‹ Traité des sensations, première partieChapitre 144 sur 190 · Elle ne saurait se rendre raison de ce phénomène · texte numérisé non relu

Elle ne saurait se rendre raison de ce phénomène

38. Comment les idées se conservent et se renouvellent dans la mémoire. — 39. Enumération des habitudes contractées par la statue. — 40. Comment ces habitudes s'entretiendront. — 41. Se fortifieront. — 42. Quelles sont les bornes de son discernement.

§ 1. A la première odeur, la capacité de sentir de notre statue est tout entière à l'impression qui se fait sur son organe. Voilà ce que j'appelle attention*.

§ 2. Dès cet instant elle commence à jouir ou à souffrir : car si la capacité de sentir est tout entière à une odeur agréable, c'est jouissance; et si elle est tout entière à une odeur désagréable, c'est souffrance.

§ 3. Mais notre statue n'a encore aucune idée des différents cbangements qu'elle pourra essuyer. Elle est donc bien, sans souhaiter d'être mieux; ou mal, sans souhaiter d'être bien. La souffrance ne peut pas plus lui faire désirer un bien quelle ne connaît pas que la jouissance lui faire craindre un mal qu'elle ne connaît pas davantage. Par conséquent, quelque désagréable que soit la première sensation, le fût-elle au point de blesser l'organe et d'être une douleur violente, elle ne saurait donner lieu au désir ^.

1. Voyez page 148, noie 1, les critiques de Bonnet et de La llomiguière. La Rooiiguière, après avoir critiqué la définition générale de l'attention, examine longuement ce passage. Voici le résumé de ses observations : i° Il n'est pas exact de dire qu'une sensation, dont l'intensité considérée dans ses causes pùy.«îiques peut varierdepuis le plus léger ébranlement de la fibre jusqu'à la convulsion de toute la machine, sans que l'dme y ait en rien inllué, soit le môme phénomène où se manifeste si pleinement l'influence de l'âme, et que nous appelons attention. 2" On ne peut admettre que la capacité de sentir soit tout entière à une première odeur, quel que soit le degré d'énergie ou de faiblesse de cette odeur. 3° Je ne devine pas la pensée de l'auteur, quand il cherche à déterminer le caractère de la première modification de la statue, puisque cette modification, provenant d'une impression faite sur l'odorat, est nécessairement passive, et que parle nom d'attention qu'il lui donne, il la fait ou semble la faire active. 4" Ce qui étonne plus que tout, c'est que, voulant montrer l'altcntion dans le premier exercice de la sensibilité, qu'ordinairement il appelle far.ulté de sentir, Coudillac ne la désigne ici que par l'expression toute passive de capacité de sentir. {Leçons de philosophie, I, u» leçon.)

2. A l'origine, il n'y en a en nous, selon Condillac, aucune in-

Si la souffrance est en nous toujours accompagnée du désir de ne pas souffrir, il ne peut pas en être de même de cette statue. La douleur ' n'occasionne en nous ce désir que parce que cet état nous est déjà connu. L'habitude que nous avons contractée de la regarder comme une chose sans laquelle nous avons été, et sans laquelle nous pouvons être encore, fait que nous ne pouvons plus souffrir qu'aussitôt nous ne désirions de ne pas souffrir, et ce désir est inséparable d'un état douloureux.

Mais la statue qui, au premier instant, ne se sent que par la douleur même qu'elle éprouve, ignore si elle peut cesser de l'être pour devenir autre chose, ou pour n'être point du tout. Elle n'a encore aucune idée de changement, de succession, ni de durée. Elle existe donc sans pouvoir former des désirs.

§ 4. Lorsqu'elle aura remarqué qu'elle peut cesser d'être ce qu'elle est pour redevenir ce qu elle a été, nous verrons ses désirs naître d'un état de douleur, qu'elle comparera à un état de plaisir que la mémoire lui rappellera. C'est par cet artifice que le plaisir et la douleur sont l'unique principe qui, déterminant toutes les opérations de son âme, doit l'élever par degrés à toutes les connaissances dont elle est capable * ; et pour démêler les progrès qu'elle pourra faire, il suffira d'observer les plaisirs qu'elle aura à désirer, les peines qu'elle aura à craindre, et l'influence des uns et des autres suivant les circonstances.

dination. C'est l'émotion, plaisir ou douleur, qui est le fait primitif et qui donne naissance à ce que, dans les doctrines de linnéité, on appelle les affections.

1. li-e édition : » fst avant le désir d'un état différent et elle n'occasionne. »

2. Le plaisir et la douleur, les besoins résultant de la conformation des organes, voilà ce qui donne naissance aux facultés et ce qui les développe. Condillac revient souvent sur cette idée. (Voyez pages 169, 180.)

DES SExNSATIONS 189

§ 5. S'il ne lui restait aucun souvenir de ses modifications, à chaque fois elle croirait sentir pour la première fois : des années entières viendraient se perdre dans chaque moment présent. Bornant donc toujours son attention à une seule manière d'être, jamais elle n'en ' compterait deux ensemble, jamais elle ne jugerait de leurs rapports : elle jouirait ou souffrirait sans avoir encore ni désir ni crainte.

i^ 6. Mais l'odeur qu'elle sent ne lui échappe pas entièrement, aussitôt que le corps odoriférant cesse d'agir sur son organe. L'attention qu'elle lui a donnée, la retient encore; et il en reste une impression plus ou moins forte, suivant que l'attention a été elle-même plus ou moins vive. Voilà la mémoire *.

Page 1