ESQUISSE HISTORIQUE DES RÉSECTIONS
Si le premier chirurgien qui a retranché un morceau d'os, avec une scie ou une cisaille, a fait une résection, l'origine de cette opération se perd dans la plus haute antiquité et remonte même au delà des âges historiques, puisqu'il est démontré aujourd'hui, par une foule d'exemples, que les habitants des cavernes pratiquaient l'opération du trépan\ Mais si l'on veut donner le nom de résection à la conception précise et raisonnée de l'opération qui a pour but d'aller chercher, à travers les chairs une portion du squelette vivante, non nécrosée, et occupant sa position normale, on doit reconnaître, malgré les préceptes hardis de quelques chirurgiens de l'antiquité, que cette opération est de date récente et ne remonte qu'au siècle dernier.
On trouve sans doute, dans les ouvrages des chirurgiens grecs et romains, des textes qu'on doit invoquer en faveur de l'antiquité des résections; on y trouve même l'indication des résections articulaires et de l'ablation totale des grands os des membres; mais ces préceptes
i. C'est à MM. Prunières et Broea que nous devons les notions les plus intéressantes siir les crânes pcri'orés des troglodytes. Découverts d'iibord par M. Prunières en 1867 dans les cavcrlies de la Lozère, ils ont été trouvés depuis dans divers pays. Comme les hohimes de cette époque ne connaissaient pas encore l'usage des niélaux, ils pratiquaient celte opération avec des scies en silex. (Associaiion française pour l'avancement des sciences. Congres de Lille, 1874, pag. 597.)
UlSTOmuLIE DES liÉSEGTlONS.
avaient été complètement oubliés ou, du moins, étaient restés lettre morte, même pour les chirurgiens qui allaient puiser leurs inspirations dans les écrits des anciens. On attaquait les os surplace; on les trépanait; on les cautérisait hardiment, mais on ne retranchait guère que les bouts saillants dans les luxations ou fractures compliquées.
C'est vers la fin du dix-huitième siècle seulement que l'idée des résections osseuses, c'est-à-dire de l'extraction des parties osseuses mfilades, mais vivantes, et non saillantes à travei's les chairs, se dégagea nettement et donna lieu à la création d'une méthode opératoire qui marque un des grands progrès de l'art chirurgical. Park, et surtout Moreau, envisagèrent ces opérations avec une idée d'ensemble et les appliquèrent aux diverses articulations. A partir de ce moment la méthode fut créée; elle eut un but déterminé, et on lui formula des règles de plus en plus précises. Son but était d'éviter l'amputation des membres dont les os ou les articulations étaient atteints de carie; ses règles avaient surtout en vue de rendre rapide et sûre une opération qui devait, par sa longueur nécessaire, occasionner de grandes souffrances au patient. Une fois constituée, la méthode se répandit peu à peu dans le monde chirurgical, mais elle eut à surmonter de grandes difficultés pour prendre dans la pratique la place qu'elle méritait. Ce fut seulement dans la première moitié de ce siècle, et assez tard même, qu'elle réalisa les espérances de ses inventeurs.
Mais, jusqu'à ces derniers temps, on ne s'était occupé que d'enlever des portions osseuses malades ou fracturées, et l'on ne s'était inquiété, que d'une manière accessoire, des moyens de faire reconstituer les parties retranchées et de rétablir entre elles des articulations nouvelles. C'est dans notre siècle seulement, et à une époque très rapprochée de nous, qu'on s'est demandé s'il ne serait pas possible de faire reproduire les parties enlevées. On a voulu non seulement conserver les membres, mais rendre aux articulations leur fonctionnement primitif.
L'idée de la formation de l'os par le périoste, si brillamment émise par Duhamel vers le milieu du siècle dernier, resta longtemps inféconde au point de vue de la pratique des résections. Ce fut seulement après les expériences de Heine et de Flourens que l'attention des chirurgiens put être attirée sur ce point. Il en résulta quelques timides tentatives, qui restèrent isolées et presque sans écho. Pour fixer définitivement l'attention des opérateurs, et faire comprendre la valeur des ressources nouvelles que la physiologie indiquait à la chirurgie, il fallut de nouvelles expériences, entreprises spécialement dans le but de déterminer, non seulement le mode de reconstitution des os et des articulations réséquées, mais encore les conditions dans lesquelles cette reconstitution devait être cherchée et pouvait être obtenue.
Ce rapide coup d'œil jeté sur l'histoire des résections nous fait voir
INTRODUCTION
trois périodes principales dans l'évolution des idées qui se sont succédées depuis l'origine de la chirurgie jusqu'à nos jours :
Une première période, période d'incerlilvde ou de confusion, dans laquelle, malgré les préceptes hardis de quelques chirurgiens de l'antiquité, on s'est borné à retrancher des portions osseuses et à extirper des os nécrosés, sans règles et sans théories bien arrêtées.
Une seconde période, période de systématisation et de généralisation des résections, dans laquelle on a méthodiquement appliqué ces opérations à presque toutes les parties du squelette.
Une troisième période enfin ou période actuelle, dans laquelle, grâce aux expérimentations physiologiques, on a pu perfectionner les résections et leur demander d'être, non seulement des opérations conservatrices, mais encore des opérations régénératrices.
Chacune de ces périodes a besoin d'une histoire plus détaillée, pour faire apprécier la filiation des idées et les progrès de l'art qui en ont été la conséquence.
§ I. Première période ou période d'incertitude et de confusion.
Uippocrate, Celse, Galien, Anlyllus, Oribase, Paul d'Egine, Albucasis, Guy de Chaubac, A. Paré, Scultet, DelamoUe. Difficulté dans l'interprétation des textes; confusion entre la carie et la nécrose. — Période de l'Académie de chirurgie. — Interprétation des faits publiés à cette époque. — Prétendues résections articulaires de Bouclier, de Bilguer, etc. — Expériences de Duhamel; leur application à la théorie du cal et de la nécrose; leur stérilité momentanée au point de vue des résections auxquelles personne ne pensait.
Les textes des auteurs anciens, relatifs aux maladies des os, sont tellement obscurs qu'on peut les interpréter de différentes manières. On n'avait pas distingué la carie de la nécrose, et la plupart des descriptions qui se rapportent à ce qu'on désignait sous le nom de caries, de corruptio ossium, nous indiquent évidemment des portions osseuses déjà privées de vie. Quand Celse*, par exemple, nous dit qu'il faut, pour guérir l'os, le racler jusqu'à ce qu'on obtienne un peu de sang, l'apparition du sang démontrant l'intégrité de l'os, il est évident qu'il s'agit de la nécrose d'une partie de l'épaisseur de l'os. Ce qui confirme encore cette interprétation, c'est qu'il ajoute que l'emploi de la tarière est le meilleur moyen de reconnaître les limites de la carie, parce que la poussière (la sciure) de l'os n'est plus noire dès que les limites du mal sont dépassées. Il parle bien, il est vrai, de la mollesse, de la friabilité de l'os, comme indice de la carie; mais c'est justement parce qu'il entremêle tous ces symptômes, que les indications des opérations qu'il conseille pour les os malades ne peuvent avoir rien de