CHAPITRE XllI
DE LA RESECTION DU COUDE ET DES DIVERSES OPERATIONS CONSERVA- TRICES QU'ON PEUT PRATIQUER SUR CETTE ARTICULATION.
Sommaire. — Historique. — Insuffisance et défectuosités fondamentales des anciens procédés. — Changement complet dans le? résultats depuis l'adoption de la méthode sous-périostée.
JJanuel opératoire de la résection du coude et des opérations plus économiques applicables à cette articulation. — Considérations anatomiques sur l'articulation du coude envisagée au point de vue de la résection. — Constitution des extrémités aux divers âges. — Des procédés appHcables aux diverses résections du coude. — Résection totale ; procédés applicables aux articulations encore mobiles dont les os ont conservé leurs rapports normaux. — Comparaison de l'incision postéro-externc avec l'incision simple rétro-olécrânienne. — Résections semi-arliculaires et résections partielles. — Procédés applicable^; aux ankyloses du coude; aux luxations irréductibles. — Des résections temporaires de l'olécràne pour explorer l'articulation et en exciser les parties altérées. — Du modelage des extrémités réséquées et de la conservation des saillies servant aux insertions musculaires ; manière de rendre les résections plus économiques sans leur faire perdre leurs avantages essentiels. — Procédés ajiplicables à l'arthrotomie, à l'abrasion et aux antres opérations économiques. — Syndesniotomic pour la réduction des luxations irréductibles.
Traitement post-opératoire des résections du coude. — Pansement et traitement de la plaie jusqu'à la cicatrisation complète. — De la position à donner au membre; temps durant lequel le coude doit être soutenu par des appareils. — Piègles de la mobilisation active et passive après la résection; abus des mouvements; erreurs répandues à ce sujet.
Des indications de la résection du coude dans les arthrites et o^téo-arthrites aiguës ou chroniques. — Inconvénients des opérations économiques dans l'articulation du coude. — Du siège des lésions dans les ostéo-arthrites fongueuses. — Origine cubitale de la plupart de ces arthrites. — Indications des résections traumatiques du coude ; résections semi-articulaires ; résections partielles, extension de leurs indications par le fait de l'antisepsie. — Désarticulation sous-périostée du coude; désossenient partiel de l'avant-bras ou ablation d'un des os du moignon. — Indications de la résection du coude dans les cas d'ankylose; ankylose recliligne; ankylose coudée; ankylose bilatérale; ankylose congénitale. — Indications de la résection dans les cas de luxations irréductibles. — Luxation totale du coude ; luxation de la tête du radius. — Inconvénients de ces résections chez les jeunes enfants. — Des obstacles à la réduction dus à l'ossilication de la gaine périostique de l'humérus décollée et entraînée en arrière avec les os de l'avant-bras.
Des moyens de pallier et de réparer les résultats défectueux de la résection du coude. — Appareils de soutien ; opérations correctrices ; excision des saillies exubérantes qui font obstacle à certains mouvements. — De la régénération osseuse et de la constitution de la néarthrose après les résections du coude.
Nouvelles autopsies de coudes réséqués par la méthode sous-péiiostéc. — Autopsie d'une femme réséquée à soixante-douze ans. — Temps nécessaire à la reconstitution de la néarthrose du coude. — Rapidité de l'ossification chez lesjcunes sujets.
Des résultats orthopédiques et fonctionnels de la résection du coude. — Rcconslitution de l'articulation sui" le type normal. — Examen fonctionnel des néarihroses du coude ; de leurs
variélôs pliysioloffiques et de leur dcfrré d'ulililé. — Des lapporls de la slruclure analomique avec les dilTéientes variétés physiologiques.
Oljscrvalioiis de réseclions anciennes se rapportant aux diverses catégorie^. — De la résection ilu coude chez les luheicideux. — Danjjer de la Icxilé de la néarlhrose après Ji'S larfçes excisions des tissus articulaires. Moyen de concilier les exii^ences de la méthode souspériostée avec la nécessité d'enlever tous les tissus lulierculcux. — Résultats de nos réseclions du cou<le dans i.'i guerre de 1S70-1M71.
Des troubles tropliiques qui suivent la résection du coude; erreurs commises à ce sujet.
Statistique pcrsomiellc ; statistiques anciennes; résultais généraux ilans les diverses catégories de résections.
g I. — Historique. — Insuffisance et défectuosités fondamentales des anciens procédés. — Changement complet dans les résultats depuis l'adoption de la méthode sous-périostée.
La resection du coude, comme opération intentionnelle et réglée, a été proposée à peu près en même temps par Park* et par Moreau*. Elle ne fut exécutée que douze ans plus tard par ce dorni(.'r chiriwgicii. C'est le 29 août 1794, à Bar-sur-Ornain, aujourd'hui llar-le-Duc, (|iie cette mémorable opération fut pratiquée pour la première fois; elle l'ut répétée la même année, puis pratiquée une troisième fois en 1797. Le succès dont elle fut suivie n'eût pas manqué d'enthousiasmer les contemporains, si les circonstances politiques du moment eussent été plus favorables aux études chirurgicales. Mais il se fit d'abord peu de bruit autour d'elle; elle fut cependant le point de départ des tentatives de Percy pour conserver les membres dans les fraclures comminutives du coude par les plaies d'armes à feu.
1. On a yciu Mcthod for (realing Ihe diseascs of llie hnee and elbow, 1783.
2. C'est dans son mémoire adressé à l'Académie de chirurgie en 1782, que .Moreau père proposa la résection du coude, comme du reste la l'éseclion de toutes les articulations.
Nous ne coniuiissons do ce travail que ce que Moreau fils en a publié dans s.i thèse en 1805.
Kon seulement Morenu père n'avait rien publié, mais il ne recueillait pas ses observations; aussi est-il probable que plusieurs de ses réseclions sont restées ignorées. Moreau fds en cite cinq dans son mémoire de 1816, quatre a])pnrtenant à son père et une à lui". Mais en 1805 (page 58), il disait : « Mon père a fait d'aulres réseclions huméro-cubilalcs, parmi lesquelles je puis citer l'opération de Mlle Cellier, de Dar-sur-Ornain, et celle de Mlle Rouyer, de Saiul- Mihicl qui se servent de leur bras d'une manière avantageuse )i. Il n'est pas question de la première. observation dans le mémoire de 1810. Celle tle Mlle Houyer esl rapporlée, mais sans date, de sorte que nous ne savons pas à quelle époque pré'cise Moreau père a l'ait sa première résection du coude. Velpeau et l.isl'ranc indiquent l'année 1782 connue date de la première opération, mais nous ne savons sur quel document se basent ces auteurs; ils ne l'indiquent pas. Ils ont confondu la réalisation île l'idée avec la proposition qui en l'ut faite dans le premier mémoire de .Moreau. Cette date serait, du reste, en détaccord avec tout ce qu'a écrit Moreau fils. (Voy. Introduction, p. 18.)
Quoi qu'il eu soit, les deux premières opérations publiées ont été pratiquées en 1794. L'une, celle du nommé Moriol, a élé l'aile le 29 août 1794 ré?eclion totale); l'autre, celle du nommé Marquoise, sergent au troisième bataillon de la Meuse, l'ut pratiquée la même année, mais à une date qui n'est pas indiquée. La résection ne fut <|ue partielle : Moreau retrancha la tubérosité externe de l'humérus et la juirtie externe de la tète du radius. .\ la lin du troisième mois, l'opéré retourna ii son bataillon et continua son service pendant deux années.
Avant Park et Moreau, on avait bien retranché l'extrémilé humérale luxée à travers la peau (Wainmann, 1758); on avait bien pu prévenir l'amputation du bras en enlevant primitivement ou secondairement des esquilles appartenant aux divers os de l'articulation du coude; on avait même enlevé l'extrémité supérieure du cubitus, atteinte de carie ou de nécrose (Justamond), mais ces opérations n'étaient pas comparables à l'ablation totale d'une articulation cariée, mise à nu par des incisions méthodiquement tracées, isolée des parties molles et retranchée ensuite avec la scie.
Ces opérations, immédiatement antérieures à celles de Moreau, et quelque intéressantes qu'elles soient au point de vue de la préparation du progrès chirurgical, ressemblent à celles qu'on trouve signalées de loin en loin dans les auteurs anciens, et appartiennent à la période d'incertitude et de confusion des résections. La période de systématisation commence avec Park et Moreau. Si le chirurgien anglais eut le mérite de concevoir le premier cette opération ou du moins de publier le premier document écrit sur ce sujet, le chirurgien français eut la gloire de l'exécuter sur l'homme vivant et de donner le procédé qui, par la rapidité dans l'exécution et l'économie des souffrances du patient, répondait le mieux aux exigences de la chirurgie du moment.
Dès sa première opération, Moreau eut un plus beau succès qu'il n'avait osé l'espérer dans sa proposition à l'Académie de chirurgie. Lorsqu'il conçut en effet cette opération, il pensait à faire souder les os les uns aux autres. « Quand la carie affecterait toute l'articulation, dit-il, dans pareille circonstance, je remporterais, je mettrais les os coupés à même de se toucher; je tiendrais le membre fixé comme dans une fracture, et j'attendrais patiemment que les pièces osseuses se soudassent^ » 11 ne croyait donc pas encore pouvoir obtenir une articulalion mobile, mais, éclairé sans doute par le beau succès qu'il avait eu dans la résection totale de l'épaule en 1786, il avait fait mieux en 1794 : il n'avait pas cherché à faire souder les os, et il obtint une articulation mobile.
Park%du reste, en 1782, ne visait pas plus haut que Moreau; l'extirpation totale de la jointure était son but, et l'ankylose osseuse son idéal. c( Parla, dit-il, en parlant de l'extirpation totale de la jointure, on obtient la guérison au moyen d'un cal, en réunissant en un seul os, sans aucune articulation mobile^ le fémur avec le tibia, quand c'est le genou qui est malade, et l'humérus, le. radius et le cubitus, quand c'est le coude qui est malade. »
Moreau ne fit pas seulement la résection totale du coude; il fit aussi la résection partielle de l'articulation, et démontra par des succès que
\. Thèse de Moreau le fils, page 52.