II
premier ouvrage, publié trois ans avant celui de Buffon. II est curieux que Condillac n'ait pas songé à retourner contre Buflbn l'accusation de plagiat'. Il est probable d'ailleurs que la sévère critique de Condillac a dû être beaucoup plus désagréable à Bufîon qu'une accusation de plagiat. Une telle accusation courait en effet le risque de ne pas être acceptée du public, aux yeux de qui Condillac, quoique déjà célèbre, ne pouvait cependant entrer en comparaison avec l'Intendant du jardin du Roi, membre de l'Académie des Sciences et de l'Académie française. Si donc on n'admet pas, comme Vicq d'Azyr, qu'il n'y a rien de semblable dans les doctrines des deux philosophes*, on sera obligé de reconnaître que Condillac a précédé Builbn dans cette voie, et que si Buffon a pu trouver seul cette idée, il en est à plus forte raison de même de Condillac, chez lequel elle est déjà presque toute formée en 1746.
Reste l'idée de décomposer l'homme pour le mieux observer. On pourrait en trouver le germe chez Aristote qui distingue par abstraction l'âme végétative, l'âme sensitive, l'âme raisonnable, et qui cherche à déterminer quelles sont les perceptions propres à chaque sens. Mais il est évident qu'elle est presque tout entière dans la lettre de Diderot sur les sourds et les muets. Condillac
1. Ou peut supposer toulL-fois qu'ayant lui-môme cessé de croire que la vue nous fait connaître immédiatement et par ellemême les objets, il ait renoncé à soutenir que Bulibu avait pris chez lui une idée qu'il avait lui-môme abandonnée. Voyez le texte de Buffon avec les remarques de Condillac à la fin de ce volume, Eclaircissements.
2. Discours de réception à r.\cadémie française. Ce discours contient une très belle comparaison de Buffon et de Condillac. Voyez Eclaircissetnenti.
XXVI CONDILI.AC
n'est pas éloigné, il est vrai, de reconnaître qu'il s'est approprié des idées qu'on lui a abandonnées et dont on ne voulait faire aucun usage ; mais il dit que Mlle Ferrand lui avait proposé depuis longtemps de décomposer un homme pour le mieux connaître et que Diderot n'ignorait pas qu'il travaillait à un ouvrage sur ce sujet. En tout cas, il n'y a que fort peu de rapport, comme le remarque Condillac, entre ses observations et les con- ;ectures plus spirituelles que vraies de l'auteur de la Lettre sur les sourds et les muets*.
Il semble donc bien que Condillac ne doit qu'à luimême ou à Mlle Ferrand une idée qui a pu venir presque en même temps à plusieurs de ses contemporains. En tout cas, l'usage qu'il a su en faire ne laisse aucun doute sur l'originalité de son œuvre.