LA LOGIQUE LXXXVII
môme méthode, applicable à toutes les sciences, quoiqu'elle prenne quelquefois des formes diverses en apparence, comme les formes diverses de la science auxquelles elle s'applique'.
Quel est d'abord le degré de certitude dont sont susceptibles les objets de nos connaissances?
Il y a trois sortes d'évidence : l'évidence de fait, l'évidence àe sentiment' , l'évidence de raison. Nous avons la première, quand nous assurons des faits par notre propre observation : le témoignage des autres supplée plus ou moins à l'évidence quand il s'agit des faits que nous ne pouvons nous-même observer. La seconde, qu'on pourrait également appeler évidence de fait, consiste dans la connaissance certaine des phénomènes que j'observe en moi. Enfin l'évidence de raison repose sur l'identité. Ainsi perception extérieure, conscience et raison, pour parler le langage moderne, voilà selon Condillac les trois moyens par lesquels nous atteignons l'évidence. Mais il ne faut pas oublier que Gondillac ne reconnaît à aucun de ces pouvoirs la portée qu'on leur accorde quelquefois de nos jours. Il y a des philosophes qui soutiennent que la perception extérieure nous fait connaître, non seulement l'impression que les corps produisent sur nous, mais l'essence même des corps; Gondillac ne croit pas que nous connaissions la nature des
1. On a troj) souvent omis de signaler ce rapport entre la conci'ption de la science et la conception de la méthode : nne seule science, une seule méthode ; division arbitraire de la science, division arbitraire des procédés par lesquels nous l'acquérons. [Logique, Vol.)
2. Nous voyons encore ici le mol xenliment employé comme synonyme de conscience.
LXXXVIÎl CONDILLAC
corps, pour lui l'évidence de fait ne porte que sur les rapports des corps à nous : nous savons que les corps nous apparaissent de telle ou telle manière; nous ne savons pas s'ils sont réellement tels qu'ils nous apparaissent. Leur existence même n'est pas un fait évident' ; c'est parce que nous ne produisons pas nous-mêmes les impressions que nous éprouvons, c'est parce que tout effet suppose une cause, que nous affirmons l'existence d'êtres qui a^rissent sur nous. C'est l'évidence de raison qui nous fait affirmer l'existence d'un monde extérieur dont l'essence nous échappe.
L'école spiritualiste , qui se réclame de Maine de Biran et do Jouflroy, soutient que par la conscience nous connaissons tout à la fois les phénomènes psychologiques et l'âme elle-même dont ils sont les modifications ou dont elle est la cause. Condillac soutient que la conscience, comme les sens, ne saisit que les phénomènes. C'est à l'évidence de raison qu'il fait appel pour étalilir l'existence d'une substance sentante distincte de la substance étendue; c'est l'évidence de raison qui nous fait connaître l'existence de l'âme comme elle nous fait connaître l'existence du monde extérieur'.
1. M. Robert (c. m) ue nous semble pas avoir insisté suffisamment sur ce que les sensations nous font connaître [apparences des objets ou phénomènes) et sur ce qu'elles ne peuvent nous faire connaître {ohjels). C'est pour n'avoir pas fait celte distinction qu'il adresse à Condillac un certain nombre d'objections qui ne portent pas,
2. Il est assez curieux de voir que V. Cousin a établi l'existence du monde extérieur en montrant, comme Condillac, que nous sommes obligi's d'aller chercber hors de nous-mêmes la cause de nos sensations {Fragm. de ph. contemporaine, p. 27j; qu'il a toujours nié que la conscience puisse directement saisir le moi comme substance et comme cause. (Voyez Ravaisson, la