CHAPITRE IV
De t'influence des différentes circonstances physiques
sur la législation.
Dans les trois chapitres précédens j'ai tâché d'indiquer ceux des principes de la législation que je croîs tenir à la nature de toute agrégation humaine, abstraction faite de la position matérielle où elle peut se trouver ; mais n'est-il pas des circonstances particulières devapt lesquelles ces principes devraient fléchir, ou se modifier du moins d'une manière essentielle? ' •/
Une des théories les plus saillantes de Montesquieu
est celle des divers climats , quant à letir influence sur la législation. Il a consacré à cet objet quatre livres entiers de C Esprit des lois , et il semble avoir traité ce sujet avec une J)rédilection particulière. Ce^ pendant , je suis forcé de le dire , il n'en est aucun pour lequel il ait si complètement oublié sa propre maxime sur la modération en matière législative , et sur la nécessité de ne jamais se décider sans avoir considéré l'objet sous toutes les faces (i). D'après
^i) M. Villemain, dans son coui*s d'éloquence française, a remarqué avec beaucoup de raison que Montesquieu , en empruntant à Hippocratc sa théorie des climats , ne l'a présentée c^e partiellement ^ sans ajouter leè propres modifications de l'atiteur primitif au principe de l'influence des climats sur le caractère des peuples. C'est ce dont on va juger par un fragment du traité d'Hippocrate intitulé : de l'Air, des Laeux et des Eaux y où Ton verra que le grand médecin-philosophe de l'antiquité, examinant son sujet sous toutes ses faces, n'avait point négligé des considérations politiques qui ont complètement échappé à notre publiciste.
« Par là je juge que les Européens sont plus courageux que les Asiatiques ; car Tégalité des saisons engendre la paresse; et le changement exerce le corps et l'espiit , et les porte au ti*avail. Or la lâcheté naît de Toisiveté et de la paresse, et le courage est nourri par l'exercice et par l'action. Aussi les peuples d'Europe sont-ils plus belliqueux que ceux d'Asie. Le gouvernement y a encore beaucoup de part; car les Européens ne sont pas sujets à des vo\% ( il faut se reporta au temps ' d'Hippocrate.) comme les Asiatiques^ -et partout où les rois dominent ( U veut san^ doute dire les rois absolus , puisque Sparte avait ses rois ) les peuples y sont lâches , comme je l'ai déjà dit; car leur âme est esclave , et ils ne s'exposent pas volontairement pour un autre aux grands périls. Les Euro-
cette théorie, le climat déciderait seul du caractère et des mœurs d'un peuple , de la formé de son gouvernement , et de son état de liberté ou de servitude. Telle est la pensée qui domine toute cette partie de l'ouvrage, et c'est cette pensée que je vais combattre avec toute l'attention que mérite un auteur comme Montesquieu.
Je ferai d'abord remarquer deux contradictions frappantes dans les exemples qu'il choisit : après avoir attribué tous les vices aux climats méridionaux, et presque toutes les vertus aux pays du nord , il présente cependant les Indiens , ce peuple qui est placé sous une latitude si méridionale , comme possédant toutes les qualités sociales et les vertus les plus touchantes. Ensuite , dans le même chapitre , il offre le caractère des Japonais comme une sorte de type de toute espèce d'atrocités , quoique le climat du Japon soit infiniment moins chaud que celui de l'Inde.
Mais soumettons cette théorie elle-même à l'épreuve du raisonnement et de l'expérience, cette double pierre de touche de la vérité.
Il est certain que le climat, comme toute autre circonstance physique, et même comme toute autre spécialité d'un peuple, doit déterminer certaines particularités, soit dans la constitution primitive de l'homme,
péens sont libres , et ils courent aux dangers parce que c'est pour eux , et qu'ils rapportent seuls et l'honneur et le fruit de leur» victoires. Voilà de quelle manière la lâcheté et le prand courage sont en partie les effets du gons^ernement ; et c'est ce que l'on peut dire en général pour l'Europe et pour l'Asie. »
soit dans ses modifications ultérieures ,^ soit dans sa manière de vivre , soit dans Fensemble de ses usages économiques. Il est également certain que son caractère moral, et ce qu'on appelle ses mœurs doivent recevoir une influence analogue ; enfin Ton conçoit encore que le législateur doive tenir compte de toutes ces circonstances, et qu'elles doivent l'obliger à varier les moyens d' application des principes sociaux.
Jusque - là je suis d'accord avec Montesquieu ; mais d'abord il a trop oublié que de telles influences n'exercent pas seules leur empire sur les honunes , qu'elles peuvent elles-mêmes se modifier à l'infini, ifue souvent on peut les combattre et les balancer l'une par l'autre, et qu'on peut quelquefois leur faire produire un résultat tout opposé à celui qu'elles semblaient devoir opérer.
En second lieu, quelle que doive être la variété des moyens nécessaires au but de la législation, ce but luimême ne peut jamais varier^ et il ne saurait jamais être que le bonheur de tous les membres de la société, c'est-à-dire la jouissance de leurs véritables droits res^ peciifs. Quel que soit le degré de chaleur qui pénètre le sol, c'est toujours le bien-être auquel as{Hre toute créature sensible , et jamais îl ne peut être permis d'y attenter d'aucune manière sans une absolue nécessité. Elle pourra jouir ou souffrir plus ou moins vivement, mais partout elle recherchera le plaisir et fuira la douleur ; partout il lui faudra sûreté et liberté dans le développement des moyens propres à se procurer l'un et à éviter lautre. En tous lieux, comme en tout temps, le législateur devra tendre à ce résul-
tat; d'où nait robligation impérieuse et invaria^uc de réunir ses efforts pour seconder un tel développement , et pour détourner tout ce qui tendrait à Tarrêter ou le dénaturer. Jamais surtout il ne devra rien faire contre ce but. Une juste distribution des moyens respectifs pour la satisfaction des besoins , c'est-à^lii^ en un mot , la justice , telle est la règle universelle ^ INVARIABLE , IMPRESCRIPTIBLE , à laqucUc uc peut man« quer aucun législateur sans être pervers ou ^ans tomber dans la plus funeste erreur.
On voit qu'il existe ainsi des bornes bien détemii-nées à la faculté de modifier les institutions d'un peuple. On peut et Ion doit, il est vrai, varier les moyens d^ application des principes sociaux ; mais ces principes étant invariables , le mode d'application ne peut jamais être tel qu'il attente aux principes eux-mêmes. La forme d'un gouvernement n'est donc point arbitraire , car elle doit toujours être contenue dans cette limite. Ainsi , par exemple, l'expérience ayant fait voir jusqu'à présent que les hommes investis de puissance sont disposés à en abuser , il faudra partout , jusqu'à ce qu'une telle disposition 3oit changée, employer de fortes précautions contre cette disposition malheureuse^ qui est d'autant plus funeste qu'elle fait produire un résultat entièrement opposé au but qu'on se propose. Toute forme qui favorise cette tendance, au lieu de la combattre, sera donc essentiellement vicieuse dans tous les lieux et dans tous les temps. Ainsi , d'après une considération analogue , la juste distribution des avantages sociaux étant le seul but de l'organisation publique , partout la forme aristo-
cratiquê d'un gouvernement , c est-à-dire celle où tous les avantages sont dans un un petit nombre de mains, sera vicieuse et anti-sociale.
Une autre conséquence de ces principes, conséquence dont nous avons déjà aperçu quelques prémisses dans le chapitre II de celte section, c'est qu'en voulant diriger telle ou telle influence matérielle qui agit sur un peuple , on doit prendre garde de ne point donner à ce peuple un caractère factice et contraire à sa nature spontanée. C'est avec une grande réserve qu'on doit tenter directement par la législation de régler les actions de l'homme . En général , pour procurer tout l'essor nécessaire à ses dispositions favorables , comme pour empêcher l'effet de ses passions nuisibles , il suffit presque toujours des lois protectrices des droits de chacun. Que nul ne soit entravé par la puissance publique dans ce qu'il peut entreprendre de légitime, mais que cette puissance intervienne contre quiconque voudrait troubler les autres dans la jouissance de leurs droits , ou s'attribuer une part illégitime des avantages sociaux. Alors on peut être assuré de voir naître tout le mouvement nécessaire à la satisfaction des besoins, même chez les hommes les plus difficiles à émouvoir, tout comme on verra régner la paix entre les hommes chez qui le sang bouillonne avec le plus de violence. Voyez quelle activité pi*odigieuse se développa chez le flegmatique Hollandais lorsqu'il eut recouvré son indépendance. Et dans l'antiquité ^ voyez quelle modération le peuple romain , ce peuple devenu si cruel par la suite , sut mettre dans toutes ses opérations
intérieures , tant que le gouvernement lui-même ne l'eut pas privé de tous les moyens de faire valoir paisiblement ses droits.
Je crois avoir démontre suffisamn^ent que malgré la différence des circonstances physiques , la législa*^ tion ne peut jamais varier dans son butj qui sera éternellement le même pour tous les peuples; et je pense en outre que les moyens d'y parvenir ne peuvent eux-mêmes varier que par des nuances, et jamais dans leur direction essentielle , qui doit ^tre invaria-^. ble dans toutes les hypothèses possibles.
Mais, dira-t-on peut-être, de tels principes, quelque fondés qu'ils puissent être, n'empêcheront pas qu'en point de fait il n'en soit partout autrement, et que Montesquieu n'ait eu du moins raison lorsqu'il a pensé que les peuples des climats chauds devaient être subjugués parles peuples septentrionaux, et que ceux-ci étaieat seuls destinés à la liberté , tandis que les autres étaient condamnés à un esclavage perr pétueL
Sur le premier point, il est certain que les peuples septentrionaux sont disposés à se porter vers le Midi pour en faire la conquête ; mais cela prouve seulement qu'un meilleur climat les attire fortement, parr ce qu'en général les pays chauds produisent plus que les pays froids. Or le sentiment du besoin peut leur donner un assez haut degré d'énergie et une grande persistance , qui ont pu contribuer souvent a leur assurer la victoire; mais outre que ces causes sont déjà étrangères au simple degré de chaleur comme principe de force ou de faiblesse, il est certain aussi
t(iie ce sont presque toujours des vices d'orgatiisfttion politique, et non ces causes matérielles, qui otit livré les nations aux conquérans étrangers ( i ). Rome à son feerceau , mais jouissant d'une certaine liberté intérieure, ne fut point subjuguée par les Gaulois; mais Rome esclave fut envahie tour à tour par chaque horde barbare qui mit le pied sur son territoire. * D'ailleurs les nations du Midi n ont-elles pas aussi ëttbjugué celles du Nord? Long-temps avant de succomber, Rome n avait- elle pas envahi les Gaules, THelvétie, une partie de la Germanie, ainsi que la Grande-Bretagne? Annibal, à la tête de ses Africains ,^ h'avait-il pas antérieurement traversé presque sans obstacle une partie des Gaules et de lltalie? Plu» tat*d, les Arabes n'ont-ils pas conquis l'Espagne et toute la Grèce ancienne et moderne? Charlemagne n'envahit-il pas la Saxe, et Guillaume l'Angleterre? Enfin, tandis que l'Espagne seule résistait à Napoléon , ce conquérant n'avait-il pas étendu son empire et sur l'Allemagne et sur le Danemark, et jusque
(i) M. Charles Comte, dans son Traité de législation , toni. 2 , a prouvé , d'après les relations uniformes de tous les voyageurs j que c^est dan^ lès payfe chauds , iiiémfe sous la zôùe torridé; que se trouvent les hommes les plus grands, les plus forts , et en général les mieux développés sous tous les rapports. Il attribue ce phénomène , avec beaucoup de raison ce me semble , à ce qu'en général les pays chauds produisent plus de moyens de subsistance , en sorte que leurs liabitans ont rarement à sbuitfrir des privations , et qu'ils ont besoin de 'Mbins de JFatigue pour se procurel' la satisfaction de leurs i^esoins.
sur riimnense colosse du Nord, qui ne put lui opposer que la dévastation et Imcendie, après avoir subi presque autant de défaites que l'ennemi lui a\ait livré de batailles?
En second lieu , sous le rapport de la liberté intérieure , si nous considérons les peuples du Midi j chacun dans son histoire particulière, de nombreux faits viendront encore démentir l'assertion qu'ils soient impérieusement condamnés à Fesclavage par la nature de leur climat. La Grèce dé Miltiade et de Pélopidas eut-elle un autre climat que la Grèce courbée tour à tour sous le joug de Philippe, des Romains, des Arabes et des Tartares? Son climat a-t-îl changé tout à coup depuis la noble lutte qu elle vient d'engager avec ses derniers oppresseurs? Et Rome , chassant les Tarquins , eut-elle un autre climat que sous la tyrannie d'un Néron, d'un Caligula, ou sous le joug plus avilissant et souvent aussi cruel de ses prêtres couronnnés?
Faudra-t-îl , pour achever une démonstration déjà si complète, examiner l'état actuel de l'Europe sous le rapport de la liberté? Si l'on excepte l'Angleterre et la Suède , que des circonstances particulières ont favorisées , tout le reste du Nord gémit non seulement sous le despotisme politique absolu , mais encore SQUS l'empire de la féodalité, de cette servitude domestique qui assimilq presque l'homme aux animaux , et qui, tant qu'elle subsiste, rend impossible tout retour à civilisation. Dans le Midi de l'Europe , au contraire, à l'excieption' d'un trèsrpetit nombre de points , la féodalité n'existe plus , ou bi,en ejllie ne
a64 laisse que peu de traces. Et quant à la liberté politique , quoique la France et TAUeinagne méridionale n*aient encore que des institutions trop imparfaites, quoique la Suisse à beaucoup d'égards «oittombée en décadence , quoique l'Espagne ait été replacée par une force étrangère sous le joug qu'elle avait secoué, quoique l'Italie n'ait jeté qu'un faible éclair d'indépendance^ enfin lors même que la Grèce devrait retomber encore sous le joug de fer qu'elle entreprend de briser, il n'est pas moins certain que tout le Midi de l'Europe marche vers la liberté , tandis que le Nord reste encore presque entièrement enseveli dans le sommeil de la servitude.
Concluons do- tant d'exemples divers que malheureusement , il est vrai, l'erreur a fait le tour du monde entier, entraînant avec elle le despotisme, ainsi que tous les maux dont il est le père ; mais gardons-nous de croire que le triomphe de la vérité ne puisse en-: fin s'étendre» sur toute l'espèce humaine. Rejetons donc cette fausse théorie qui condamne la moitié du monde à l'esclavage, théorie désolante et pernicieuse, puisqu'elle tend à justifier les institutions les plus funestes. Non la nature n'a mis sur la terre aucun homme pour être irrésistiblement l'esclave d'un autre. Partout elle l'a doué de qualités et d'imperfections j» de force et de faiblesse , et ce mélange suffit à expliquer la lutte du bien et du mal, du juste et de l'infuste, la propension à la liberté et à la servitude. Mais heureusement , aussi l'homme, dans tous les lieux, a encore plus de tendance au bien qu'au mal; la douce faculté sympathique le porte à désirer le
bonheur d'autrui; et son intérêt même , lorsqu'il est bien entendu, Texcite à ménager celui de ses semblables. Heureusement encore il est doué d'une faculté de perfectionnement progressif dans l'individu et dans l'espèce, qui ne laisse guère entrevoir de bornes que celles de l'entière satisfaction de ses besoins. Aussi, malgré les nombreuses déviations des peuples dans la recherche des vrais principes sopiaux, l'espèce humaine marche sur une foule de points vers son amélioration. L'époque actuelle est surtout remarquable , et bien plus encourageante qu'aucune des précédentes époques. Lors de là révolution française , par exemple , deux choses principales manquèrent à son entier succès : plus de maturité dans les idées libérales , et une tendance commune avec les nations qui Tavoisinent ; mais aujourd'hui de nombreuses expériences ont en peu d'années avancé l'esprit public de plusieurs siècles», et plusieurs peuples à la fois ont le sentiment du même besoin dé régénération politique. En vain le despotisme nous menace-t-il d'appesantir encore nos chaînes (i); en vain le privilège semble-t-il jeter de nouvelles racines : rassurons-nous , les chaînes se briseront , et l'aristocratie succombera sous ses propres eflbrts. Peut-être le despotisme et l'aristocratie réunis pourront-ils encore porter quelques coups redoutables, mais ce seront les derniers. Ainsi la bête féroce qui vient d'être
(i) Ceci fut écrit lorsque la prétendue Sainte-Alliance était encore dans toute sa force, et venait de faire succomber leç Ubéraux de l'Italie et de l'Espagne.
frappée du coup mortel blesse encore en se débattant ; son agonie peut encore inspirer de leffroi, mais Finstant de sa plus grande fureur est celui qui précède sa mort!....
Quoiqu'il s'agisse , dans ce chapitre, de rinfluènce que les circonstances physiques , en général ^ exercent sur la législation , j'ai cependant cru devoir insister sur ce qui concerne spécialement les climats^ soit parce que Montesquieu avait traité cette partie avec une grande complaisance , soit parce que le degré de latitude d'un pays entraîne effectivement une foule de particularités matérielles , soit enfin parce que les principes que j'ai eu l'occasion d'étçiblir à cet égard peuvent s'appliquer à toutes les autres circonstances physiques d'un peuple.
En effet rien n'est plus facile que de faire cette application aux autres circonstances locales indiquées dans V Esprit des lois sur ce point. Ainsi, par exemple > il est certain qu'un pays de montagnes est plus aisé à défendre qu'un pays plat contre des armées régulières, et surtout contre là cavalerie et l'artillerie. D'un autre côté , l'air et le régime des montagne^ peuvent donner plus de vigueur au corps et un certain sentiment d'indépendance ; mais il est tant d'autres causes qui peuvent neutraliser ces effçts, qu'on a vi| des pays très-montueux souffrir long*ten^ps et avec résignation la servitude , tandis que les habitans des pays plats tentaient les plus grands efforts pour s'en affranchir. Ainsi la Grèce , ainsi l'Espagne restaient paisiblement esclaves, lorsque les habitans des plaines bataves conquéraient vaiUamment leur libertés
Je ne conçcHS pas , je lavoue , ce qu entend Montesquieu lorsqu'au nombre des causes de l'esprit d'indépendance des montagnards, il dit que dans les montagnes, qui sont ordinairement des lieux peu fei-. tiles , «. la liberté j c'est-à-dire le gouvernement dont on jouit , est le seul bien qui mérite qu'on le défende. » Il faudrait d'abord supposer que le gouvernement des pays montueux soit toujours protecteur , et ce n'est assurément point un gouvernement de ce genre que les Espagnols ont défendu contre les armées de Napoléon. Mais en outre que signifie cette expression que la liberté est le seul bien digne d'être défendu chez les montagnards? La liberté est-elle autre chose que la faculté de n'être point troublé dans la jouissance de tous les biens qu'on peut avoir à sa disposition? Que serait la liberté de ne jouir de rien ou de manquer de tout? En vérité , je ne conçois pas comment on peut trouver de' la profondeur à ces pensées; j'ai le malheur , moi , de n'y trouver qu'un assemblage d'enreurs de fait et de raisonnement.
Il me reste à dire un mot sur le plus ou moins de supériorité de& diverses races de l'espèce humaine , quant à l'influence que pourrait avoir sur la législation une telle différence, si elle existait réellement. Et d'abord, M. Comte me parait avoir aussi démontré de la manière la plus satisfaisante que les physiologistes sont loin d'avoir encore les données suffisantes^ à la décision rationnelle de cette question ; mais je suppose un instant (d'après quelques-uns d'entre eux) que la race caucasienne^ à laquelle nous appartenons, eût réellement ime j)rééininence d'organisation sur
les autres races , notaninient sur celle des nègres et des indigènes de TAinérique ; s'ensuivrait-il que les principes généraux de la législation dussent être différens pour les diverses races d'hommes , et que , par exemple, les nègres et les hommes de couleur cuivrée dussent être nécessairement esclaves, comme Tont prétendu presque tous ceux qui étaient intéressés à cet esclavage? Mais s'il suffisait d'une infériorité d'organisation pour motiver une telle conclusion , il faudrait , pour être conséquent , condamner aussi à l'es^ clavage tous ceux qui , dans notre race , ont moins d'intelligence que les autres ; et je demande un peu où se fixerai, .jt à cet égard les diverses lignes de démarcation entre toutes ces variétés d'une même race. On ne pourrait pas même se borner à deux grandes classes , dans l'une desquelles seraient tous les privilégiés, tandis que l'autre ne comprendrait que des surbordonnés ; car le principe devrait s'appliquer aux moindres nuances. Mais alors comment décider si Euripide serait l'esclave de Sophocle , ou Sophocle l'esclave d'Euripide ; si Socrate serait l'esclave de Platon , ou Platon celui de Socrate ; si Voltaire serait l'esclave de Racine , ou Racine de Voltaise ? On voit à quelle absurdité peut conduire tout système qui n'est pas fondé sur les véritables principes. Répétons*le donc encore une fois : quelles que soient les circonstances matérielles où se trouve un peuple , soit quant à son organisation , soit quant aux lieux qu'il habite , etc. , dès Tinstant que les individus qui le composent sont doués de sensibilité et du besoin d' être heureux qui en est la conséquence,
les principes de leur législation ne peuvent qu'être es mêmes quant au but et quant aux autres données fondamentales. Les moyens d'arriver à ce but peuvent varier, il est vrai, mais sans que cette variation puisse )am lis aller au point de contrarier le but. Et par exemple, dans la question de supériorité ou d'infériorité des races humaines, loin que l'inféfériorité pût jamais justifier l'oppression et le maintien de l'ignorance dans la race opprimée, elle ne serait qu'un motif d'une plus grande protection et du devoir d'augmenter les moyens d'instruction; car on ne doit pas oublier en outre ce que nous avons établi dans le chapitre III de la première partie , que la faiblesse a tous les droits et la force tous les devoirs. C'est ainsi que tout se touche dans notre système, et qu'une série de principes sert toujours d'appui aux autres principes , malgré la diflFérence des branches auxquelles ils appartiennent.
On pourrait encore rattacher à l'examen des circonstances matérielles d'un peuple quelques autres questions intéressantes , telles que celles sur l'étendue du territoire, sur ses limites, sa division intérieure , le nombre total ou relatif de ses habitans ; maïs ces questions cessent d'appartenir aux. principes généraux de la législation ^ et ne peuvent trouver leur place que dans le traité de droit constitua tionneL