‹ Traité des sensations, première partieChapitre 14 sur 190 · XIV CONDILLAC · texte numérisé non relu

XIV CONDILLAC

absolument aucun renseignement qui nous permette de

l'affirmer ou de le nier.

Condillac était donc déjà célèbre quand il publia le Traité des Sensations. Dans une Introduction destinée à exposer le dessein de l'ouvrage et adressée à la comtesse de Vassé, Condillac parle avec une admiration respectueuse, avec une émotion d'autant plus profonde qu'elle cherche à se contenir, de Mlle Ferrand*. C'est à elle qu'il doit l'idée directrice de son ouvrage. Il croyait, nous dit-il, quand il publia son Essai sur VOrigine des connaissances humaines, que la nature nous a donné l'usage entier de nos sens au moment même où elle les a formés, et que nous nous en sommes toujours servis sans étude. Mlle Ferrand lui fit concevoir que nous avons appris à voir, à entendre, à goûter, à sentir, à toucher. Elle lui fit imaginer une statue organisée intérieurement comme nous et animée d'un esprit privé de toute espèce d'idées. Ils supposèrent que l'extérieur tout de marbre ne lui permet l'usage d'aucun de ses sens et se réservèrent la liberté de les ouvrir à leur choix aux différentes impressions dont ils sont susceptibles. Ils virent ainsi que toutes les opérations de l'entendement et de la volonté ne sont que la sensation même qui se transforme différemment. Ce que Locke n'avait pu faire avec ses raisonnements sur un aveugle-

1. Traité des Sensations, à Mme la comtesse de Vassé, par M. l'abbé de Condillac, de l'Académie Royale de Berlin. 2 vol. i0-12, à Londres; et se vend à Paris chez de Bure l'aîné, Quay des Augustins, à SaiDt>Paul, 1754.

né, Mlle Ferrand l'a fait : elle a dissipé ses préjugés ; elle l'a éclairé sur les principes, sur le plan et sur les moindres détails de l'ouvrage; elle ne se prévenait jamais pour ses sentiments et il a eu le plaisir de ne se rendre qu'à la lumière en abandonnant ses anciennes opinions; elle craignait de le voir gâter son ouvrage lorsqu'il reconnaissait la supériorité de ses vues, elle reprenait elle-même les objections qu'il abandonnait pour essayer de se convaincre que ses critiques n'étaient pas fondées. Sa délicatesse l'empêchait de songer à composer un ouvrage qui eût été beaucoup plus parfait que le Traité des Sensations \ elle lui aurait défendu de reconnaître la part qu'elle avait eue à son ouvrage; mais il ne peut aujourd'hui se refuser au plaisir de lui rendre justice : c'est tout ce qui lui reste après avoir perdu un conseil sage, un critique éclairé, un ami sûr. Il se plaît à parler d'elle avec Mme de Vassé : toutes deux également estimables, elles connaissaient la raison, la vérité, le courage qui les formaient l'une pour l'autre. Ce bonheur devait finir. Il ne resta à Mlle Ferrand d'autre consolation que de n'avoir point à survivre à son amie : Entretenez-vous quelquefois de moi avec Mme de Vassé, lui disait-elle, et que ce soit avec une sorte de plaisir. Il a été jugé digne de partager cette douleur et ce plaisir, il a obtenu de Mlle Ferrand et de son amie cette preuve de leur estime et de leur amitié, il a réalisé ses plus flatteuses espérances.

1. Quand il modifia plus tard l'ouvrage dans la seconde partie qui a pour but d'expliquer corameul nous arrivons à l'idée d'extériorité, il expliqua ce changement en disant qu'il n'avait pu sur ce sujet profiter suffisamment des conseils de Mlle Ferrand.

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