CHAPITRE IV Des idées d'un homme borné au sens de l'odorat
1. La slatue a les idées de contenteineut et de mécoateatemfcnl.
— 2. Ces idées sont abstraites et {^énéniles. — 3. Une odeur n'est, pour la statue, qu'une idée particulière. — 4. Comment le plaisir, eu général, devient l'objet de sa volonté. — 5. Elle a des idées de nombre. — 6. Elle ne les doit qu'a sa mémoire.
— 7. Jusqu'où elle peut les étendre. — 8. Elle connaît deux sortes de vérités ; des vérités particulières, des vérités générales. — 9. Elle a quelque idée du possible. — 10. Peut-être encore de l'impossible. — il. Elle a l'idée d'une durée passée.
— 12. D'une durée à venir. — 13. D'une durée indéliLie — 14. Cette durée est pour elle une éternité. — 13. Il y a en elle deux successions. — 16. L'une de ces successions mesure les moments de l'autre. — 17. L'idée de durée n'est pas absolue.
— 18. Supposition qui le rend sensible.
§1. Notre statue ne peut être successivement de plusieurs manières, dont les unes lui plaisent, et les autres lui déplaisent, sans remarquer qu'elle passe tour à tour par un état de plaisir et par un état de peine. Avec les unes, c'est contentement, jouissance ; avec les autres, c'est mécontentement, souffrance. Elle conserve donc dans sa mémoire les idées de contentement et de mécontentement, communes à plusieurs manières d'être : et elle n'a plus qu'à considérer ses sensations sous ces deu.x rapports, pour en faire deux classes, où elle apprendra àJ distinguer des nuances, à proportion qu'elle s'y exercera] davantage.
§ 2. Abstraire, c'est séparer une idée d'une autre à] laquelle elle paraît naturellement unie. Or, en considérant que les idées de contentement et de mécontentemont sont communes à plusieurs de ses modifications,]
DES SENSATIOxXS 217
elle contracte l'habitude de les séparer de telle modification particulière, dont elle ne l'avait pas d'abord distinguée ; elle s'en fait donc des notions abstraites ; et ces notions deviennent générales, parce qu'elles sont communes à plusieurs de ses manières d'être '.
§ 3. Mais lorsqu'elle sentira successivement plusieurs fleurs de même espèce, elle éprouvera toujours une même manière d'être, et elle n'aura à ce sujet qu'une idée particulière. L'odeur de violette, par exemple, ne saurait être pour elle une idée abstraite, commune à plusieurs fleurs, puisqu'elle ne sait pas qu'il existe des violettes. Ce n'est donc que l'idée particulière d'une manière d'être, qui lui est propre. Par conséquent, toutes ses abstractions se bornent à des modifications plus ou moins agréables, et à d'autres plus ou moins désagréables.
§ 4. Lorsqu'elle n'avait que des idées particulières, elle ne pouvait désirer que telle ou telle manière d'être. Mais aussitôt qu'elle a des notions abstraites, ses désirs, son amour, sa haine, son espérance, sa crainte, sa volonté, peuvent avoir pour objet le plaisir ou la peine en général.
Cependant cet amour du bien en général n'a lieu que lorsque dans le nombre d'idées que la mémoire lui retrace confusément, elle ne distingue pas encore ce qui doit lui plaire davantage; mais dès qu'elle croit l'apercevoir, alors tous ses désirs se tournent vers une manière d'être en particulier.
§ 5. Puisqu'elle distingue les états par où elle passe,
1. Ici comme dans tout ce qui précède, Condillac décrit les faits d'une manière fort ingénieuse et bien souvent exactejmais il est loin de prouver sa théorie. C'est ainsi, pourra-t-ou dire, que procède l'esprit dans la formation des idées abstraites; mais vous aviez à montrer que l'abstraction n'est rien autre chose que la sensation, et vous vous êtes borné à l'affirmer.
Sur l'abstraction, voyez la 11" leçon du 2* volume des Leçons de philosophie de La Romiguière.
elle a quelque idée de nombre : elle a celle de l'unité, toutes les fois qu'elle éprouve une sensation, ou qu'elle s'en souvient, et elle a les idées de deux et de trois, toutes les fois que sa mémoire lui rappelle deux ou trois manières d'être distinctes : car elle prend alors connaissance d'ellemême, comme étant une odeur ou comme en ayant été deux ou trois successivement.
§ 6. Elle ne peut pas distinguer deux odeurs qu'elle sent à la fois. L'odorat par lui-même ne saurait donc lui donner que l'idée de l'unité, et elle ne peut tenir les idées des nombres que de la mémoire K
§ 7. Mais elle n'étendra pas bien loin ses connaissances à ce sujet. Ainsi qu'un enfant, qui n'a pas appris à compter, elle ne pourra pas déterminer le nombre de ses idées, lorsque la succession en aura été un peu considérable.
Il me semble que, pour découvrir la plus grande quantité qu'elle est capable de connaître distinctement, il suffît de considérer jusqu'où nous pourrions nous-mêmes compter avec le signe un. Quand les collections formées par la répétition de ce mot ne pourront pas être saisies tout à la fois d'une manière distincte, nous serons en droit de conclure que les idées précises des nombres qu'elles renferment, ne peuvent pas s'acquérir par la seule mémoire.
Or, en disant un et un, j'ai l'idée de deux; et en disant un, un et un, j'ai l'idée de trois. Mais si je n'avais, pour exprimer dix, quinze, vingt, que la répétition de ce signe, je n'en pourrais jamais déterminer les idées : car je ne saurais m* assurer, par la mémoire, d'avoir répété un autant de fois que chacun de ces nombres le demande. Il me paraît même que je ne saurais par ce moyen me