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Nous sommes encore aujourd'hui dans la même ignorance

3. Remarquons en passant que Condillac fait intervenir Dieu dans la production de l'œil. L'étude de l'homme, comme celle du monde, l'a persuadé qu'il existe un être tout-puissant et tout intelligent qui a créé et organisé l'tin et l'autre (voyez Introdw:tion : Dieu).

Sur la question soulevée ici par Condillac, voyez Ferrier, les Fonctions du cerveau; Bain, l'Esprit et le corps; Luys, le Cerveau ; Taiue, l'Intelligence : « Le diamètre d'une cellule nerveuse est de 1 à 8 centièmes de millimètre d'épaisseur et il faut environ Î80 flbrcs nerveuses pour faire l'épaisseur d'un cheveu. Si l'on

Les couleurs sont donc pai' leur nature des sensations, qui tendent à se démêler; et voici comment j'imagine que no're statue parviendra à en remarquer un certain nombre.

Parmi les couleurs qui se répandent au premier instant dans son œil, et qui en occupent le fond, il peut y en avoir une qu'elle distingue d'une manière particulière, qu'elle voit comme à part : ce sera celle ,à laquelle le plaisir déterminera son attention avec un certain degré de vivacité. Si elle ne la remarquait pas plus que les autres, elle ne la démêlerait point encore. C'est ainsi que nous ne discernerions rien dans une campagne où nous voudrions tout voir à la fois et également.

Si elle en pouvait considérer avec la môme vivacité deux ensemble, elle les remarquerait avec la même faci • lité qu'une seule; si elle en pouvait considérer trois de la sorte, elle les remarquerait également. Mais c'est de

découpe dans l'écorce cérébrale uue tranche carrée ayant un millimètre de côté et un dixièuie de millimètre d'épaisseur, on y compte eu moyenne de 100 à 120 cellules, ce qui donne pour la seule écorce cérébrale îiOO millions de cellules, et à raison de 4 libres par cellule, 2 milliards de libres; encore plusieurs anatomistes sont-ils d'avis qu'il faut doubler ces chiffres. Or l'é.'-.orce cérébrale n'a qu'uu millimètre et demi d'épaisseur et tout l'encéphale, toute la moelle se compose pareillement de cellules et de fibres : jugez de leur nombre. Quant à leur enchevêtrement, il est prodigieux. Ramifiée comme le chevelu d'une plante, chacune des 31 paires de nerfs spéciaux vient se jeter dans la moelle et par la moelle communiquer avec l'encéphale ; ajoutez-y les 12 paires de nerfs crâniens qui se jettent directement dans l'encéphale : cela fait un tissu continu et compliqué d'innombrables fils blancs et d'innombrables mailles grises, une corde aux myriades de nœuds qui remplit le tuyau vertébral, un peloton aux millions de nœuds qui remplit la boîte crâniimne. Comment dévider un pareil écbeveau? Dans le tuyau et jusque dans l'entrée de la boite, on est parvenu à suivre à peu près la marche ascendante ou descendante du courant nerveux. Mais au delà les savants spéciaux ne sont pas d'accord. » (Géographie et mi^cioii'/ue cérébrales.)

quoi elle ne me parait pas encore capable : il faut que le plaisir de les considérer l'une après l'autre la prépare au plaisir d'en considérer plusieurs à la fois.

II est vraisemblable qu'elle est par rapport à deux ou trois couleurs qui s'offrent à elle avec quantité d'autres, comme nous sommes nous-mômes par rapport à un tableau un peu composé, et dont le sujet ne nous est pas familier. D'abord nous en apercevons les détails confusément. Ensuite nos yeux se fixent sur une figure, puis sur une autre ; et ce n'est qu'après les avoir remarquées successivement que nous parvenons à juger de toutes ensemble.

La vue confuse du premier coup d'œil n'est pas l'effet d'un nombre d'objets absolu et déterminé, en sorte que ce qui est confus pour moi doive Tètre pour tout autre. Elle est l'effet d'une multitude trop grande par rapport au peu d'exercice de mes yeux. Un peintre et moi nous voyons également toutes les parties d'un tableau ; mais tandis qu'il les démêle rapidement, je les découvre avec tant de peine, qu'il me semble que je vois à chaque instant ce que je n'avais point encore vu.

Ainsi donc qu'il y a dans ce tableau plus de choses distinctes pour ses yeux, et moins pour les miens ; notre statue, parmi toutes les couleurs qu'elle voit au premier instant, n'en peut vraisemblablement remarquer qu'une seule, puisque ses yeux n'ont point encore été exercés.

Alors, quoique d'autres couleurs se répandent distinctement sur sa rétine, et que par conséquent elle les voie, elles sont aussi confuses à son égard que si elles se confondaient réellement.

Tant qu'elle est tout entière à la couleur qu'elle remarque, elle n'a donc proprement aucune connaissance des autres.

Cependant ses yeux se fatiguent, soit parce que cette

couleur agit avec vivacité, soit parce qu'ils ne sauraient demeurer sans quelque effort dans la situation qui les fixe sur elle. Ils en changent donc par un mouvement machinal * ; ils en changent encore, s'ils sont par hasard frappés d'une couleur trop vive pour leur plaire, et ils ne s'arrêtent que lorsqu'ils en rencontrent une qui leur est plus agréable, parce qu'elle est un repos pour eux.

Après quelque temps ils se fatiguent encore, et ils passent à une couleur moins vive. Ainsi ils arriveront par degrés à mettre leur plus grand plaisir à ne remarquer que du noir. Enfin la lassitude peut être portée à un tel point, qu'ils se fermeront tout à fait à la lumière.

Si notre statue, ayant démêlé les couleurs dans cet ordre successif, n'en pouvait jamais remarquer plusieurs en même temps, elle serait précisément avec la vue comme elle a été avec l'odorat. Car quoique jusqu'ici elle en ait toujours vu plusieurs ensemble, toutes celles qu'elle n'a pas remarquées sont, à son égard, comme si elle ne les avait point vues : elle n'en peut tenir aucun compte. Mais il me paraît qu'elle doit apprendre à en démêler plusieurs à la fois.

§ 5. Le rouge, je le suppose, est la première couleur qui l'a frappée davantage, et qu'elle a remarquée. Son œil étant fatigué, il change de situation, et il rencontre une autre couleur, du jaune, par exemple : elle se plaît à cette nouvelle manière d'être; mais elle n'oublie pas le rouge ni le plaisir qu'il lui a fait. Son attention se partage donc entre ces deux couleurs : si elle remarque le jaune comme une manière d'être qu'elle éprouve actuellement, elle remarque le rouge comme une manière d'être qu'elle a éprouvée.

1. C'est ce que nous appellerions aujourd'hui des actions réflexes. Voyez Lotze, Medicinische Psychologie, Absch. 311; Maudsley, Physiologie et Pathologie de Vesprit.

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Mais le rouge ne peut pas attirer son attention, et continuer de ne lui paraître que comme une manière d'être qui n'est plus, si la sensation, comme je le suppose, lui en est aussi présente que celle du jaune. Après s'être rappelé qu'elle a été rouge et jaune successivement, elle remarque donc qu'elle est rouge et jaune tout à la fois.

Qu'ensuite son œil fatigué se porte sur une troisième couleur, sur du vert, par exemple ; son attention déterminée à cette manière d'être se détourne des deux premières. Cependant elle n'y est pas déterminée au point de lui faire tout à fait oublier ce qu'elle a été. Elle remarque donc encore le rouge et le jaune, comme deux manières d'être qui ont précédé.

Ce souvenir prend sur l'attention, à proportion que l'organe, fixé sur le vert, se fatigue. Insensiblement, il y a à peu près autant de part que la couleur actuellement remarquée : ainsi la statue démêle qu'elle a été du rouge et du jaune avec la même vivacité qu'elle démêle qu'elle est du vert. Dès lors elle remarque qu'elle est tout à la fois ces trois couleurs. Et comment se bornerait-elle à en considérer deux comme passées, lorsque ces sensations sont toutes trois en même temps dans ses yeux*, et qu'elles y sont d'une manière distincte?

C'est donc par le secours de la mémoire que l'œil parvient à remarquer jusqu'à deux ou trois couleurs, qui se présentent ensemble. Si, lorsqu'il remarque la seconde, la première s'oubliait totalement, jamais il ne parviendrait à juger qu'il est tout à la fois de deux manières. Mais dès que le souvenir en reste, l'attention se partage entre l'une

1. Expression impropre dans le système de Condiliac (voyez page 256) qui suppose déjà une localisation, c'est-à-dire une première habitude.

et l'autre; et aussitôt qu'il a remarqué qu'il a été successivement de deux manières, il juge qu'il est de deux tout à la fois.

§ 6. Gomme nous lui avons appris à connaître successivement trois couleurs, nous lui apprendrons à en connaître un plus grand nombre. Mais dans toute cette succession il ne s'en représentera jamais que trois distinctement; car les idées de notre statue sur les nombres ne sont pas plus étendues qu'elles l'étaient avec l'odorat *.

Si nous lui offrons ensuite toutes ces couleurs ensemble, elle n'en démêlera également que trois à la fois, et elle ne pourra déterminer le nombre des autres. Ayant démontré que l'œil a besoin de la mémoire pour les distinguer, il est hors de doute qu'il n'en distinguera pas plus que la mémoire même.

§ 7. Notre statue, portant la vue d'une couleur à une autre, ne jouit pas toujours de la manière d'être qu'elle se souvient lui avoir été plus agréable. Son imagination faisant eff'ort, pour lui représenter vivement l'objet de son désir, ne peut manquer d'agir sur ses yeux. Elle y produit donc à leur insu un mouvement, qui leur fait parcourir plusieurs couleurs, jusqu'à ce qu'ils aient rencontré celle qu'ils cherchent '. La statue a par conséquent avec ce sens un moyen de plus qu'avec les précédents, pour obtenir la jouissance de ce qu'elle désire. Il se pourra même qu'ayant d'abord retrouvé, comme par hasard, une couleur, ses yeux prennent l'habitude du mouvement propre à la leur faire retrouver encore; et cela arrivera, pourvu que les

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