs ( phénomènes qui annoncent une action stüimulante ). Cette excitation dure jusqu’au moment de la mort, qui arrive au bout de deux, trois ou quatre heures , ei pendant tout le temps qu’elle a lieu, les symptômes de stupéfaction, primitivement développés, persistent. Les animaux, loin d’être profondément endormis, peuvent être tirés de leur état d’assoupissement par un bruit léger, par le moindre contact, ou lorsqu'on approche de leurs yeux un objet quelconque ; souvent même, lorsqu'on les secoue , ils se roïdissent fortement, presque comme s’ils eussent pris de la noix vomique (1). Qu'il y a loin de ces phénomènes à ceux que produisent l’ellébore et le camphre! La première de ces substances, que nous regardons comme essentiellement stupéfiante , plonge les animaux , peu de temps après son application , dans un état d’assoupissement parfait; la sensibilité et la motilité paraissent détruites , au point qu'on croirait la vie éteinte trois ou quatre heures avant que la mort n'arrive, si les phénomènes de la respiration ne nous éclairaient sur le véritable état des choses ( Foy. p. 2 et"3 de ce vol., article Ellébore). Le camphre, au contraire, détermine une excitation marquée du cerveau dès que son application a eu lieu ; l'inquiétude, l'agitation , les mouvemens convulsifs, les contorsions et les grimaces les plus horribles dans la

(1) Les expériences dont nous parlons ont été faites en injectant 36 ou {0 grains d'extrait aqueux d'opium dans le tissu cellulaire. Nous croyons que cette manière d'opérer est la plus propre à éclairer sur le mode d'action des poisons qui sont absorbés, et qui pourraient subir quelque décomposition de la part des organes digestifs.

DE LA MORPHINE. 165 face, tels sont les phénomènes primitifs qu’il développe, auxquels succèdent, quelque temps après, des symptômes de relâchement et d’atonie que l’on peut considérer comme étant la suite d’une excitation prolongée; d’ailleurs, dans l’empoisonnementgar cette substance, les animaux ont des intervalles lucides, et ils ne périssent ordinairement qu'à la fin du troisième ou du quatrième accès.

B. L’opium , employé à petite dose, paraït borner son action au développement des symptômes que nous avons dit se déclarer d’abord, ceux qui annoncent la stupéfaction; quelquefois cependant il produit une excitation très-intense , effet qui dépend de l'idiosyncrasie.

C. Nous n'admettons pas qu'il y ait identité d’action entre l’opium et les liqueurs spirilueuses employées à forte dose.

895. Après avoir fait connaître les travaux et les opinions des principaux physiologistes qui ontécritsurl’opium, nous croyons devoir examiner les effets de la substance alcaline que M. Sertuerner vient d’y découvrir, et à laquelle il a donné le nom de morphine.

De la Morphine.

806. La morphine pure (morphium) est solide, incolore, inodore , plus pesante que l’eau, et susceptible de cristalliser en parallélipipèdes. Chauffée en vaisseaux clos, elle se décompose et fournit, entr’autres produits, du souscarbonate d'ammoniaque, comme les matières animales. Elle est presqu’insoluble dans l’eau. L'alcool et l’éther la dissolventfacilement à chaud, et la laissent déposer en grande partie à mesure qu’ils se refroidissent ; ces dissolutions jouissent de propriétés alcalines : en effet, elles rougissent le papier de curcuma, verdissent le sirop de violette, et

ramènent au bleu le papier de tourvesol rougi par les acides ÿ

leur saveur est amère. La morphine peut d’ailleurs se combiner avec tous les acides, les neutraliser à la manière des alcalis, et donner naissance à des sels cristallisables.

Ce principe immédiat des végétaux n’a été trouvé jusqu'à présent que dans l'opium ;il# existe, suivant M. Sertuerner , combiné avec un acide nouveau auquel il a donné le nom d'acide méconique, et par conséquent à l’état de mécouate. M. Robiquet, dans un mémoire récemment imprimé, sur l’opium, a cherché à vérifier cette assertion. Il résulte de son travail, 1°. qu'indépendamment de l'acide méconique, l’opium renferme un autre acide nouveau ; 2°, que l’on ne sait pas encore si la morphine se trouve, dans l’opium, combinée avec ces deux acides, ou avec l’un d’eux seulement; 3°. que le sel cristallisable de l’opium, découvert par M. Derosne il y a environ quatorze ans, n'est pas du méconate de morphine, comme M. Sertuerner l’a annoncé; 4°. que la morphine et le sel de Derosne existent conjointement dans l’opium, et peuvent être séparés par l’éther, qui dissout le sel de Derosne sans toucher à la combinaison de morphine et d'acide (1).

(1) On obtient la morphine, d’après M. Robiquet , en faisant bouillir, pendant un quart d'heure, une infusion concentrée d'opiam avec un peu de magnésie; il se forme un précipité grisâtre, qui paraît composé de morphine, de sous-méconate, et de matière colorante: on le lave sur un filtre, et on le fait bouillir avec de l'alcool concentré, qui dissout la morphine, et la laisse précipiter presqu’en totalité par le refroidissement ; on dissout de nouveau la morphine dans l'alcool concentré pour l'obtenir à l’état de pureté.

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