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Discours prononcé à l'Académie française, le H décembre

2. Ce morceau était placé à la fin du Traité des Semations, après la Dissertation sur la Liberté.

Il serait bien plus aisé d'expliquer celte rencontre que de (lire pourquoi ce sujet n'a pas été traité plus tùl. Il semble que la décomposition de l'iiomme aurait dû se présenter à l'esprit de tous les métaphysiciens. Quoi qu'il en soit, l'auteur de la Lettre en question est trop riche de ses propres idées, pour être soupçonné d'avoir besoin de celles de autres. Il se distingue également par la nouveauté de ses vues, par la finesse de ses réflexions et par le coloris de son style; et je dois seul me déclarer plagiaire, si c'est l'être que de m'approprier des idées qu'on m'a abandonnées, et dont on ne voulait faire aucun usage.

Au reste, si nous avons eu à peu près le même objet, nous ne nous sommes pas rencontrés dans les observations que nous avons faites. Le lecteur jugera des unes et des autres; et, pour lui^en faciliter les moyens, je vais transcrire tout ce que dit à ce sujet l'auteur de la Lettre sur les Sourds et Muets.

« Mon idée, dit-il, serait dojic de décomposer, pour ainsi dire, un homme, et de considérer ce qu'il tient de chacun des sens qu'il possède. Je me souviens d'avoir été quelquefois occupé de cette espèce d'anatomie métaphysique, et je trouvais que, de tous les sens, l'œil était le plus superficiel, l'oreille le plus orgueilleux, l'odorat le plus voluptueux, le goût le plus superstitieux et le plus inconstant, le toucher le plus profond et le plus philosophe. Ce serait, à mon avis, une société plaisante que celle de cinq personnes dont chacune n'aurait qu'un sens; il n'y a pas de doute que ces gens-là ne se traitassent tous d'insensés, et je vous laisse à penser avec quel fondement. C'est là pourtant une image de ce qui arrive à tout moment dans le monde; on n'a qu'un sens et l'on juge de tout. Au reste, il y a une observation singulière à faire sur cette société de cinq personnes, dont chacune ne jouirait que d'un sens ; c'est que, par la facilité qu'elles auraient d'abstraire, elles pourraient toutes être géomètres, s'entendre à merveille, et ne s'entendre qu'en géométrie ; mais je reviens... (P. 22. 25.) « Vous ne concevez pas, dites-vous (p. 250, au commencement d'une seconde lettre qui donne des éclaircissements sur la première), comment, dans la distribution singulière d'un

homme distribué en autant de parties pensantes que nous avons de sens, il arriverait que chaque sens devînt géomètre, et qu'il se formât jamais entre les cinq sens une société où l'on parlerait de tout, et où l'on ne s'entendrait qu'en géométrie. Je vais tâcher d'éolaircir cet endroit; car toutes les fois que vous aurez de la peine à m'entendre, je dois penser que c'est ma faute.

« L'odorat voluptueux n'aura pu s'arrêter sur des fleurs; l'oreille délicate être frappée des sons; l'œil prompt et rapide se promener sur différents objets ; le goût inconstant et capricieux changer de saveurs; le toucher pesant et matériel s'appuyer sur des solides, sans qu'il reste à chacun de ces observateurs la mémoire ou la conscience d'une, de deux, trois, quatre, etc., perceptions différentes, ou celle de la même perception, une, deux, trois, quatre fois réitérée, et, par conséquent, la notion des nombres un, deux, trois, quatre, etc. Les expériences fréquentes qui nous constatent l'existence des êtres ou de leurs qualités sensibles, nous conduisent en même temps à la notion abstraite des nombres; et quand le toucher, par exemple, dira : J'ai saisi deux globes, un cylindre; de deux choses l'une, ou il ne s'entendra pas, ou, avec la notion de globe et de cylindre, il aura celle des nombres un et deux, qu'il pourra séparer, par abstraction, des corps auxquels il les appliquait, et se former un objet de méditation et de calculs ; de calculs arithmétiques, si les symboles de ses notions numériques ne désignent ensemble ou séparément qu'une collection d'unités déterminée ; de calculs algébriques, si, plus généraux, ils s'étendent chacun indéterminément à toute collection d'unités.

« Mais la vue, l'odorat et le goût sont capables des mêmes progrès scientifiques. Nos sens, distribués en autant d'êtres pensants, pourraient donc s'élever tous aux spéculations les plus sublimes de l'arithmétique et de l'algèbre; sonder les profondeurs de l'analyse; se proposer entre eux les problèmes les plus compliqués sur la nature des équations, et les résoudre comme s'ils étaient des Diophanles : c'est peut-être ce que fait i'huître dans .su coquille.

« Quoi qu'il en soit, il s'ensuit que les mathématiques pures entrent dans notre âme par tous les sens, et que les notions abstraites nous devraient être bien familières; cependant, ramenés sans cesse par nos besoins et par nos plaisirs, de la sphère des abstractions vers les êtres réels, il est à présumer que nos sens personnifiés ne feraient pas une longue conversation sans rejoindre les qualités des êtres à la notion abstraite des nombres. Bientôt l'œil bigarrera son discours et ses calculs de couleurs, et l'oreille dira de lui : Voilà sa folie qui le tient; [le goût : C'est grand dommage; l'odorat : // entend l'analyse à merveille; et le toucher : Mais il est fou à lier quand il en est sur ses couleurs. Ce que j'imagine de l'œil convient également aux quatre autres sens. Il se trouveront tous un ridicule ; et pourquoi nos sens ne feraient-ils pas séparés ce qu'ils font bien quelquefois réunis?

« Mais les notions des nombres ne seront pas les seules qu'ils auront communes. L'odorat, devenu géomètre, et regardant la fleur comme un centre, trouvera la loi selon laquelle l'odeur s'affaiblit en s'éloignant; et il n'y en a pas un des autres qui ne puisse s'élever, sinon au calcul, du moins à la notion des intensités et des rémissions. On pourrait former une table assez curieuse des qualités sensibles et des notions abstraites communes et particulières à chacun des sens; mais ce n'est pas ici mon affaire. Je remarquerai seulement que plus un sens serait riche, plus il aurait de notions particulières, et plus il paraîtrait extravagant aux autres. Il traiterait ceux-ci d'êtres bornés, mais, en revanche, ces êtres bornés le prendraient sérieusement pour un fou. Que le plus sot d'entre eux se croirait infailliblement le plus sage. Qu'un sens ne serait guère contredit que sur ce qu'il saurait le mieux. Qu'ils seraient presque toujours quatre contre un : ce qui doit donner bonne opinion des jugements de la multitude. Qu'au lieu de faire de nos sens personnifiés une société de cinq personnes, si on en compose un peuple, ce peuple se divisera nécessairement en cinq sectes; la secte des yeux, celle des nez, la secte des palais, celle des oreilles, et la secte des mains. Que ces sectes auront toutes la même origine, l'ignorance et l'intérêt. Que l'esprit d'intolérance et de persécution se glissera bientôt

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entre elles. Que les yeux seront condamnés aux petites maisons comme des visionnaires; les nez regardés comme des imbéciles; les palais évités comme des gens insupportables par leurs caprices et leur fausse délicatesse; les oreilles détestées pour leur curiosité et leur orgueil, et les mains méprisées pour leur matérialisme; et, si quelque puissance supérieure secondait les intentions droites et charitables de chaque parti, en un instant la nation entière serait exterminée. »

L'analyse.

Je suppose' un château qui domine sur une campagne vaste, abondante, où la nature s'est plu à répandre la variété, et où l'art a su profiter des situations pour les varier et embellir encore. Nous arrivons dans ce château pendant la nuit. Le lendemain, les fenêtres s'ouvrent au moment où le soleil commence à dorer l'horizon, et elles se referment aussitôt.

Quoique cette campagne ne se soit montrée à nous qu'un instant, il est certain que nous avons vu tout ce qu'elle renferme . Dans un second instant nous n'aurions fait que recevoir les mêmes impressions que les objets ont faites sur nous dans le premier. 11 en serait de même dans un troisième. Par conséquent, si l'on n'avait pas refermé les fenêtres, nous n'aurions continué de voir que ce que nous avions d'abord vu.

Mais ce premier instant ne suffit pas pour nous faire connaître cette campagne, c'est-à-dire pour nous faire démêler les objets qu'f'lle renferme : c'est pourquoi, lorsque les fenêtres se sont refermées, aucun de nous n'aurait pu rendre compte de ce qu'il a vu. Voilà comment on peut voir beaucoup de choses, et ne rien apprendre,

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