XVIII CONDILLAC
et de dévoiler ses mystères les plus cachés, il faut la consulter à chaque instant; il faut surtout que le plan général de nos opérations soit conforme et analogue à celui que la nature elle-même suit dans les siennes- Toutes ces suppositions d'un homme borné à l'odorat ou à l'ouïe, ou à deux sens, loin d'être analogues à la nature, sont au contraire tout à fait impossibles. Il n'y a poin de sens sans celui du toucher, et quand avec une audace philosophique on entreprend d'animer une statue, il ne faut pas faire ce que la nature elle-même n'aurait pu faire dans l'ordre présent des choses. Il fallait donc animer la statue comme la nature nous anime, c'est-à-dire avec tous les sens, sans en connaître l'usage, et suivre pas à pas le développement 4es sens et des facultés de cette statue ', en un mot faire la véritable histoire métaphysique de l'homme. Cet ouvrage est fondé sur des suppositions arbitraires et impossibles. Dès que l'auteur parle des aveugles-nés, vous vous retrouvez dans le monde que vous connaissez et ses remarques deviennent vraies et intéressantes. Nous distinguons en nous mémoire, jugement, imagination ; mais ces facultés que vous séparez par abstraction ne sont pas réellement distinctes de l'âme, et elles n'ont point de fonctions si bien assignées à une seule que les autres n'y concourent de leur côté. Ce qui est vrai pour les facultés de notre espri* peut s'appliquer par la même raison à nos sens et détruit entièrement le plan de M. l'abbé de Condillac. Si vous
i. La même objection est développée longuement par Cabanis et appuyée sur des considérations auatomiques et pathologiques, Rapports du Physique et du Moral de l'homme, II, 382. Condillac semble y répondre dans l'Extrait raisonné qui figure en tête de la seconde édition.
aimez ces matières vous lirez avec plaisir le morceau de l'Histoire naturelle où M. de Buffon anime sa statue; il est vrai que le philosophe exact ne se trouve pas bien à côté du philosophe de génie. La lettre sur les aveugles et celle sur les sourds et muets feront aussi tort au Traité des Sensations... Il faut convenir qu'il y a plus de génie dans ce peu de lignes * que dans tout le Traité des Sensations... Quand on est de bonne foi, on ne peut pas se dissimuler que rien n'est démontré à un certain point... je voudrais que nos philosophes n'attachassent point à leur méthode d'expliquer la manière dont se font nos sensations, un plus haut degré de certitude qu'elle n'en a réellement. »
On le voit, Grimm reproche à Condillac d'avoir procédé autrement que BufTon et Diderot, ce qui revient à dire que Grimm est l'ami de Diderot et l'admirateur de BufTon; mais en même temps, il montre ce qu'il y a d'arbitraire et d'artificiel dans la méthode de Condillac et on ne peut que lui donner raison sur ce point.
Le jugement de Bonnet sur le Traité des Sensations n'est pas non plus dépourvu de toute exactitude : « Le livre, dit-il, m'a paru plein de bonne métaphysique. L'auteur y montre beaucoup de sagacité, de netteté et de modestie. En général il m'a paru que l'auteur n'analyse pas assez : il va quelquefois par sauts. Ses idées ne sont pas si étroitement liées les unes aux autres qu'il n'y ait entre elles bien des vides, et de grands vides. Souvent il passe à côté de questions très importantes sans y toucher, il ne semble même pas se douter de leur
1. Il s'agit des passages de Diderot cités par Condillac dans la Réponse à un reproche. Voyez Eclaircissements, III.
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importance*. » Dans la conclusion de son ouvraj^e» Bonnet donne plus de précision à ses critiques : « Nous avons à regretter, dit-il, que M. l'abbé de Gondillac ait si peu analysé et qu'il ne se soit pas occupé de la mécanique des idées. Si on lit ce qu'il dit de l'attention, du désir, de la surprise, des passions, de la mémoire, etc., on sera surpris qu'un génie aussi métaphysique se soit contenté d'idées si vagues. S'il eut plus approfondi son sujet, il n'eût pas dit, par exemple, que sentir et être attentif ne sont qu'une seule et même chose. 11 eût mieux déterminé la nature de l'attention... Je pourrais faire de semblables remarques touchant ce que l'auteur expose sur la réminiscence, sur l'habitude, sur la personnalité, sur les abstractions, etc. Il eût traité ces sujets intéressants d'une manière plus heureuse, il y eût répandu plus de lumière s'il se fût appliqué à pénétrer dans la mécanique de notre être. Mais toutes ces remarques ne m'empêchent pas de faire beaucoup de cas de son livre. II renferme des détails intéressants sur le moral et des observations fines qui supposent une grande sagacité*. ;) Ce que Bonnet reproche surtout à Gondillac, c'est d'avoir tenu trop peu de compte du physique, de n'avoir pas étudié suffisamment l'action du cerveau et du système nerveux. Gondillac semble d'ailleurs avoir reconnu qu'il avait été incomplet sur ce point, puisqu'il a consacré un chapitre assez considérable de sa Logique à l'explication des causes physiques de la sensibilité et de la mémoire.
\. Esnai anali/lique sur les faciiUés de l'âme. (CEuvres d'histoire naturelle et de philosophie, VI), p. 8. L'ouvrage parut cinq ans après le Traité des Sensations. Sur Bonnet, voy. la thèse d'Albert Leinoine, Ch. Bonnet de Genève, philosophe et naturaliste.