LA MÉTAPHYSIQUE CXVII
dans l'état actuel, si nous considérons l'homme au moment de sa naissance, c'est qu'elle est une substance capable de sentir ou d'avoir conscience. A notre âme se trouve joint un organisme qui détermine à la fois les besoins et les facultés de Thomme : la manière dont nous sommes conformés détermine les espèces d'aliments dont nous avons besoin ; les besoins sont les mobiles de toutes nos recherches ; le plaisir et la douleur conduisent l'être sentant dans toutes ses transformations K Ainsi l'individu apportant en naissant une àme dont il ne peut rien connaître, sinon qu'elle est capable de sentir, et une organisation dont nous ne pouvons pas plus connaître la nature*, ne trouvera en lui, à la lumière de la conscience, que les sensations présentes, le souvenir des sensations passées et de leurs transformations ; son moi ne sera pour lui, comme pour la statue, que la collection des sensations qu'il éprouve et de celles que la mémoire lui rappelle. Il se le représente tel qu'il lui apparaît, non tel qu'il est en réalité.
En résumé, une àme spirituelle dont la nature nous échappe et dont nous ne pouvons affirmer avec certitude que l'existence et la persistance, unie à une organisation dont la nature nous échappe également; un moi phénoménal comprenant la collection des sensations que l'àme éprouve à l'occasion des impressions produites sur ses organes par le monde extérieur : voilà ce que Condillac trouve dans l'homme. Un positivisme systématique qui
i. Traité des .<tijslèmes,3%; Traili; des Se7isalio7is, 9,349; Traité des animaux, 187; Art de penser, 39; Histoire ancienne, I, 36: 11, 27, Logique, 7, 8. 39, 56, 96, !39, etc.
2, Art de penser, 14.
CXVIII CONDILLAG
ramène tous les faits psychologiques à un fait primitif ou considéré comme tel, couronné par un spiritualisme qui affirme énergiquement tout à la fois l'existence de l'àme et l'impossibilité d'en saisir la nature et l'essence: voilà, ce nous semble, à quoi se réduisent les doctrines de Gondillac* sur l'âme.
Le monde matériel.
Diderot, en lisant la première phrase de V Essai sur VOrigine des connaissarices humaines avait cru apercevoir une certaine ressemblance entre la doctrine de Condillac et la doctrine de Berkeley. Il est certain que l'on trouverait dans les ouvrages de Condillac un grand nombre de passages' qui, considérés isolément et en eux-mêmes, feraient croire que Condillac est un véritable idéaliste. C'est ce qu'ont soutenu à des points de vue très divers Cousin et Robert, Villemain, Réthoré et Lange. On a même été- plus loin et on a essayé de faire de lui un pur phénoméniste\ Il suffira de relire ce que nous avons dit sur la manière dont la statue connaît le monde extérieur pour se convaincre que Condillac n'est ni phénoméniste ni idéaliste.
Le phénoméniste en effet n'admet, en dehors de nous comme en nous, que des phénomènes et des liaisons
1. Par là Condillac s'éloigne de Hume avec lequel on a essayé plus d'une fois de le confondre et avec lequel il offre de nombreux points de ressemblance. Voyez page 232, n. 2.
2. lutter, Histoire de la philosophie moderne, III, p. 206, en cite un certain nombre, et il suffit d'ouvrir un des ouvrages de Condillac pour en rencontrer. Voyez Essai, 1, 1 ; Traité des Sensations, passim.