‹ Traité des sensations, première partieChapitre 153 sur 190 · Voyez la Langue des calculs · texte numérisé non relu

Voyez la Langue des calculs

faire l'idée de quatre » ; et que j'ai besoin de quelque artifice, pour être sûr de n'avoir répété ni trop ni trop peu le signe de l'unité. Je dirai, par exemple, un, un, et puis un, un ; mais cela seul prouve que la mémoire ne saisit pas distinctement quatre unités à la fois. Elle ne présente donc au delà de trois qu'une multitude indéfinie. Ceux qui croiront qu'elle peut seule étendre plus loin nos idées, substitueront un autre nombre à celui de trois. Il suffit, pour les raisonnements que j'ai à faire, de convenir qu'il y en a un au delà duquel la mémoire ne laisse plus apercevoir qu'une multitude tout à fait vague. C'est l'art des signes qui nous a appris à porter la lumière plus loin. Mais quelque considérables que soient les nombres que nous pouvons démêler, il reste toujours une multitude, qu'il n'est pas possible de déterminer, qu'on appelle par cette raison V infini, et qu'on eût bien mieux nommée V indéfini*. Ce seul changement de nom eût prévenu des erreurs '.

1. tssai sur l'orif/ine, 1, 174: « Pour moi, je n'aperçois les nombres deux ou trois qu'uulaut que je me représente deux ou trois objets différents. Si je passe au nombre quatre, je suis obligé, pour plus de facilité, d'imaginer deux objets d'un côté et deux de l'autre. Il ne faut pas se faire illusion en s'imaginant que les idées des nombres séparés de leurs signes soient quelque chose de clair et de déterminé. Ou ne peut plus douter de ce que j'avance ici depuis la relation de M. de la Condamine. Il parle d'un peu{)le qui n'a d'autre signe pour exprimer le nombre trois que celui-ci : poellarrarorincourac. Ce peuple ayant commencé d'une manière aussi peu commode, il ne lui était pas aisé de compter au delà. On ne doit donc pas avoir de la peine à comprendre que ce fussent là, comme on l'assure, les bornes de son arithmétique. »

Tout ceci est reproduit textuellement dans VArl de penser (61 et 62).

2. Descaries avait proposé déjà de nommer le monde indéfini et non infini. (Garnier, III, 274.)

3. Principalement l'erreur de croire que nous avons une idée positive de l'infini ; d'où quantité de mauvais raisonnements de la

Nous pouvons donc conclure que noire statue n'embrassera distinctement que jusqu'à trois de ses manières d'être. Au delà elle en verra une multitude, qui sera pour elle ce qu'est la notion prétendue de l'infini pour nous. Elle sera même bien plus excusable de s'y méprendre : car elle est incapable des réllexions qui pourraient la tirer d'erreur. Elle apercevra donc l'infini dans cette multitude, comme s'il y était en effet.

Enfin, nous remarquerons que son idée de l'unité est abstraite : car elle sent toutes ses manières d'être sous ce rapport général, que chacune est distinguée de toute autre.

§ 8. Gomme elle a des idées particulières et des idées générales, elle connaît deux sortes de vérités.

Les odeurs de chaque espèce de fleurs ne sont pour elle que des idées particulières. Il en sera donc de même de toutes les vérités qu'elle aperçoit, lorsqu'elle distingue une odeur d'une autre.

Mais elle a les notions abstraites de manières d'être agréables et de manières d'être désagréables. Elle connaîtra donc à ce sujet des vérités générales : elle saura qu'en général ses modifications diffèrent les unes des autres, et qu'elles lui plaisent ou déplaisent plus ou moins.

Mais ces connaissances générales supposent en elle des connaissances particulières, puisque les idées particulières « ont précédé les notions abstraites ^ i

part des uiétapliysiciens, et même quelquefois de celle des géomètres. (Note de CondUlac] Coudillac a combattu longuement cette erreur {Art de penser, ch. xu. Voyez notre Introduction, page LXXIV). Il ne s'occupe dans ce chapitre que de l'infini de quantité; il s'occupe dans le Traité des animaux, 2" partie, ch. vi,

de l'infini de qualité.

1. C'est une idée sur laquelle Coudillac revient fort souvent.

Voyez p. lia, note 2.

§ 9. Goinme elle est dans l'habitude d'être, de cesser d'être et de redevenir la même odeur, elle jugera, lorsqu'elle ne l'est pas, qu'elle pourra l'être; et lorsqu'elle l'est, qu'elle pourra ne l'être plus. Elle aura donc occasion de considérer ses manières d'être comme pouvant exister ou ne pas exister. Mais cette notion du possible ne portera point avec elle la connaissance des causes qui peuvent produire un effet : elle en supposera au contraire l'ignorance, et elle ne sera fondée que sur un jugement d'habitude. Lorsque la statue pense qu'elle peut, par exemple, cesser d'être odeur de rose, et redevenir odeur de violette, elle ignore qu'un être extérieur dispose uniquement de ses sensations *. Pour qu'elle se trompe dans son jugement, il suffit que nous nous proposions de lui taire sentir continuellement la même odeur. Il est vrai ijue son imagination y peut quelquefois suppléer : mais ce n'est que dans les occasions où les désirs sont violents ; encore même n'y réussit-elle pas toujours.

$5 10. Peut-être pourrait-elle, d'après ses jugements d'habitude, se faire aussi quelque idée de l'impossible. Accoutumée à perdre une manière d'être aussitôt qu'elle en acquiert une nouvelle, il est impossible, suivant sa manière de concevoir, qu'elle en ait deux à la fois. Le seul cas où elle croirait le contraire, ce serait celui où son imagination agirait avec assez de force pour lui retracer deux sensations avec la même vivacité, que si elle les éprouvait réellement. Mais cela ne peut guère arriver. 11 est naturel que son imagination se conforme aux

1. On peut comparer la statue de Condillac à la girouette de Bayle, qui se croit la véritable cause de son déplacement quand, après qu'elle a désiré se tourner vers le nord, le vent la tourne immédiatement de ce côté. 11 y a cette différence toutefois que Bayie applique cette comparaison à l'homme actuel, tandis que Condillac ne la croit vraie que pour la statue, qui n'est pas encore devenue un homme.

habitudes qu'elle s'est faites. Ainsi n'ayant éprouvé ses manières d'être que l'une après l'autre, elle ne les imaginera que dans cet ordre. D'ailleurs, sa mémoire n'aura pas vraisemblablement assez de force pour lui rendre présentes deux sensations qu'elle a eues et qu'elle n'a plus.

Mais ce qui me paraît plus probable, c'est que * l'habitude où elle est de juger que ce qui lui est arrivé peut lui arriver encore, renferme l'idée du possible; il est bien difficile qu'elle ait occasion de former des jugements où nous puissions retrouver l'idée que nous avons de l'impossible. Il faudrait pour cela qu'elle s'occupât de ce qu'elle n'a point encore éprouvé; mais il est bien plus naturel qu'elle soit tout entière à ce qu'elle éprouve.

§ 14. Du discernement qui se fait en elle des odeurs naît une idée de succession : car elle ne peut sentir qu'elle cesse d'être ce qu'elle était, sans se représenter dans ce changement une durée de deux instants *.

Comme elle n'embrasse d'une manière distincte que jusqu'à trois odeurs, elle ne démêlera aussi que trois instants dans sa durée. Au delà elle ne verra qu'une succession indéfinie.

Si l'on suppose que la mémoire peut lui rappeler distinctement jusqu'à quatre, cinq, six manières d'être, elle distinguera en conséquence quatre, cinq, six instants dans sa durée '. Chacun peut faire à ce sujet les hypothèses

Page 1