CHAPITRE IV
CLASSE Ve. Des Done NARCOTICO-ACRES.
934. On a donné le nom de poisons narcotico-äcres à ceux qui sont doués d’une saveur àcre et nauséabonde, et qui agissent à-la-fois comme narcotiques et rubéfians. Nous ferons voir plus tard combien la dénomination de narcotico-äcre convient peu à la majeure partie des substances vénéneuses de cette classe; car, 1° leurs effets narcotiques sont presque toujours le résultat d’une vive excitation qu'ils ont déterminée d’abord ; 2° quelques-uns d’entre eux ne produiseut aucune rubéfaction sur les tissus sur lesquels ils sont appliqués. |
De la Pelladona.
935. L’atropa belladona est une plante de la famille des solanées, rangée par Linnée dans la pentandrie monogynic.
Calice monophylle , en cloche, persistant, à demi-divisé
en cinq découpures pointues : coroile campanulacée, deux fois plus longue que le calice, monopétale, d’un rouge sale ou ferrugineux, à limbe ventru-et partagé en cinq lobes presque inégaux : cinq étamines, dont les filamens sont filiformes : un style un peu incliné, terminé par un ‘stigmate en tête : un ovaire supérieur, ovoïde, qui, lors de la maturité, se présente sous la forme d’une baie presque ronde, entourée à sa base par le calice, d’une couleur noire, et divisé intérieurement en deux loges, chaque loge renfermant plusieurs semences ovales ou réniformes, attachées à un placenta charnu, ou simplement nichées dans la pulpe; les placentas adhèrent à la cloison par le moyen d’une lame membraneuse ; l'embryon des graines est presque circulaire, situé vers le milieu du périsperme : fleurs axillaires, portées sur de courts pédoncules : tige haute de six à neuf décimëtres, velue et très-rameuse : feuilles ovales , trés-entières , souvent géminées et d’inégale grandeur. Cette plante croît dans les grands fossés et sur le bord des bois montueux.
Action de la Belladona sur l’économie animale.
Expérience 1°, On a fait avaler à un petit chien 30 baies müres de belladona : l'animal n’a rien éprouvé.
Expérience n°. À huit heures du matin, on a introduit dans l'estomac d’un chien robuste et de moyenne taille une demi-once d'extrait aqueux de belladona , préparé en faisant évaporer au bain-marie le suc frais de la plante et dissous dans une once et demie d’eau : on à lié l’œsophage. À huit heures et demie, efforts de vomissement , agitation marquée. À neuf heures cinq minutes, nouveaux efforts de vomissemens , cris plaintifs , commencement de faiblesse des extrémités postérieures. À dix heures et demie, cris aigus continuels, extrémités postérieures plus faibles, Ces
DE LA BELLADONA. AA symptômes ont augmenté d'intensité, ei l'animal est mort à midi moins un quart. On l’a ouvert le lendemain. Le lobe inférieur du poumon droit était dense, d’une couleur livide et peu crépitant; les autres offraient la teinte rose qui leur est naturelle. Le cœur contenait du sang coagulé. La membrane muqueuse de l’estomac était d’une coulcur rouge dans toute son étendue, mais elle n'était pas très-enflammée.
Expérienceani*. Onintroduisit dans l'estomac d’un jeune chat 20 grains d'extrait aqueux de belladona dissous dans deux onces d’eau. Peu de temps après, l'animal rejeta par le vomissement environ le tiers du liquide ingéré.' Au bout de irente-cinq minutes, sa marche était chancelante. Un quart d'heure après, il ne pouvait plus faire un pas sans tomber ; les pupilles étaient dilatées; il se coucha sur le côté, et lorsqu'on le faisait marcher il paraissait complètement ivre; mais il conservait de la sensibilité. Cinq heures après l'ingestion du poison, il était parfaitement rétabli. (Expérience communiquée par M. Brodie.)
Expérience 1v°. À une heure et demie, on a fait avaler à un carlin robusie 4 gros du même extrait dissous dans 5 gros d’eau distillée et préparé chez nn pharmacien : on a lié Pœsophage. A trois heures, l'animal n'avait offert aucun sympiôme remarquable. A'six heures , il poussait des cris plaintifs presque continuels; il était inquiet; sa démarche était lente; mais il n’éprouvait point de vertiges. Le lendemain matin, à dix heures, ses pupilles étaient excessivement dilatées ; il continuait à se plaindre, et restait tranquille, à moins qu’on ne le forcât à marcher; alors il faisait quelques pas sans vaciller; la tête paraissait lourde et était inclinée sur la poitrine. A six heures du soir, il était assoupi, chancelait beaucoup en marchant, et ressemblait aux individus ivres de vin; il se plaignait. Il est mort le même jour à neuf heures du soir.
La membrane muqueuse de l'estomac était à peine rouge; mais elle offrait, à-peu-près dans le centre, quatre petits ulcères; le canal intestinal était sain. Il y avait, au bord des lobes inférieurs des poumons , plusieurs taches noirâtres. Les ventricules du cerveau ne contenaient porut de sérosité; les vaisseaux veineux qui se distribuent à la surface externe de ce viscère étaient gorgés de sang ; la piemère était un peu injectée. 3 Expérience v°. À huit heures du matin, on à fait une plaie à la partie interne de la cuisse d’un chien de moyenne taille ; on a mis en contact avec Île tissu cellulaire 2 gros de cet extrait préparé chez le même pharmacien; on à réuni les lambeaux par quelques points de suture. Au bout de douze minutes, les pupilles étaient déjà très-dilatées ; l'animal paraissait un peu agité, ettournaitcontinuellement en décrivant un petit cercle assez régulier ; les batiemens du cœur étaient très-fréquens. À neuf heures , sa tête était lourde ; il y avait tendance à l’assoupissement ; les pattes postérieures paraissaient un peu plus faibles; les autres symptômes persistaient: il en était demème à deux heures. À huit heures du soir, il ne paraissait pas plus malade. Le Jendemain matin on l’a trouvé mort. La blessure était assez enflammée, sans escarre; le membre opéré était très-in= filtré, le canal digestif sain. L’estomac contenait des alimens à moitié digérés ( l’animal n’avait pas vomi). Les ventricules du cœur renfermaient un peu de sang en partie fluide, en partie coagulé. Les poumons, d’un rouge foncé, offraient çà et là des taches noirâtres ; leur tissu était un peu gorgé de sang noir; cependant il était assez crépitant. Expérience vi. On a recommencé la même expérience à six heures du soir, et l’on a employé 2 gros du même extrait légèrement humecté : l’animal est mort dans la nuit. Le jour suivaut, à cinq heures du matin, on a soumis à la même expérience un petit chien robuste, et l’on
DÉ LA BÉLLADOXNA, n5® à employé 2 gros de cet extrait dissous dans un gros d’eau disullée. Vingt minutes après, lanimal à paru souffrir; il allait çà et là en poussant des plaintes continuelles; les baitemens du cœur étaient réguliers, forts et fréquenss ses pupilles étaient dilatées. À six heures et demie, il continuait à se plaindre et à s’agiter; sa tête paraissait lourde. À neuf heures, il était très-mal; ses extrémités postérieures faiblissaient, il avait de la peine à se soutenir, sa démarche était vacillante, les cris étaient plus aigus, la dilatation des pupilles portée à un point extrème , la respiration gènée et un peu accélérée , Les battemens du cœur comme auparavant ; les sens étaient moins impressionnables. Il est mort à onze heures. On l’a ouvert à midi. Les pattes étaient allongées et roides, Le cœur contenait dans ses cavités des caïllots de sang noirâtre (l'animal était encore assez chaud). Les poumons paraissaient un peu moins crépilans que dans l’état naturel, Il n’y avait dans les ventricules du cerveau qu’un atome de sérosité; les vaisseaux de cet organe étaient légèrement injectés. Le canal digestif paraissait sain, L’infiltration du membre opéré était très-marquée, et il y avait eu beaucoup de sang extravasé et coagulé,
Expérience vu°. On a injecté dans la veine jugulaire d’un petit chien 30 grains du même extrait aqueux dis= sous dans six gros d’eau. Trois minutes après, l'animal. commençait à avoir une tendance à l’assoupissement. Au bout de deux minutes , il a vomi quelques matières glai« reuses , et il éprouvait de légers vertiges; ses extrémités postérieures étaient faibles, la pupille droite très-dilatée. Il était parfaitement rétabli six heures après l’injection. |
D'autres chiens sont morts lorsqu’on a injecté dans la veine jugulaire 40 ou 45 grains d'extrait aqueux de belladona. |
258 DES POISSONS NARCOTICO-ACRES. Le
Expérience vin. Nous avons répété les expériences précédentes avec les mêmes quantités d'extrait de belladona acheté chez d’autres pharmaciens , et nous avons
obtenu des eflets peu marqués, ce qui dépend sans doute de la manière dont les extraits ont été préparés.
OBSERVATIONS
1°. Un enfant de quatre ans, d’une constitution faible, mais d’ailleurs bien portant, mangea le 27 octobre, à onze heures, une assez grande quantité de baies de belladona. 1 fut pris aussitôt d’inappétence , de nausées, de von:ssemens, d'ivresse, d’un léger délire , et d’une soif inextinguible. Le médecin qu’on appela jugea qu'il y avait empoisonnement. [l était cinq heures du soir lorsqu'il vit l'enfant pour la première fois, et déjà l’on observait la tuméfaction et la rougeur de la face et des lèvres, l’écartement des paupières, la dilatation de la pupille, lPinsensibilité des yeux, l'état convulsif de la mâchoire et des muscles de la face et des extrémités, le delire, etc., etc. ; le pouls était très-faible, la respiration irrégulière. Le médecin ordonna un demi-gros d’ipécacuanha et de sucre en poudre, mêlés et divisés en onze prises : on en donnait une toutes les demi-heures. 11 se déclara des vomissemens qui entraînèrent, en plusieurs portions, quatre baies de belladona et beaucoup de suc gastrique coloré par le suc de la plante. À onze heures du soir, le docteur #unniks fut appelé avec son père et le ae Fellingue. Le malade avait pris, outre l’ipécacuanha, une tisane pété avec le miel , l’eau et le vinaigre ; il était très-assoupi, quoique agité par des mouvemens convulsifs ; on voyait quelques taches livides sur l'habitude du corps ; les sueurs étaient copieuses. L'enfant vomit encore en leur présence , et rendit une baie de belladona. On fit envelopper les jambes et les pieds avec des cataplasmes composés avec de la
DE LA BELLADONA. 259 farine de seigle et du vinaigre, et lon prescrivit une mixture composée d’eau, de vinaigre, d'oximel simple et d'esprit de nitre dulcifié , à prendre par demi-once toutes les heures. Le 28 octobre, augmentation des mouvemens convulsifs, de la rougeur de la face et des sueurs ; la pupille reste dilatée , et il y a en outre rigidité ins lépine du dos, tuméfaction de l'abdomen trés senshte au tact, Constipa= tion, pouls petit. On prescrivit une potion purgative avec les tamarins , le sené et l’oximel simple. Le soir , on donna un Javement huileux; la constipation cessa , et tous les symptômes parurent moindres. Le 29 au matin, le mieux se soutenait : on continua la mixture avec le vinaigre et l’oximel. Dans l'après-midi, le délire revint avec la tuméfaction de l’abdomen et la constipation; il se déclara aussi des aphtes : on réitéra la potion purgative. Le soir , il y eut de la fièvre, de l’agitation avec assoupissement ; le malade se DEEE en outre de douleurs de dents : on réitéra la potion avec le vinaigre et l’oximel ; le calme se rétablit au point que, le 30, la constipation avait cessé, que lappétit était revenu, et qu’enfin le malade entra en convalescence. Du 31 octobre au 4 novembre, guérison ‘parfaite par la continuation des mêmes moyens (1).
29, Des enfans mangèrent, dans un jardin, du fruit de belladona. Bientôtaprès ils eurent une fièvre ardente, avec des convulsions et des battemens de cœur très-forts; ils perdirent connaïssance, et leur esprit fut complètement aliéné. Un d’entre eux, âgé de quatre ans, mourut le lendemain : l'estomac renfermait des grains de belladona écrasés et des pepins ; il offrait trois plaies: le cœur était livide , et Le péricarde sans sérosité (2). *
(1) Journal général de Médecine, tom. xx1v, pag. 224. (2) Histoire de l'Académie des Sciences, année 1703, article Botanique,
3°. Voici les symptômes éprouvés par plus de cent cinquante militaires empoisonnés avec les baies de belladona qu’ils cueïllirent à Pirna près de Dresde, « Dilata-. tion et immobilité de la pupille, insensibilité presque absolue de l’œil à la présence des corps extérieurs, ou du moins vision confuse; injection de la conjonctive par-un sang bleuâtre; proéminence de l’œil, qui s’est montré chez plusieurs comme hébêté, et chez d’autres ardent et furieux ; sécheresse des lèvres, de la langue, du palais et de la gorge; déglutition difficile ou même impossible ; nausées non suivies de vomissement; sentiment de faiblesse , lipothymie, syncope, difliculté ou impossibilité de se tenir debout, flexion fréquente du tronc en avant, mouvement continuel des mains et des doigts, délire gai avec sourire niais, aphonie, ou sons confus poussés péniblement ; probablement besoins faux d’aller à la selle ; rétablissement insensible de la santé et de la raison, sans souvenir de l’état précédent. (Journal de Sédillot, décembre 1813, pag. 364, observ. de M. £. Gaultier de Claubry.)
4, Wepfer rapporte RE d’un enfant de Fe ans, qui éprouva des symptômes analogues à ceux qui font le sujet des observations précédentes , après avoir mangé des baies de belladona. (Ouvrage cité, p. 229.)
5°. Un enfant mange quatre baies müres de Lelladona ; un autre en mange six. Une heure après, l’un et l’autre font des extravagances qui étonnent la mère ; leurs pupilles se dilatent , leur regard n’est plus le même; ils éprouvent un délire gai accompagné de fièvre. Le médecin appelé les trouve dans un état de grande agitation, parlant à tort et à travers, courant, sautant , riant sardoniquement , le visage pourpre et le pouls précipité. Il administre à chacun d'eux un demi-grain de tartre émétique et un gros de sel de Glauber dans 4 ou 5 onces d’eau; ils évacuent abon-
DE LA BELLADONA. 61 damment pendant sept ou huit heures, et les accidens disparaissent (1).
6°. Mappi dit que le vin de belladona occasionna une gangrène universelle qui fut suivie de la mort. ( Plant.
alsat., p. 36.)