‹ Traité des sensations, première partieChapitre 180 sur 190 · Histoire naturelle de l'homme, III, p, 264. Fume · texte numérisé non relu

Histoire naturelle de l'homme, III, p, 264. Fume

2. Devons-nous l'en croire ? La joie est le sentiment que nous goûtons lorsque nous nous trouvons mieux que nous n'avons été, ou du moins aussi bien, et que nous sommes comme nous pouvons désirer d'être. Elle ne peut donc se trouver que dans celui qui a vécu plusieurs moments, et qui a comparé les états par où il a passé. {Traité des animaux, p. 58, I" partie, cti, vi.)

272 KCLAIRCISSEVTENTS

ne savais ce que j'étais, où j'élais, d'où je venais*. J'ouvris les yeux: quel surcroît de sensation! la lumière, la voûte céleste, la verdure de la terre, le cristal des eaux*, tout m'occupait, m'animait et me donnait un sentiment inexprimable de plaisir. Je crus d'abord que tous ces objets étaient en moi, et faisaient partie de moi-môme ,

« Je m'affermissais dans cette pensée naissante lorsque je tournai les yeux vers l'astre de la lumière'; son éclat me blessa; je fermai involontairement la paupière, et je sentis une légère douleur. Dans ce moment d'obscurité, je crus avoir perdu presque tout mon être.

« Affligé*, saisi d'étonnement, je pensais à ce grand changement, quand tout à coup j'entendis des sons; le chant des oiseaux, le murmure des airs formaient un concert dont la douce impression me remuait jusqu'au fond de l'âme; j'écoutai ^ longtemps et je me persuadai bientôt que cette harmonie était moi.

« Attentif, occupé tout entier de ce nouveau genre d'existence, j'oubliais déjà la lumière, cette autre partie de mon

1. Voilà dos réllexioiis bieu prématurées : il ferait mieux de dire qu'il ne s'occupait point encore de tout cela. {Traité des Animaux.)

2. Comment ses yeux ont-il appris à démêler tous ces objets? et s'il les démêle, comment peut-il croire qu'ils font partie de lui-même? [Ihid.)

3. Cela est encore bien difficile à concevoir. Tourner les yeux vers un objet, n'est-ce pas le chercher hors de soi ? Peut-il savoir ce que c'est que diriger ses yeux d'une façon plutôt que d'une autre? En sent il le besoin? Sait-il même qu'il a des yeux? Remarquez que cet homme se meut sans avoir aucune raison de se mouvoir. Ce n'est pas ainsi qu'on a fait agir la statue. {Ibid.)

4. Cette affliction est fondée; mais elle prouve que le premier instant n'a pu être plein de joie. Car si l'affliction doit être précédée d'un sentiment agréable qu'on a perdu, la joie doit l'être d'un sentiment désagréable dont on est délivré. (Ibid.)

5. Ecouter n'est pas exact : cette expression suppose qu'il ne confond pas les sons avec lui-même.

... Je pourrais demander d'où il sait que les premiers sons qu'il a entendus étaient formés par le chant des oiseaux et le murmure des airs. (Ibid.)

ECLAIRClSSEiMENTS 273

être que j'avais connue la première, lorsque je rouvris les yeux. Quelle joie de me retrouver en possession de tant d'objets brillants! mon plaisir surpassa tout ce que j'avais senti la première fois, et suspendit pour un temps le charmant effet des sons.

« Je fixai mes regards sur mille objets divers' ; je m'aperçus bientôt que je pouvais perdre et retrouver ces objets, et que j'avais la puissance de détruire et de reproduire à mon gré cette belle partie de moi-même; et quoiqu'elle m'eût paru immense- en grandeur, par la quantité des accidents de lumière et par la variété des couleurs, je crus reconnaître que tout était contenu dans une portion de mon être.

« Je commençais à voir sans émotion et à entendre sans trouble', lorsqu'un air léger*, dont je sentis la fraîcheur, m'apporta des parfums qui me causèrent un épanouissement intime et me donnèrent un sentiment d'amour pour moi-même^.

« Agité par toutes ces sensations, pressé par les plaisirs d'une si belle et si grande existence, je me levai tout d'un coup, et je me sentis transporté^ par une force inconnue.

1. II voit donc encore bien plus de choses que la première fois ; mais il y a de la contradiction à fixer ses regards sur des objets et à croire, comme il fait, que ces objets sont tous en lui, dans ses yeux. [Traité des Aiiimaïun.)

2. Il est étonnant que l'idée d'immensité soit une des premières qu'il acquiert. [Ibid.)

3. Il me semble au contraire que ce serait bien plutôt le cas d'être ému et troublé. (lôid.)

4. Comment sait-il qu'il y a un air léger "i comment sait-il que les parfums lui sont apportés de dehors par cet air léger, lui (jui croit que tout est lui? ne dirail-on pas qu'il a déjà pesé l'air? enfin ces parfums ne lui paraissent-ils pas des parties de lui-même? et si cela est, pourquoi juge-t-il qu'ils lui sont apportés? (Ibid.)

5. Jusque-là il ne s'aimait point encore. Les objets visibles, les sons, ces belles parties de son être, ne lui avaient point donné ce sentiment. L'odorat serait-il seul le principe de l'amourpropre? {lôid.)

6. Et où transporté? Pour remarquer pareille chose, ne faut-il pas connaître un lieu hors de soi? Et peut-il avoir celte connaissance, lui qui voit tout en lui? (Ibid-)

274 ÉCLAIKCISSEMENTS

« Je ne fis qu'un pas, la iiouveaulè de ma situation me rendit immobile, ma surprise fut extrême; Je crus que mon existence fuyait; le mouvement que j'avais fait avait confondu les objets; je m'imaginais que tout était en désordre*.

« Je portai la main sur ma tête*, je touchai mon front et mes yeux, je parcourus mon corps; ma main me parut être alors le principal organe de mon existence ; ce que je sentais dans cette partie était si distinct et si complet, la jouissance m'en paraissait si parfaite en comparaison du plaisir que m'avaient causé la lumière et les sons, que je m'attachai tout entier à cette partie solide de mon être et je sentis que mes idées prenaient de la profondeur et de la réalité.

H Tout ce que je touchais sur moi semblait rendre à ma main sentiment pour sentiment, et chaque attouchement produisait dans mon âme une double idée.

« Je ne fus pas longtemps sans m' apercevoir que celte faculté de sentir était répandue dans toutes les parties de mon être', je reconnus bientôt les limites de mon existence qui m'avait paru d'abord immense en étendue.

u J'avais jeté les yeux sur mon corps; je le jugeais d'un volume énorme et si grand, que tous les objets qui avaient frappé mes yeux ne me paraissaient être en comparaison que des points lumineux.

c< Je m'examinai longtemps; je me regardais avec plaisir, je suivais ma main de l'œil et j'observais ses mouvements.

1. Je n'eu vois pas la raison. Les objets qu'il a si bien distingués au premier instant doivent dans celui-ci disparaître tous, ou eu partie, pour faire place à d'autres qu'il distinguera encore. U uc peut pas plus y avoir de confusion et de désordre dans un moment que dans l'autre. {Traité des Animaux.)

2. U s'amuse à porter sur son corps, que nous avons vu n'exister pour lui (jue sur sa rétine, uue main qu'il n'a point encore appris à voir hors de ses yeux. {Ibid.)

3. U ue sent doue toutes les parties de son être qu'au moment où il découvre cette faculté. Il ne les connaissait pas lorsqu'il ne les sentait pas. Elles n'existaient que dans ses yeux: celles qu'il ne voyait pas n'existaient pas pour lui. Nous lui avons cependant entendu dire qu'il se lève, qu'il se transporte et qu'il parcourt sou corps avec la main. {Ibid.)

lîlCLAIRCISSEMENTS 275

J'eus sur tout cela les idées les plus étranges i ; je croyais que le mouvement de ma main n'était qu'une espèce d'existence fugitive, une succession de choses semblables; je l'approchai de mes yeux, elle me parut alors plus grande que tout mon corps, et elle fit disparaître à ma vue un nombre infini d'objets.

« Je commençai à soupçonner qu'il y avait de l'illusion dans cette sensation qui me venait par les yeux; j'avais vu distinctement que ma main n'était qu'une petite partie de mon corps, et je ne pouvais comprendre qu'elle fût augmentée au point de me paraître d'une grandeur démesurée-, je résolus donc de ne me fier qu'au toucher, qui ne m'avait pas encore trompé, et d'être en garde sur toutes les autres façons de sentir et d'être.

« Cette précaution me fut utile : je m'étais remis en mouvement et je marchais la tête haute et levée vers le ciel : je me heurtai légèrement contre un palmier; saisi d'effroi, je portai ma main sur ce corps étranger; je le jugeai tel parce qu'il ne me rendit pas sentiment pour sentiment ; je me détournai avec une espèce d'horreur, et je connus pour la première fois qu'il y avait quelque chose hors de moi*.

« Plus agité par celte nouvelle découverte que je ne l'avais été par toutes les autres, j'eus peine à me rassurer ; et, après avoir médité sur cet événement, je conclus que je devais juger des objets extérieurs comme j'avais jugé des parties de mon corps et qu'il n'y avait que le toucher qui pût m'assurer de leur existence.

« Je cherchai donc à toucher tout ce que je voyais; je vou-

1. On peut bleu lui accorder que ces idées soat étranges, {Traité des animauju.)

2. Ce qui me parait plus étrange encore, c'est la manière dont il découvre qu'il y a quelque chose hors de lui... Quoi! lorsqu'il portait un jiied devuut l'autre, n'éprouvait-il pas uu sentiment qui ne lui était pas rendu? Ne pouvait-il pas remarquer que ce que son pied touchait n'était pas une parlie de lui-iuême' N'était-il réservé qu'a la main de faire cette découverte ? Et si jusqu'alors il a ignoré qu'il y eût quelque chose hors de lui, commeut a-t-il pu souger à se mouvoir, à marcher, à porter la tête haute et levée vers le ciel ? {Ibid.)

lais toucher le soleil, j'étendais les bras pour embrasser l'horizoa et je ne trouvais que le vide des airs.

« A chaque expérience que je tentais, je tombais de surprise en surprise; car tous les objets me paraissaient être également près de moi, et ce ne fut qu'après une infinité d'épreuves que j'appris à me servir de mes yeux pour guider ma main, et comme elle me donnait des impressions toutes diflérentes des impressions que je recevais par le sens de ma vue, mes sensations n'étant pas d'accord entre elles, mes jugements n'en étaient que plus imparfaits, et le total de mon être n'était encore pour moi-même qu'une existence en confusion.

« Profondément occupé de moi, de ce que j'étais, de ce que je pouvais être, les contrariétés que je venais d'éprouver m'humilièrent ; plus je rétléchissais, plus il se présentait de doutes ; lassé de tant d'incertitudes, fatigué des mouvements de mon àme, mes genoux fléchirent, et je me trouvai dans une situation de repos. Cet état de tranquillité donna de nouvelles forces à mes sens ; j'étais assis à l'ombre d'un bel arbre ; des fruits d'une couleur vermeille descendaient en forme de grappe à la portée de ma main, je les touchai légèrement ; aussitôt ils se séparèrent de la branche, comme la figue s'en sépare dans le temps de sa maturité.

a. J'avais saisi un de ces fruits, je m'imaginais avoir fait une conquête, et je me glorifiais de la faculté que je sentais de pouvoir contenir dans ma main un autre être entier ; sa pesanteur, quoique peu sensible, me parut une résistance animée que je me faisais un plaisir de vaincre.

« J'avais approché ce fruit de mes yeux, j'en considérais la forme et les couleurs, une odeur délicieuse me le fît approcher davantage ; il se trouva près de mes lèvres ; je tirais à longues inspirations le parfum et goûtais à longs traits les plaisirs de l'odorat. J'étais intérieurement rempli de cet air embaumé, ma bouche s'ouvrit pour l'exhaler, elle se rouvrit pour en reprendre ; je sentis que je possédais un odorat intérieur plus fin, plus délicat encore que le premier ; enfin je goûtai.

« Quelle saveur ! quelle nouveauté de sensation l Jusque-là je n'avais eu que des plaisirs ; le goût me donna le sentiment

de la volupté. L'intimité de la jouissance fit naître l'idée de la possession ; je crus que la substance de ce fruit était devenue la mienne, et que j'étais le maître de transformer les êtres.

« Flatté de cette idée de puissance, incité par le plaisir que j'avais senti, je cueillis un second et un troisième fruit, et je ne me lassais pas d'exercer ma main pour satisfaire mon goût. Mais une langueur agréable, s'emparant peu à peu de tous mes sens, appesantit mes membres et suspendit l'activité de mon âme; je jugeai de son inaction par la mollesse de mes pensées ; mes sensations émoussées arrondissaient tous les objets et ne me présentaient que des images faibles et mal terminées ; dans cet instant mes yeux devenus inutiles se fermèrent et ma tête, n'étant plus soutenue par la force des muscles, pencha pour trouver un appui sur le gazon.

« Tout fut effacé, tout disparut ; la trace de mes pensées fut interrompue, je perdis le sentiment de mon existence. Ce sommeil fut profond, mais je ne sais s'il fut de longue durée, n'ayant point encore l'idée du temps et ne pouvant le mesurer; mon réveil ne fut qu'une seconde naissance, et je sentis seulement que j'avais cessé d'être.

« Cet anéantissement que je venais d'éprouver me donna quelque idée de crainte et me fit sentir que je ne devais pas exister toujours.

« J'eus une autre inquiétude ; je ne savais si je n'avais pas laissé dans le sommeil quelque partie de mon être ; j'essayai mes sens, je cherchai à me reconnaître.

« Mais tandis que je parcourais des yeux les bornes de mon corps, pour m'assurer que mon existence m'était demeurée tout entière, quelle fut ma surprise de voir à mes côiés une forme semblable â la mienne 1 je la pris pour un autre moi-même : loin d'avoir rien perdu pendant que j'avais cessé d'être, je crus m'être doublé ', »

1. Telles sont les observations de M. de Buffon sur la vue, l'ouïe et les sens en général. Si elles sont vraies, tout le Traité des S c/isatio lis porlQ à faux. {Traité des animaux.)

278 ECLAIRClSSEMKiNTS

Buffon et Condillac jugés par Yicq d'Azir.

Dans le nombre des critiques qui s'élevèreiil contre la première partie de ['Histoire naturelle de M. de Buffon, M. l'abbé de Condillac, le plus redoutable de ses adversaires, fixa tous les regards. Son esprit jouissait de toute sa force dans la dispute. Celui de M. de Buffon, au contraire, y était en quelque sorte étranger. Veut-on les bien connaître? que l'on jette les yeux sur ce qu'ils ont dit des sensations. Ici les deux philosophes partent du même point : c'est un homme que chacun d'eux veut animer. L'un, toujours méthodique, commence par ne donner à sa statue qu'un seul sens à la fois. Toujours abondant, l'autre ne refuse à la sienne aucun des dons qu'elle aurait pu tenir de la nature. C'est l'odorat, le plus obtus de tous les sens, que le premier met d'abord en usage. Déjà le second a ouvert les yeux de sa statue à la lumière et ce qu'il y a de plus brillant a frappé ses regards. M. l'abbé de Condillac fait une analyse complète des impressions qu'il communique. M. de Buffon, au contraire, a disparu ; ce n'est plus lui, c'est l'homme qu'il a créé, qui voit, qui entend et qui parle. La statue de M. l'abbé de Condillac calme, tranquille, ne s'étonne de rien, parce que tout est prévu, tout est expliqué par son auteur. II n'en est pas de même de celle de M. de Buffon ; tout l'inquiète, parce qu'abandonnée à elle-même, elle est seule dans l'univers ; elle se meut, elle se fatigue, elle s'endort, son réveil est une seconde naissance ; et, comme le trouble de ses esprits fait une partie de son charme, il doit excuser une partie de ses errreurs. Plus l'homme de M. l'abbé de Condillac avance dans la carrière de son éducation, plus il s'éclaire ; il parvient enfin à généraliser ses idées, et à découvrir en lui-même les causes de sa dépendance et les sources de sa liberté. Dans la statue de M. de Buffon, ce n'est pas la

fiCLAIRCISSEMENTP 279

raison qni se perfectionne, c'est le sentiment qui s'exalte ; elle s'empresse de jouir, c'est Galatée qui s'anime sous le ciseau de Pygmalion et l'amour achève son existence. Dans ces productions de deux de nos grands hommes je ne vois rien de semblable. Dans l'une on admire une poésie sublime ; dans l'autre, une philosophie profonde. Pourquoi se traitaientils en rivaux, puisqu'ils allaient par des chemins différents à la gloire et que tous deux étaient également sfirs d'y arriver* ?

Condillac et Diderot.

Képon?o à un reproche qui m'a été fait sur le projet exécuté dans le Traité (Irs Sensatioiis.

Ce projet n'est pas neuf, m'a-t-on dit - ; il est proposé dans la Lettre sur les Sourds et Muets, imprimée en 1751.

Je conviens que l'auteur de cette lettre propose de déconiposer un homme; mais il y avait déjà longtemps que Mlle l*>rrand m'avait communiqué cette idée. Plusieurs personnes savaient même que c'était là l'objet d'un traité auquel je travaillais, et l'auteur de la Lettre sur les Sourds et Mtiets ne l'ignorait pas.

Cependant, conduit à cette idée par ses propres réflexions, il a pu la regarder comme à lui. « L'idée, dit-il, du muet de convention, ou celle d'ôter la parole à un homme pour s'éclairer sur la formation du langage; cette idée, dis-je, un peu généralisée, m'a conduit à considérer l'homme distribué en autant d'êtres distincts et séparés qu'il a de sens. » (P, 226.)

Page 1