CHAPITRE XVIII
DE LA RÉSECTION DE LA HANCHE ET DES AUTRES OPÉRATIONS CONSERVATRICES APPLICABLES A CETTE ARTICULATION
Sommaire. — Coup d'œil sur l'histoire de la résection de la hanche : Introduction tardive de cette résection dans la pratique chirurgicale, malgré la proposition de Ch. Whiteet les expériences de Vermandois et de Chaussier. — Causes des insuccès des premières tentatives. — InQuence de Fergusson et de l'école anglaise. — Objections longtemps adressées à la méthode sous-périostée.
Technique de la résection de la hanche. — Quelques considérations anatomiques au point de vue spécial de la résection; rapports et proportions aux différents âges des diverses pièces osseuses qui constituent l'extrémité supérieure du fémur et la cavité cotyloïde. — Procédés opératoires. De la valeur des diverses incisions cutanées pour la résection de la hanche ; zone d'incision; incisions postéro-latérales. — Procédé par ostéotomie préalable dutrochanter et relèvement du coiivercle trochantérien. — Incisions antérieures. — Procédés pour la résection de la hanche ankyloséc et pour les luxations irréductibles. — Procédés pour le drainage méthodique et l'arthrotomie de la hanche; lieu d'élection pour le drainage postérieur. — Désarticulation sous-périostée de la hanche.
Du traitement post-opératoire de la résection de la hanche ; pansement de la plaie; pelvicervico-support ; position à donner au membre; lit-gouttière; attelle plâtrée pelvi-dorsopédieuse. — Traitement orthopédique après les résections de la hanche ; nécessité de l'usage prolongé des béquilles; appareils de soutien et d'extension pendant la marche. — Déplacements tardifs des membres réséqués.
Des indications de la résection de la hanche dans les diverses formes d'arthrite ou d'osléoarthrite coxo-fémorales ; comparaison des divers traitements conservateurs dans la coxalgie suppurée. Différences de l'indication opératoire suivant le traitement antérieur de la coxalgie ; travail d'oblitération de la cavité articulaire et limitation des iirocessus destructeurs dans les cas traités par l'immobilisation. — Indication de la résection dans les coxalgies acétabulaires suppurées; nécessité de l'ablation de la tête fémorale. — Du siège des lésions dans les ostéo-arthrites aiguës ou chroniques de la hanche. — Indications des résections traumatiqucs de la hanche; impossibilité de les poser d'après les résultats anciens. — Des résections orthopédiques de la hanche; ankyloscs ; luxations congénitales et accidentelles. — Ankylose bilatérale; supériorité des opérations changeant seulement la direction du fémur dans l'ankylose unilatérale; ostéotomie; ostéoclasie et osléotomoclasie. — Réintégration de la léte fémorale et résection dans les luxations congénitales ou traumatiques.
De la résection de la hanche considérée au point de vue de l'accroissement ultérieur du membre et de la constitution de la néarthrose. — Autopsies de résections anciennes. — Expériences sur les animaux : résection totale ; résection de la tète et du col en laissant le trochantcr intact ; résection du trochanter seul. — Ilyperplasic compensatrice du cartilage de conjugaison inférieur du fémur.
Dos résultats orthopédiques et fonctionnels fournis i)ar la résection de la hanche. — Fréquence de l'ankylose après les résections sous-périostées. — Solidité plus grande des néarthroses obtenues par la méthode sous-périostée. — Mobilité compensatrice des autres articulations limitantes du l)assin et du fémur. — Supériorité de l'ankylose au point de vue du fonctionnement du membre dans la marche et la station; laxilé et faible utilité fonctionnelle de
la plupart des articulations mobiles. — Observations de résections anciennes. — État des muscles qui entourent l'articulation réséquée.
Statistiques de la résection de la hanche avant et depuis l'anliscpsic. — Mortalité primitive et mortalité secondaire.
§ I. — Historique. — Introduction tardive de là résection de la hanche dans la pratique chirurgicale, malgré la proposition de Ch. White et les expériences de Vermandois et de Chaussier; causes de l'insuccès des premières tentatives. — Influence de Fergusson et de l'École anglaise. — Objections longtemps adressées à la méthode sous-périostée.
En 1770, Ch. White (de Manchester) proposa la résection de la tête du fémur. Il avait essayé l'opération sur le cadavre : par une incision externe s'étendant jusqu'au-dessous du trochanter, il avait ouvert l'articulation en arrière et fait saillir la tête du fémur, et il concluait qu'il ne doutait pas que cette opération pût se pratiquer sur le vivant avec grande chance de succès*. Seize ans après, Vermandois\ maître en chirurgie à Bourg-en-Bresse, poussé par la même idée qui avait inspiré à White ses exercices sur le cadavre, pratiqua, sur un jeune chien, la résection de la hanche. Au bout de deux mois, l'animal était guéri et marchait en pouvant s'appuyer sur sa patte. De cette expérience Yermandois tira immédiatement des conclusions applicables à l'homme ; il vit dans cette opération non seulement une ressource nouvelle pour guérir les caries articulaires, mais encore le moyen d'éviter la désarticulation de la cuisse dans les fractures du col du fémur par coups de feu. Il indiqua en même temps le procédé par lequel on pourrait la pratiquer : c'était une incision externe et postérieure, analogue à celle de White, qu'il ne connaissait pas, du reste. Quelque temps après, Kôhler fit en Allemagne de nouvelles expériences sur le chien et obtint des résultats analogues à celui de Vermandois.
En 1795, Chaussier entreprit une série d'expériences sur les résections de l'épaule, de la hanche, du coude et du genou. Opérant comme on opérait à cette époque, c'est-à-dire coupant tout ce qui séparait la peau de l'articulation pour arriver sur l'os le plus rapidement possible, il avait eu de déplorables résultats pour les ginglymes, mais avait obtenu pour les énarthroses des succès plus encourageants. Sur un chien réséqué de la hanche, qu'il avait laissé vivre quatre ans, il constata que le fémur, prolongé en haut par une sorte d'apophyse donnant insertion à plusieurs muscles, était uni au bassin par une substance ligamen-
4. Cases in Surgery ivilh remarks. Lo.idon, 1770,j). 66 et 67, by ^^■hite, F. 1\. S. onc of Ihc surgeons in London and surgeon lo tlie Manchester inlirniary.
2 Sur le Trailcmmt de que Iqiics maladies chirur g icales de l'nrltculation du Icnmr avec l'os innomim', par M. Vcrmaudois, maître en chirurgie de Bourg eu liresse, m Journal de médecine, chirurgie elj>liarmacie. Janvier 1786.
RÉSECTION DE LA liANCIII'.
teuse et cartilagineuse qui permettait à l'animal de faire des mouvements dans tous les sens'.
Mais ces expériences ne purent pas encore décider les chirurgiens à tenter l'opération sur l'homme. Morcau le père, qui avait déjà fait la résection de toutes les autres grandes articulations, n'eut pas l'occasion de pratiquer celle de la hanche. Il la proposa, en présence de Champion^,' à deux malades qui la refusèrent. Il s'était exercé à la pratiquer sur le cadavre au moyen d'un lambeau quadrilatéral, au côté externe du membre, analogue à celui qui lui avait servi pour la résection de la plupart des grandes articulations.
On fit encore d'autres expériences (Wachter, 1810), et divers chirurgiens se prononcèrent à plusieurs reprises en faveur de cette opération qu'ils auraient voulu pratiquer s'ils avaient trouvé une occasion ou si on le leur eût permis^ Mais il faut arriver jusqu'en 1821 pour qu'on se décide à franchir le pas qui séparait la théorie de la pratique, l'idée de sa réalisation. Ce fut Antony White, chirurgien de Westminster Hospital, à Londres, qui, au mois d'avril 1821, pratiqua la première résection de la hanche sur un petit garçon de huit ans. Son malade guérit parfaitement de l'opération, mais succomba cinq ans après à la phthisie pulmonaire.
Ce fait passa malheureusement inaperçu; il ne fut publié- que onze ans plus tard dans la Gazette médicale de Londres, et ne fut réellement connu que par le mémoire de Fergusson, qui le reproduisit in extenso' en 1849*. Mais déjà l'opération avait été répétée par Hewson (1825), Oppenheim (1829), Seutin (1832) : dans ces deux derniers cas, pour des plaies d'armes à feu. Toutes ces opérations se terminèrent par la mort.
Ce fut Textor (de Wurtzbourg) qui, jusqu'en 1845, avait eu le plus souvent recours à cette opération ; il la pratiqua quatre fois, en 1834, 1835, 1859 et 1845. Ses trois premières opérations furent suivies de mort; en 1845 seulement il obtint un succès : son opéré guérit définitivement^.
C'est à cette époque que Fergusson commença cette série d'opérations heureuses qui eut un grand retentissement en Angleterre, et consacra définitivement l'adoption de la résection de la hanche dans ce pays. En 1855, sur quatre opérations, il avait eu trois succès. A partir de ce moment, il fut imité par un grand nombre de ses compatriotes,
\. Mémoires de la Société médicale d'émulation, 1798.