ARTICLE III
Des Expériences sur les animaux vivans | considérées comme moyen propre à constater l'existence de l'empoisonnement.
1107. On pense généralement que, parmi les différens moyens employés pour constater l’existence de l’empoisonnement, celui qui consiste à faire avaler à des chiens le liquide trouvé dans l'estomac des individus que l’on croit morts empoisonnés, mérite la préférence sur tous les autres. Si l'animal succombe, dit-on, ou qu’il éprouve des symptômes graves, c’est une preuve qu’il y a eu empoisonnement; tandis qu'il n’a pas eu lieu s’il ne se manifeste chez ui aucun accident, Cette opinion existe depuis un temps immémorial ; elle a été soutenue par des hommes peu versés en chimie, qui ont évité, sous des prétextes frivoles, de compromettre leur réputation en cherchant à analyser les liquides; elle a encore trouvé des partisans parmi les médecins éclairés qui ont senti l’impossibilité dans laquelle on était de pouvoir déterminer la nature des poisons végé- : taux, et qui ont conseillé, par conséquent, d'essayer si les
matières contenues dans l’estomac d’un individu que l’on croyait mort empoisonné, pourraient occasionner une mort prompte à des animaux bien portans. D’un autre côté, quelques médecins-légistes se sont élevés contre de pareilles expériences, comme pouvant induire les magistrats en er-. reur, et leur faire commettre dans le jugement des fautes énormes. En effet, ont-ils dit, en supposant que ces expériences aient été bien faites, ne peut-il pas arriver qu’un individu soit atteint d’une de ces maladies spontanées dans lesquelles les fluides animaux s’altèrent , contractent une âcreté remarquable, deviennent vénéneux, et causent nécessairement la mort des chiens auxquels on les fait avaler ? Ne serait-il pas absurde, dans ce cas, de prononcer que l'individu avait été empoisonné ? Maïs combien de fois, ajoutent-ils, les conclusions tirées de ces sortes d’essais ont été fautives, parce que les expériences avaient été mal faites! On a forcé des animaux à avaler des fluides nulle- * ment délétères : cependant ces animaux ont expiré quelques minutes après, parce que la liqueur avait reflué par le larynx jusqu'aux poumons. Dans d’autres circonstances , des mouvemens extraordinaires simulant les convulsions et une agitation extrème ont suivi de près l’ingestion de ce breuvage, phénomènes que l'on a attribués à une substance vénéneuse, tandis qu’ils dépendaient souvent des efforts que l'on avait faits pour contenir les animaux, de la colère dans laquelle ils étaient entrés, ou d’une susceptibilité particulière. Ces considérations nous ont engagés à entreprendre quelques expériences sur ce sujet ; dans le dessein de déterminer la valeur d’un essai aussi généralement accrédité. Voici les résultats de notre travail, 1°. Dans le cas où la matière suspecte dont l'expert peut disposer aura été analysée d’une manière convenable , on devra introduire la portion restante dans l’estomac d’un - petit chien robuste ei à jeun ; mais on se gardera de la
CONSIDÉRÉ D'UNE MANIÈRE GÉNÉRALE. G19 lui faire avaler ou de la mettre dans ses alimens, comme cela a été pratiqué jusqu’à présent. En effet, non-seulement on courrait le risque, en suivant ce procédé, d’en perdre la majeure partie, parce que l’animal la rejetterait, mais les alimens avec lesquels on la mêlerait poufraient exercer sur elle une action chimique, la décompoger au point de changer entièrement sa nature. D'ailleurs, il arriverait auroins six fois sur dix qu'une porgion refluerait par le larynx jusqu'aux poumons, et l'animal périrait asphyxié.
2°, Le meilleur moyen que l’on puisse mettre en usage consiste à détacher l’œsophage, à le percer d’un petit trou, à introduire un entonnoir de verre dans louverture, et à faire tomber le liquide dans l’estomae : cela étant fait, on lie l’œsophage au-dessous de la fente. Il serait imprudent de préférer à ee moyen l'emploi de la sonde de gomme élastique adaptée à une seringue, car plusieurs animaux mordent la sonde, la percent de trous, et le liquide s'écoule alors hors de la bouche; d’ailleurs, les seringues d’étain pourraient décomposer certains fluides vénéneux.
3°. Si la matière suspecte, au lieu d’être fluide, avait une forme molle ou solide, et qu’il fût impossible de la faire entrer dans l'estomac à l’aide de l’entonnoir, on commencerait par l’exprimer pour en obtenir la partie liquide, que l’on introduirait comme nous venons de le dire, et on ‘mettrait la portion solide dans un petit cornet de papier fin que l’on pousserait jusqu’à l’estomac par une ouverture faite à l’oœsophage : alors on pratiquerait la ligature de ce conduit. Cette manière d'opérer présente des avantages immenses. En effet, ce n’est qu’en la mettant en usage que l'on peut empêcher les vomissemens ; et combien n’y at-il pas desubstances vénéneuses dont l’estomacse débarrasserait aussitôt après leur ingestion , qui, étant ainsi retenues, peuvent développer les symptômes de l’empoisonnement et mème produire la mort !
Gao DE L'EMPOISONNEMENT
Mais, observera-t-on, l'opération de‘ l’œsophage détruit constamment la vie, et produit assez souvent des aliérations dans les tissus (voy. pag. 33 du tom. 1°"); comment donc reconnaître si la mort est le résultat de l’ingestion de la substance suspecte plutôt que de l’opération ? Cette objection n’a aucun fondement ; car, ou la matière suspecte est en assez grande quantité pour faire périr les animaux, ou elle n'est pas assez abondante. Dans le*premier cas, la mort aura lieu pendant les premières quarante-huit heures, et elle sera précédée de symptômes plus ou moins graves, phénomènes que J’on n’observe jamais après la simple ligaiure de l’œsophage (1). Si la matière n’est pas assez abondante pour déterminer la mort, l’expérience ne sera pas plus concluante qu'elle ne l’aurait été si l’oœsophage n’eût pas été lié. En effet, supposons le cas le plus défavorable pour notre opiion, celui dans lequel cette matière développerait des symptômes variables qui se dissiperaient au bout de deux ou trois jours : ces symptômes, dira-t-on, seraient attribués au poison si l’œsophage n'avait pas été lié, tandis que, dans le cas contraire, on serait tenté de croire qu’ils dépendaient de l’opération. A cela nous répondrons que cette opération ne déterminant pas elle-même, pendant les premières quarante-huit heures , d'autre symptôme qu’un léger abattement, on devrait attribuer à la substance vénéneuse tous
(4) I n’y aurait que les symptômes développés par les poisons corrosifs que l’on pourrait confondre quelquefois avec l'abattement que produit l’opération de l’œsophage ; mais l'ouverture du cadavre éclairerait : car, dans le cas où le poison corrosif déterminerait la mort pendant les premières quarantehuit heures, il donnerait lieu à une imflammation tres-étendue des membranes de l'estomac (à moins que la mort ne fût trèsprompte), lésion que ne saurait produire la simple ligature de l'œsophage.
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les autres phénomènes morbides qui se manifesteraient, D'ailleurs, l'expert ne serait-il pas blamable de prononcer sur l'existence d’un poison, parce que l'animal auquel on a fait prendre la matière suspecle à paru incommodé pendant deux outrois jours ? Ces sortes d'expériences ne doivent" être considérées comme valables qu’autant qu’elles fournissent un résultat tranché, c’est-à-dire une maladie aiguë suivie d’une mort prompte; ou quand elles ne déterminent aucun accident marqué, et que, d’ailleurs, elles sont d’accord avec les résultats obtenus par l'analyse chimique lorsque la substance vénéneuse appartient au règne minéral. Dans les cas douteux, lexpert doit toujours chercher à être favorable à l'accusé.
4°. Si la matière suspecte occasionnait la mort de l’animal , il faudrait, avant de conclure qu’il y a eu empoisonnement, s'assurer que l'individu dans le canal digestif duquel elle a été trouvée, n’a point succombé à une de ces affecuons spontanées dont nous avons parlé ; car il pourrait arriver, dans ce cas, que les fluides animaux, et particulièrement la bile, eussent contracté des qualités délétères capables de produire tous les symptômes del’empoisonnement. |
5°. Dans le cas où l'animal n'éprouverait aucun symptôme remarquable de la part de la matière suspecte, on ne serait pas en droit de conclure, d’après cette seule expérience, que l’empoisonnement n’a pas eu lieu. En effet, une multitude de causes peuvent faire que Îles liquides contenus dans Île canal digestif d’un individu qui a véritablement succombé à l’action d’un poison ne soient pas vénéneux. 1°. La substance vénéneuse peut avoir été décomposée dans l'estomac par les alimens, les boissons, ou par les tissus animaux. Aïnsi, par exemple, 12 grains de su blimé corrosif sont avalés par un homme Bien portant; il éprouve les symptômes de l’empoisonnement, et il meuri :
on fan l'ouverture du cadavre vingt-quatre, trente-six ou quarante-huit heures après. On fait avaler à un chien les matières contenues dans le canal digestif, et il n’en est point incommodé. Nous avons observé ce phénomène un trèsgrand nombre de fois. On aurait le plus grand tort de conclure que l'individu n'avait pas été empoisonné. Il est évident que, dans ce cas, le sublimé a été décomposé par les alimens et même par les membranes de l'estomac, transformé en une matière insoluble qui n’exérce aucune action nuisible sur l’économie animale. La mème chose aurait lieu si . Je vert-de-gris avait été pris avant ou après l’ingestion de l’albumine et de quelqües autres matières animales ; nous pourrions en dire autant del’hydro-chlorate d’étain et de quelques autres poisons. 2°. La substance vénéneuse peut avoir été prise à assez forte dose , ensuite rendue par le vomissement, et déterminer cependant la mort : le canal digestif renferme, dans ce cas, des mucosités, de la bile qui ne contiennent pas un atoñe du poison ingéré , et qui , par con- -séquent , ne détermineront aucun accident lorsqu'on les fera avaler à des chiens. 3°. IL peut arriver que la substance vénéneuse soit du nombre de celles qui sont facilement absorbées ; que l'individu en ait pris une assez grande quanté pour périr; mais qu'il n’en reste que très-peu dans le canal digestif : alors le résultat négatif obtenu sur les chiens seraitplutôt propre à induire en erreur qu’à éclairer; en sorte que nous pensons que les expériences de ce genre , considérées d’une manière isolée , n’ont de valeur qu’autant qu’elles offrent un résultat positif, c’est-à-dire la mort ; mais, nous le répétons, elles ne doivent être regardées, même étant bien faites, que comme un moyen secondaire propre à corroborer les inductions tirées de l’analyse chimique , des symptômes et des lésions cadavériques.