‹ Traité des sensations, première partieChapitre 15 sur 190 · XVI CONDILLAC · texte numérisé non relu

XVI CONDILLAC

Rien de plus touchant que cette émotion chez un homme qui a vécu heaucoup plus p'ar l'intelligence que par le cœur. On trouverait difficilement dans tout le XVIII" siècle une page où l'amitié ait revêtu une forme plus affectueuse, plus respectueuse et plus délicate.

Le livre eut un grand succès : Diderot ou plutôt ses amis avaient soutenu que le projet n'était pas neuf et qu'il avait déjà été proposé dans la Lettre sur les Sourds et les Muets, imprimée en 1751. Condillac répondit que l'idée lui avait été communiquée longtemps avant par Mlle Ferrand : plusieurs personnes, et Diderot lui-même, savaient que c'était l'objet d'un Traité auquel il travaillait. Quoi qu'il en soit, ajoute Condillac, Diderot, qui se distingue également par la nouveauté de ses vues, par la finesse de ses réflexions et par le coloris de son style, est trop riche de ses idées pour être soupçonné d'avoir besoin de celles des autres, et je dois me déclarer seul plagiaire, si c'est l'être que de m'approprier des idées qu'on m'a abandonnées et dont on ne voulait faire aucun usage. M. de Buff"on voulut répandre le bruit qu'il avait rempli l'objet du Traité des Sensations, et que Condillac avait eu le tort de ne pas le citer. Condillac perdit patience et répondit avec vivacité dans le Traité des animaux. Charles Bonnet nous apprend de son côté, qu'il avait formé le dessein de considérer un homme sous l'idée d'une statue dont les sens agiraient séparément ou successivement, lorsqu'on lui annonça le Traité des Sensations en lui en indiquant le plan. Enfin Rousseau fit entrer au théâtre la conception de Condillac dans l'opéra comique de Pygmalion.

Michelel ' a prétendu que le titre seul de l'ouvrage, Traité des Sensations, contient tout le siècle. On peut dire qu'il ne contient même pas tout Gondillac et on ne connaîtrait que très imparfaitemement le philosophe si l'on se bornait à la lecture du Traité des Sensations. Mais il faut convenir qu'il marque une époque importante dans la vie de Gondillac; sa doctrine psychologique a trouvé sa forme la plus simple, celle sous laquelle, pendant plus d'un demi-siècle, elle sera acceptée par la plupart des philosophes français.

Grimm jugea assez sévèrement cet ouvrage : « M. l'abbé de Gondillac, écrit-il le l*"" décembre 1754, vient de donner un Traité des Sensations, en 2 volumes in-12, avec une très belle épigraphe tirée des Tusculanes de Gicéron; l'introduction n'en est pas la partie la moins intéressante. Vous n'y trouverez pas ces traits de génie, cette imagination sublime et brillante, admirable jusque dans ses écarts, ces lueurs qui vous font entrevoir de loin une lumière que vous ne découvririez jamais, cette hardiesse enfin qui caractérise la métaphysique de nos BufTon et de nos Diderot; mais vous y trouverez beaucoup de sagesse et d'exactitude, une clarté et une précision rares, beaucoup de sagacité et des observations très ingénieuses.

a Je ne suis point content du plan général du Traité des Sensations, et c'est le principal reproche que j'aie à faire à M. l'abbé de Gondillac. Mais s'il est fondé, il doit faire grand tort à son ouvrage. Je soutiens que dans les sujets métaphysiques, lorsqu'il s'agit de deviner la nature

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