‹ Traité des sensations, première partieChapitre 17 sur 190 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

Cabanis reproche en outre au Traité des Sensations d'avoir méconnu l'influence des différents organes ou viscères sur les fonctions des sens. Condillac, dit-il, en faisant évidemment allusion au Traité des Sensations, n'avait pas assez de connaissances physiologiques ^

Si donc nous nous bornons à l'examen de la manière dont Condillac a exécuté le plan qu'il s'était proposé dans le Traité des Sensations sans nous occuper de la doctrine qui y est exposée, nous reconnaîtrons qu'il y a quelque chose d'artificiel et d'arbitraire dans une méthode qui, considérant séparément ce qui ne se trouve jamais séparé, peut nous amener quelquefois à prendre les conceptions de l'imagination pour des réalités. En outre, en ne tenant pas un compte suffisant des conditions physiques de la sensation, en laissant à l'écart la sensibilité générale, on est exposé à laisser dans l'ombre tout un côté de la vie psychologique qui est, sinon le plus facile à connaître, du moins l'un de ceux dont l'action retentit le plus profondément en nous . S'écarter de la réalité, ne pas la saisir tout entière, tels étaient, en ne tenant absolument compte que du but poursuivi par l'auteur', les

1. Rapports du physique et du moral, II, 388; I, 37. Sur le rôle de la sensibilité générale, à laquelle Cabanis accordait avec raison une importance considérable, voyez Kibot, les Maladies de la personnalilé, p. 2i à 57.

2. Nous ne parlons pas de la théorie de la sensation transformée; La Romiguière, précédé par Daub (Janet, Z,efo?Ji- inédites sur Cousin). Royer CoUard et Maine de Birun, Cousin et son école, l'école théologique avec de Donald, Lamennais et de Maistre, l'école positiviste, l'école néo-kautiste, ont abandonné en partie ou combattu avec une très grande vivacité l'hypothèse métaphysique de Condillac. L'empirisme le plus récent, celui qui se réclame de M. Spencer, n'admet plus lui-même une semblable eiplicalion : il ajoute à nos acquisitions personnelles

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dangers de la méthode employée par lui. Il faut reconnaître qu'il ne les a pas toujours évités.

Mais c'était aussi une idée ingénieuse et féconde que de considérer à part chacun de nos sens pour se rendre compte des idées qu'ils nous donnent à l'origine, puis de les considérer agissant de concert pour déterminer ce qu'ils nous apprennent à la suite de l'éducation que les plus riches par nature donnent à ceux qui le sont moins. L'idée de prendre une statue et d'ouvrir successivement chacun de ses sens aux différentes impressions dont ils sont susceptibles avait de quoi plaire aux femmes spirituelles de cette époque, et elle assura le succès du livre*. Les observations précises et souvent vraies que Gondillac y introduisit à côté d'affirmations arbitraires et de conceptions métaphysiques contestables, étaient en assez grand nombre pour emporter le suffrage des hommes compétents*.

Mais l'idée première de cet ouvrage appartient-elle bien à Gondillac ou plutôt à Mlle Ferrand ? On pourrait trouver à coup sûr que cette question n'a qu'une importance secondaire, puisque l'idée appartient en réalité non à celui qui l'exprime en passant sans en tirer aucune conséquence, mais à celui qui sait la rendre féconde en

celles que nos ancêtres, hommes et animaux, ont faites et qu'ils nous ont transmises par l'hérédité. Nous ne pouvons guère citer que M. Réthoré [Gondillac ou l'empirisme et le rationalisme, Paris, 1864) qui ait essayé de conserver dans son ensemble la doctrine coudillacienoe.

1. C'est Gondillac qui a le premier procuré aux ouvrages de métaphysique autant de lecteurs qu aux ouvrages qu'on appelait de goût. (Garât, Séances des Ecoles normales, I, 165.)

2. C'est ce que nous nous proposons de montrer dans les notes que nous placerons au bas du texte.

en faisant sortir tout ce qu'elle contient'. Cependant il y a lieu de se demander, au point de vue de l'histoire des idées, si Condillac a le premier conçu le projet d'examiner ainsi l'homme en le décomposant de cette façon ingénieuse, ou s'il a eu tort de ne pas citer dans son ouvrage ceux qui l'auraient précédé dans cette voie. Il y a deux choses à distinguer dans cette conception : décomposer l'homme, imaginer une statue à laquelle on ouvre successivement les sens.

Commençons par la dernière partie. Les animauxmachines des Cartésiens, l'Homme-machine et l'Hommeplante de La Mettrie (1748), auraient pu conduire à l'homme-statue *. Mais nous n'avons aucun renseignement précis qui nous permette de déterminer comment l'idée vint tout à coup à Mlle Ferrand et à Bonnet de supposer une statue, organisée intérieurement comme nous, afin de mieux observer le développement de nos sens. Bufîon, il est vrai, avait imaginé un homme tel qu'on peut croire qu'était le premier homme au moment de la création, c'est-à-dire un homme dont le corps et les organes seraient parfaitement formés, mais qui s'éveillerait tout neuf pour lui-même et pour tout ce qui l'environne. Mais Buflbn n'avait fait que développer ce

1. Voyez Pascal, de l'Esprit géométrique : « Je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à l'aventure, sans y faire une réflexion plus longue et plus étendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences qui prouve la distinction des natures spirituelle et matérielle, et en faire le principe ferme et soutenu d'une philosophie entière. » Il s'agit du Cogito, ergo sum qui sert de base à la métaphysique cartésienne, comparé au Si fallor, sum de saint Augustin .

2. Lange, II, p. 444, remarque que l'hypothèse vient d'Ârnobe. On peut même, la retrouver dans Cicéron. (Fi/t., IV, 38.)

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