I. Motilité suppléée
Les muscles paralysés par la section du nerf cubital sont dans l'observation XXVII : le cubital antérieur, les deux faisceaux internes du muscle fléchisseur profond, les muscles de la région hypothénar, l'adducteur du pouce et quelquefois son court fléchisseur,
1° Aucun de ces muscles ne se contracte sur la malade de cette observation , ce qui est démontré par le défaut de : saillies musculaires ou tendineuses pendant les mouve- 1 ments des doigts et de la main.
2° Ces muscles sont de plus atrophiés et de leur pa- 1 ralysie jointe à leur atrophie résulte une double déforma- ' tion dont les figures suivantes indiquent les caractères. La déformation due à la paralysie dite encore primitive^ parce qu'elle existait déjà avant l'atrophie, se manifeste surtout lorsqu'on fait mettre la main en extension .
Alors, les métacarpiens sont renversés en arrière, les quatre têtes métacarpiennes (DDDD D'D'D'D') font saillie du
iMo, 3. — Déluiination conséuulive à la section du neil cubital.
côté du creux de la main, ce qui est dû à l'entraînement des premières phalanges en arrière par l'extenseur commun.
Le petit doigt et l'annulaire ont la première phalange (BB') en extension ; les deux autres (GC) en flexion : ces dernières, par l'action des fléchisseurs sublime et profond contre lesquels ne luttent plus les interosseux.
Le médius et l'index (EE E'E') ont une tendance à s'incliner de même. Cependant ils restent presque droits. Le pouce conserve sa position normale, sauf une légère rotation sur son axe qui exagère sa disposition à opposer.
La déformation due à l'atrophie ou secondaire se caractérise par : une dépression (H H') au niveau de la région hjpothénar, résultant de l'atrophie des muscles de cette région ; une autre à la région thénar (IL) causée par l'atrophie de l'adduc^ur. Ces deux dépressions sont séparées par un relief (KK') dû au passage des tendons fléchisseurs et des lombricaux restés intacts.
Le bord de la région hypothénar ofl're un méplat au lieu de la saillie doucement arrondie de l'adducteur du petit doigt.
La région du cubital antérieur à l'avant-bras est légèrement aplatie (M).
La dépression du creux de la main résultant de l'atrophie des interosseux est ce qu'il y a de plus caractéristique dans cette déformation.
Les détails sur la déformation, consignés dans l'observation XXIX confirment de tous points ceux que je viens de décrire.
3° Cet état des muscles occasionne certains troubles dans le mécanisme de la main.
Ainsi, sur la malade de l'observation XXVII, les deux derniers doigts, ne se fléchissant presque pas dans leur
Létiévant, Sect. uerv. 6
première phalange, ne peuvent saisir vigoureusement un corps. Par leur flexion constante dans leurs deuxième et troisième phalanges, ils se heurtent à tout objet dont la main veut s'emparer et ils gênent ainsi considérablement le jeu des autres doigts.
Le pouce et l'index peuvent cependant saisir avec facilité des objets fins, etun manche d'instrument est maintenu assez fortement entre le pouce et les deux premiers doigls.
4» Les mouvements persistant dans la main et dans les doigts, après la paralysie des muscles si nombreux qui dépendent du nerf cubital, s'expliquent par l'intervention de muscles innervés par d'autres nerfs.
Le muscle cubital antérieur paralysé est suppléé par les grand et petit palmaires : la flexion du poignet est donc possible.
Tous les interosseux sont paralysés ; aussi, les premières phalanges sont renversées en arrière, ce qui donne lieu à la saillie des têtes mélacarpiennes dans le creux de la main.
Avec ce renversement en arrière de la première phalange coïncide la flexion de la phalangine et de la phalangette, mais dans les deux derniers doigts seulement. Sur eux seuls se traduit donc fidèlement la paralysie des interosseux, dont le rôle est, comme l'on sait, de fléchir la première phalange en redressant les deux autres.
D'où vient que la même flexion ne s'observe pas dans l'index et le médius?
Ici, les deux premiers lombricaux suppléent les deux premiers interosseux. Les lombricaux prennent un point d'appui fixe sur les tendons des deux faisceaux externes, non paralysés, du fléchisseur profond ; ils agissent alors sur l'aponévrose commune à eux et aux interosseux (aponévrose de Duciienne) et fléchissent la première phalange du médius
SECTION DU NERF CUBITAL 83 et de l'index en même temps qu'ils redressent les deux dernières phalanges. Cet eflet est sans doute moins complet que lorsqu'il est produit par ses agents naturels, mais enfin il existe.
Pour l'annulaire et le petit doigt, il ne pouvait en être ainsi. Les deux derniers lombricaux prennent un point d'appui sur les tendons des deux faisceaux internes du fléchisseur profond. Ces deux faisceaux sont paralysés. C'est donc un point d'appui mobile que fournissent ces tendons. Ce manque de fixité dans leur insertion ne permet pas aux lombricaux de fléchir la première phalange de l'annulaire et du petit doigt, ni de redresser les deux dernières. D'ailleurs il ne faut pas oublier que très-souvent les lombricaux du petit doigt et de l'annulaire reçoivent leurs filets nerveux du cubital.
Ce défaut de suppléance des deux derniers interosseux par les deux derniers lombricaux, laisse l'annulaire et le petit doigt livrés à l'influence de la tonicité musculaire des extenseur commun et fléchisseur superficiel : d'où résulte l'aspect de griffe si marqué que présente cette région de la main.
Les mouvements du pouce sont produits par l'opposant et le court abducteur, peut-être par une portion du court fléchisseur, puis par le fléchisseur propre. Aussi, ils sont presque parfaits. On y constate cependant la nuance suivante : dans l'adduction, la face palmaire du pouce regarde plus directement en dedans comme si le doigt subissait un mouvement de rotation sur son axe. C'est là un effet dû à l'action de l'opposant agissant pour produire l'adduction en remplacement de l'adducteur paralysé.
En un mot, tous les mouvements que l'on supposait perdus pour la main, par l'effet de la section du nerf cubital, et qui cependant sont conservés, résultent de l'interven-
tion de muscles voisins suppléant ceux qui sont paralysés. Ç'est de la motilitè sup2:>léée.
IL Sensibilité suppléée.
Il en est de la sensibilité, à la suite de la section du nerf cubital, comme de la motilité.
Toutes deux ont les caractères imparfaits des fonctions accomplies par suppléance.
La sensibilité n'est pas complètement éteinte dans la région du nerf cubital, mais elle y est notablement altérée.
se
Fiu. II. — PlariUQ d'imesthésie après la section du nerf cubital.
La région sur laquelle la sensibilité est diminuée, ou mieux la ^j^aç/we aneslhésiée (ABC, fig, 4) comprend
ici la face palmaire du petit doigt, de la moitié interne de l'annulaire (quelquefois du médius), du tiers externe du creux de la main et de la région hypothénar.
En même temps, la face dorsale du petit doigt et de l'annulaire a aussi perdu sa sensibilité.
La ligne de circonscription de la plaque anesthésiée est très-exactement indiquée, par le sujet de l'observation XXVII, sur les régions antérieure et postérieure de la main. La figure 4 en reproduit le tracé. — Sur le malade de l'observation XXVIII, je retrouvais le même dessin.
Les caractères de la sensibilité, sur cette plaque anesthésiée, sont identiques à ceux que l'on observe sur la plaque consécutive à la section du médian .
L'anesthésie y est incomplète.
Elle a son maximum sur le bord interne (A) de la région lijpothénar, son minimiim (B) sur la bordure de la plaque, et une surface intermédiaire (G) où l'état de l'anestiiésie tient le milieu entre ces deux extrêrhes.
La température y est mal appréciée, surtout si elle est légère. La piqûre y est sentie partout, mais obtuse >,
Les sensations tactiles, mieux perçues que les précédentes, sont elles-mêmes moins nettes quand on se rapproche du point plus fortement ombré.
On ne saurait attribuer cette sensibilité obtuse ni à une section incomplète du nerf, ni à un rétablissement de sa continuité.
Sur le sujet de l'observation XXVIII, le nerf était complètement divisé ; j'ai vu ses bouts séparés ; je les ai saisis avec des pinces et suturés. Sur les sujets des observations XXVII et XXIX, la division nerveuse n'avait pas été moinsentière : aucun muscle dépendant du nerf cubital n'avait écliappé à la paralysie et à l'atropliie ; ce qui ne se rencontre pas dans les sections incomplètes du nerf.
jiQ PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE
Quant à la régénération du tronc nerveux, la vit-on jamais s'effectuer en vingt-quatre heures? Il faudrait, cependant, qu'elle eût été produite dans ce court espace de temps pour expliquer la persistance de la sensibilité sur le sujet de l'observation XXVIII, au moment du premier examen que j'en ai fait. Or cela ne s'est jamais vu. MM. Philippeau, Vulpian, Schiff n'ont pu obtenir des restaurations rapides des nerfs en sept, dix, treize et dix-sept jours, que très-rarement et sur des chats, des chiens ou des rats qui venaient de naître. En un jour, jamais on n'a rien observé de pareil.
II faudrait donc fausser les données physiologiques les mieux établies pour admettre une régénération nerveuse en si peu de temps sur le sujet de l'observation XXVIII.
Ce blessé a quarante-cinq ans ; il est dans les conditions de la régénération nerveuse s'efFectuant en plusieurs mois, quand elle a lieu ; c'est tout ce qu'on doit espérer de cette propriété physiologique du nerf.
Les conditions de la sensibilité sur les sujets des observations XXVII et XXIX étant semblables à celles que j'ai signalées sur le sujet précédent, son interprétation doit être pareille. D'ailleurs, dans ces deux faits, la régénération nerveuse, pour être admise, réclamerait la perfection de la sensibilité sur la plaque anesthésiêe.
Les caractères de cette plaque ressemblent tellement à ceux que l'on observe sur celle qui résulte de la section du médian que, dans l'un et l'autre cas, on ne saurait se refuser à les considérer comme le résultat d'une même cause : l'interruption de la continuité du nerf.
Ce qui reste de sensibilité sur la région cubitale de la main doit donc s'expliquer, dans les trois cas précédents, par le double mécanisme de la sensibilité suppléée.
Des tubes nerveux anastomotiques, venus du médian et
du radial, pénètrent dans la région paralysée, où ils suppléent imparfaitement, car ils sont rares, les tubes du nerf cubital devenus sans fonctions. Par là est entretenue cette vague sensibilité à la douleur, à la température et un peu celle du contact.
Les appareils papillaires nerveux, voisins de la plaque anesthésiée du bord cubital et qui dépendent du nerf médian et du nerf radial, entrent eux-mêmes en excitation et recueillent les impressions tactiles produites sur la région anesthésiée pour les transmettre au centre cérébral où se fait la perception.
Les sensations tactiles étant ainsi le résultat d'un double mécanisme physiologique, sont beaucoup plas nettes que les impressions de douleur et de température.
Ainsi, dans les trois observations précédentes, les caractères de la sensibilité qui reste à la région cubitale de la main, la persistance de l'atrophie et de la paralysie de tous les muscles dépendant du nerf cubital, nous forcent à invoquer ici encore la théorie de la sensibilité et de la motilité suppléées, qui seule donne 'une explication rationnelle des phénomènes que nous observons.
§ 3. Appréci&tion des autres faits de section d u nerf cubital .
Les neuf dernières observations de section du nerf cubital rapportées précédemment sont loin d'être, comme on l'a cru, des exemples de régénération nerveuse. Plusieurs sont incompréhensibles si l'on ne s'éclaire de la théorie des suppléances pour en pénétrer les mystères.
1° L'observation XXX, appréciée d'abord comme un fait de régénération du nerf cubital, conduisit M. Paulet h pratiquer la résection du nerf. L'erreur de cette suppo-
sition ressort des suites de l'opération. La théorie des suppléances explique, naturellement, les phénomènes observés dans ce cas.
11 y est dit que la paralysie fut absolue, pendant les quatre premiers mois, dans la région innervée par le nerf cubital.
Je ferai remarquer d'abord que les mouvements de flexion n'avaient pas tout à fait disparu dans les deux derniers doigts; d'autre part, les affirmations du malade ne suffisent pas pour établir que l'insensibilité fut aussi absolue que l'indique l'observation.
Si j'avais cru auxaffirmations du jeune Bellicard (Obs .IV), je l'aurais considéré comme absolument paralysé delà sensibilité dans la région du nerf médian à la main. « —Non, m'affirmait-il, quand je le vis pour la première fois et quand je frottais le bout de son indicateur avec la pointe d'une épingle, je ne sens rien, absolument rien. » Et, comme cette réponse, faite à plusieurs reprises, m'étonnait, je l'engageais à fermer les yeux, à se recueillir et à prêter toute son attention à ce qui allait se passer vers son doigt.
« — Sentez-vous s'il se passe quelque chose de particulier, d'inusité sur votre index? » lui dis-je. Alors, pendant que j'exerçais un frottement léger avec la pointe de l'épingle. « — Vous frottez, me répondit-il. — Dans quelle direction? — En long, en large. — Avec queUe force? — Légèrement, plus fortement. — En quel lieu ? — Au bout, à la racine du doigt. Et pourtant je sens que je ne sens pas, s> ajoutait-il, tant il avait de la peine à revenir de sa première opinion. Le jour même , il se rendit compte qu'il ne sentait pas, dans cette partie de la main, comme on y sent d'habitude; mais qu'il pouvait encore, avec elle, recueillir quelques impressions et les apprécier ensuite.
De même A Sk...,le sectionné du cubital de M. Paulet, affirmait ne rien sentir, bien qu'il eût certainement garde cette sensibilité très-obstuse, qui est constante après toute section du même nerf. Son affirmation, à ce sujet, est donc de nulle valeur. Il aurait fallu celle d'un medecm, 1 ayant examiné avec soin à cette époque éloignée .
S'il persistait une certaine sensibilité, dans la région cubitale delamain,iln'estpas étonnant qu'une névralgie avec hypéresthèsie y ait éclaté au quatrième mois. Quelque laiblement innervée qu'elle soit, une partie peut devenir le siège d'une névralgie. Il y aura, impossibilité d'y toucher, même légèrement, sans y réveiller d'atroces douleurs, si cette névralgie revêt le caractère d'hypéresthésie. De même, le plus léger contact sur une dent, dont le nerf est en état névralgique intense, suffit pour faire éclater de vives soul-
Il est évident, que ce n'est pas le rétablissement de la continuité du nerf cubital, qui, en permettant la transmission au cerveau des impressions douloureuses de la région cubitale, était la cause réelle de la névralgie chez A. Sk... puisque cette même névralgie reparaît sur lui malgré une interruption, opératoire cette fois, du nerf cubital, et quatre jours après cette interruption. On n'admettra certainement pas ici que le nerf s'est régénéré en quatre jours et sur une longueur de deux centimètres.
Voici l'interprétation de ce fait qui me paraît la plus rationnelle.
La névralgie est traumatique ; elle éclate au coude; c'est là son point de départ; de là elle s'irradie dans tout le département du nerf cubital.
Au coude, il se passe des phénomènes que nous fait connaître l'examen de la portion nerveuse réséquée : le nerf devient fibreux. L'accumulation incessante des éléments
conjonctifs détermine à chaque instant la compression des tubes nerveux avec lesquels ils sont en rapport; ceux-ci, pressés, s'irritent, et, à la longue, se détruisent. De cette irritation incessante des tubes nerveux résultent ces douleurs fulgurantes, par accès, comme on les rencontre dans la sclérose de la moelle.
Cette irritation produit, à son tour, l'excitation des cellules de la moelle qui sont le foyer commun, le point de départ unique des tubes nerveux destinés à la région du nerf cubital. Ces tubes se i^ndent à cette région par des chemins différents. La majorité s'engage sous le névrilème du nerf cubital; un petit nombre d'entre eux accompagne les faisceaux du médian ou du radial, et, par cette voie détournée, finit par atteindre le lieu du rendez-vous commun, la région cubitale de la main. Quelques-uns même, après avoir suivi un instant les tubes du médian, les abandonnent pour se jeter dans le cubital à diverses hauteurs.
Ce sont ces tubes, un instant égarés, si je puis me servir •de ce mot, qui, par action réflexe, sont excités à leur tour et entrent en hjpéresthésie. L'incitant irritatif part du nerf cubital au coude, va frapper la moelle en un point limité et se réfléchit sur les autres tubes émergeant de ce point.
Les exemples de ces réflexions névralgiques ne sont pas rares : une dent est irritée; elle entraîne la névralgie du filet dentaire ; mais souvent, franchissant ces limites, l'incitant névralgique va frapper le fojer médullaire commun aux tubes du trijumeau, et la réflexion névralgique s'opère sur toutes les branches de ce nerf. Dans d'autres cas plus bizarres, la réflexion ne s'opère que suivant un ou deux rameaux du trifacial, sans qu'il soit possible de donner la raison de cette distribution capricieuse.
\insi,surle bras d'A. Sk.., la névralgie réflexe, suivant la direction des tubes anastomotiques encore en relation avec les centres nerveux, exalte la sensibilité soit du bord cubital de la main, soit de la portion antibrachiale du nerf
cubital. ,
Si l'hypéresthésie de la région cubitale sur le malade de M Paulet reçoit de ces données une explication satisfaisante, ce fait rentre dans la catégorie des sections ordinaires du nerf cubital.
Le malade a eu le cubital coupé au coude, - Ce nerf ne s'est point régénéré dans son tronc. ~ H en est resuite au point de vue de la motilité, une paralysie complète avec atrophie de tous les muscles qui appartiennent au nerf cubital. La description de cet état des muscles et des mouvements perdus est des plus parfaites dans l'observation de M. Paulet ; elle confirme celle que j'en ai faite moi-même.
Au point do vue de la sensibilité, la conséquence de la section a été la formation d'une plaque anesthésiée dans la région cubitale de la main. Cette plaque, à un moment donné, est devenue le siège d'une névralgie réflexe. — Un choc opératoire survenu au quinzième mois, la résection du nerf cubital, a provoqué un soulagement de soixantedouze heures ; puis le mal a reparu ; c'est que la maladie du nerf réséqué n'était pas éteinte ; sa sclérose marchait toujours.
L'irritation durera autant que la sclérose elle-même.
Si, à la longue, tous les tubes finissaient par être détruits par compression, la névralgie finirait, elle aussi, par s'user et disparaître. Sa marche légèrement décroissante, pendant les derniers mois du séjour du malade à l'hôpital, permet d'espérer cette heureuse mais trop tardive terminaison.
Les autres observations de section du nerf cubital sont peu explicites et moins instructives que la précédente. Loin d'être des exemples de régénération nerveuse, elles s'interprètent plus aisément encore à l'aide de la théorie des suppléances motrices et sensitives.
2° Les caractères de la sensibilité et de la motilité, que l'on signale dans le fait d'Alexander (Obs. XXXI), rappellent tout à fait ceux de la sensibilité et de la motilité par suppléance. Obscures au début, elles vont en s'améliorant peu à peu à mesure qu'on s'éloigne du moment de l'opération et finissent par acquérir, par l'habitude, une assez grande perfection. Mais ce n'est jamais la sensibilité et la motilité perfectionnées qui résultent de la régénération nerveuse. D'ailleurs la pensée d'une régénération du tronc serait ici déraisonnable ; il s'agit d'une résection de quatre pouces, ce qui veut dire dix\ douze centimètres du nerf cubital. Jamais pareille longueur du nerf ne s'est régénérée.
MM. Vulpian, Philippeau, Schiff ont vu se combler des solutions de continuité de quatre ou cinq centimètres seulement sur de très-jeunes animaux.
3° Il est physiologiquement impossible d'admettre sur le blesse de Fenin (Obs. XXXII), la régénération du nerf au dix-septieme jour, surtout quand les bouts divisés n'ont pas ete reunis par suture.
Ici, non-seulement il n'y a pas eu de suture, mais encore on a abandonné le cubital au fond de la plaie, sans plus s en mquiéter. On se comportait ainsi dans les observations de section du médian rapportées par M. Paget (Obs.
et X), que quelques auteurs ont considérées comme des exemples de regénération du tronc nerveux.
Le fait de Fenin serait donc extraordinaire, si c'était un exemple de régénération.
Il devient très-compréhensible et reçoit une explication très-naturelle si l'on invoque la théorie de la sensibilité suppléée. Avec elle, on sait que le retour de la sensibilité se fait dès les premières heures, mais que cette faculté est très-obtuse alors et masquée par letat de stupeur locale et les souffi-ances du blessé. Cependant chaque jour elle s'accentue davantage. Vers le quinzième et le dix-neuvième jour, elle est assez nette pour conduire à des erreurs d'interprétation l'observateur non prévenu. J'ai vu cette erreur commise sur les sujets des observations 1 et IV : on croyait à un commencement de régénération du tronc nerveux dès les premiers jours de la blessure. On aurait certainement pu la commettre sur le malade de MM. Leudet et Delabost (Obs. XII) ; et cependant son autopsie est venue démontrer la non-réunion des bouts du nerf divisé.
4" Le mot retour iyicomplet des fonctions, dans l'observation de Lafargue (Obs. XXXIII), se rapporte tout à fait à la sensibilité et à la motilité suppléées. D'ailleurs, il faudrait beaucoup de bonne volonté pour croire à la régénération de quatre centimètres du nerf cubital, après dix mois et sur une personne âgée de trente-quatre ans.
5" Le mot 'presque , dans l'observation de Ruck (Obs. XXXIV), indique que ce retour des fonctions n'était pas complet. Il est fort heureux qu'il n'ait point été omis. Autrement nous aurions été forcé de croire à la régénération de quatre pouces de longueur du nerf cubital, ce qui jamais ne s'est vu ainsi que je l'ai dit plusieurs fois.
0» Dans le fait de Huguier (Obs. XXXV), la sensibilité est revenue le sixième mois après la résection, ainsi que les douleurs; supposerait- on , par hasard, que le nerf s'est régénéré de quatre centimètres en six mois, sur une femme âgée de trente-neuf ans ?
Je crois plus naturel de penser que la malade de Hu-
guier avait la sensibilité suppléée que présente tout sectionné du cubital; que, sur les filets anastoraotiques de la région anestliésiée, s'est déclarée la névralgie ; on sait que les plaques anesthésiées sont susceptibles d'être affectées de cette forme morbide (Obs. XXX). D'ailleurs, la malade de Huguier n'avait pas des douleurs limitées à la région cubitale.
Ces douleurs siégeaient « à la base de l'éminence thénar » et l'autopsie est venue démontrer qu'elles étaient occasionnées non-seulement par deux névrômes plexiformes du cubital à la région palmaire, mais encore par trois névrômes semblables siégeant sur les branches palmaires du médian. Pourquoi rendrait-on le nerf cubital seul respor.sable des douleurs revenues^?
Le plus coupable était le nerf médian .
7° Les mouvements du médius et de l'annulaire furent possibles immédiatement après la résection du nerf cubital sur la malade de Dupuytren (Obs. XXXVI); il n'y a rien de surprenant à cela. Le fléchisseur sublime, le * fléchisseur profond et le lombrical qui se rendent au médius sont animés par le médian ; l'extenseur commun par le radial. Les mouvements de flexion de l'annulaire sont généralement associés à ceux du médius au moyen d'une languette tendineuse que s'envoient les tendons fléchisseurs de ces deux doigts; l'annulaire, d'ailleurs, conserve le fléchisseur sublime et son extenseur commun auxquels il peut encore obéir après la section du nerf cubital.
Quant à l'adduction permanente du petit doigt, elle indique une contracture de l'adducteur de ce doigt. Cette contracture persiste dix-huit jours, autant que la ligature ; elle cesse quand tombe cette dernière, ce qui donne à supposer ou bien que la ligature a compris, dans l'anse de fil. une portion limitée du bout inférieur du nerf cubital, — ce
qui rendrait compte de la chute tardive du fil, — ou bien que le bout inférieur de ce nerf a été irrité par la présence ou le contact du nœud de la ligature. La ligature étant la cause de l'irritation transmise à l'adducteur du petit doigt, la contracture de ce muscle devait nécessairement cesser par la chute de la ligature.
8° On à produit l'observation de Steinruch(Obs. XXXVII) comme un exemple de régénération d'un nerf dans sa partie réséquée.
Elle tendrait à établir que le nerf s'est reconstitué sur une longueur de trois centimètres en trois mois.
Pour démontrer la réalité de cette hypothèse, des détails nombreux seraient nécessaires.
Je ferai remarquer seulement que la sensibilité, après trois mois, a pu être très-accusée, sans perdre pour cela les caractères de la sensibilité suppléée. J'ai déjà dit combien d'erreurs avaient été commises à ce sujet.
Le retour de la névralgie, après six mois, ne prouve pas davantage l'hypothèse de la régénération nerveuse. La névralgie a pu se déclarer de nouveau sur les filets nerveux de la moitié externe de l'annulaire qui appartient au médian et non au cubital , ou encore, sur les tubes nerveux anastomotiques destinés 4 suppléer, dans la région cubitale de la main, les rameaux du cubital lui-même paralysé.
9° OnjMoit se demander si le retour de la sensibilité a été vraiment intégral, sur le blessé de Richerand (Obs. XXXYIII), ou si l'on n'a pas pris pour une sensibilité parfaite ce qui restait de sensibilité suppléée.
J'avoue, cependant, que l'opinion d'une régénération nerveuse, dans ce cas, peut être soutenue. Les conditions, pour obtenir ce résultat, étaient des meilleures possibles : le nerf étant sectionné par un fil à ligature, les deux bonis ne pouvaient s'écarter; ils restaient constamment et exacte-
ment en rapport. La restauration pouvait déjà commencer à la périphérie du cordon nerveux pendant que l'anse du fil achevait de sectionner sa partie centrale.
L'expérimentation réussit, il est vrai, très-rarement à obtenir cette restauration rapide. J'ai déjà dit que MM. Vulpian, Philippeau et Schiff l'ont obtenue en sept, dix, treize et dix-sept jours, mais sur des animaux au sortir de la naissance. Elenburg et Londois (cités par M. Paulet), sur dixsept expériences, n'ont pas réussi une fois. M. Magnien, sur vingt-cinq expériences, n'a eu que deux succès favorables à l'opinion précédemment émise : il s'agit de deux chats adultes sur lesquels, après la section simple du nerf et la réunion par suture, M. Magnien vit la régénération s'opérer et la fonction se rétablir du huitième au vingtième jour.
Ainsi, dans toutes les observations citées dans ce chapitre, la sensibilité de la région cubitale de la main, après la section du nerf cubital, trouve son explication dans la théorie de la sensibilité suppléée. Dans une seule d'entre * elles, la dernière signalée, elle pourrait être, avec quelque apparence de raison, attribuée à la régénération nerveuse.