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CHAPITRE XII De la vue avec Todorat, Touïe et le goût

1. Effets produits par la réunioa de ces sens. — 2. Igaorance d'où la statue ne peut sortir. — 3. Jugements qu'elle pourrait porter.

§ 1. La réunion de la vue, de l'odorat, de l'ouïe et du goût augmente le nombre des manières d'être de notre statue : la chaîne de ses idées en est plus étendue et plus variée ; les objets de son attention, de ses désirs et de sa jouissance se multiplient; elle remarque une nouvelle classe de ses modifications, et il lui semble qu'elle aperçoit en elle une multitude d'êtres tout différents. Mais elle continue à ne voir qu'elle, et rien ne la peut encore arracher à elle-même pour la porter au dehors.

§ 2. Elle ne soupçonne donc pas qu'elle doive ses manières d'être à des causes étrangères; elle ignore qu'elles lui viennent par quatre sens. Elle voit, elle sent, elle goûte, elle entend, sans savoir qu'elle a des yeux, un nez, une bouche, des oreilles : elle ne sait pas qu'elle a un corps. Enfin, elle ne remarque qu'elle éprouve ensemble ces différentes espèces de sensations qu'après les avoir étudiées séparément.

§ 3. Si, supposant qu'elle est continûment la même couleur, nous faisions succéder en elle les odeurs, les saveurs et les sons, elle se regarderait comme une couleur qui est successivement odoriférante, savoureuse et sonore. Elle se regarderait comme une odeur savoureuse, sonore et colorée, si elle était constamment la même odeur; et il faut faire la même observation sur toutes

les suppositions de cette espèce. Car c'est dans la manière d'être où elle se retrouve toujours, qu'elle doit sentir ce 77101 qui lui paraît le sujet de toutes les modifications dont elle est susceptible*.

Or, quand nous sommes portés à regarder l'étendue comme le sujet de toutes les qualités sensibles, est-ce parce qu'en effet elle en est le sujet' ; ou seulement parce que cette idée étant toujours, par une habitude que nous avons contractée, partout où les autres sont, et étant la même quoique les autres varient, elle paraît en être modifiée sans l'être'?

De même, quand des philosophes assurent qu'il n'y a que de retendue, est-ce qu'il n'existe point d'autrfi substance*? Est-ce même que l'étendue en est une '^ ? Ou

1. La statue ne peut pas plus avoir l'occasion de rapporter ses sensations à un sujet qu'elle ne l'a de les rapporter à un objet. Voyez ch. vi, § 3.

2. Grammaire, LXIX : « Il y a dans les corps quelque chose que les qualités modifient, qui en est le soutien ou le sujet, que nous nous représentons dessous et que par cette raisou nous appelons substance, de substare, être dessous. C'est un mot donné à une chose que nous savons exister, quoique nous n'en ayons point d'idée. »

3. Ibid., LXXIII : « Il y a dans chaque corps des qualités qu'on peut connaître sans le comparer avec un autre. Talle est l'étendue. Ces qualités se nomment absolues. » — CXII : « Les corps ne sont figurés, mobiles, etc., que parce qu'ils sont étendus. L'étendue est donc \a. propriété qui les distingue et elles n'en sont que des modifications. » Sur le sens du moi propriété ^ voyez Gr., p. LXX.

Condillac montre donc que l'accord de nos formes d'intuition et des formes d'existence n'est pas une chose immédiatement certaine. Kant cherche dans le sujet sentant, non dans les « choses en soi » l'origine de la notion d'espace. Voyez page 223. Herbart attribue aux choses en soi un espace intelligible (Cf. l'étendue intelligible de Malobranche), essentiellement distinct de celui que nous connaissons. Ueberweg a tenté de montrer dans sa Logik (§ 44) la réalité de l'espace tel qu'il est connu par nous.

4. Condillac proteste encore contre le matérialisme. (Voyez Introduction : l'Ame.)

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