LA LOGIQUE XCI
tière, et si La Romiguière l'a défendue vigoureusement, elle a été repoussée avec non moins de force par Destutt de Tracy. Nous essayerons d'expliquer d'après les textes ce que Condillac a pu entendre par là. Rappelons d'abord qu'il distingue nos connaissances en deux grandes classes : les idées simples, c'est-à-dire les perceptions telles que les sens nous les donnent, et prises séparément des objets où elles se réunissent; les idées complexes ou les perceptions rassemblées pour former un tout. La première classe relève de l'évidence de fait et de sentiment, la seconde de l'évidence de raison. Or, si nous prenons une idée complexe, nous pouvons par l'analyse trouver les idées simples qui la constituent et faire acquérir ainsi à la notion l'évidence qu'a séparément chacun des éléments. Si nous prenons une autre idée complexe, nous pouvons faire sur elle les mêmes opérations. Mais une proposition est renonciation d'un jugement, c'est-à-dire le résultat d'une comparaison entre deux idées. Quand donc une proposition sera-t-elle évidente? Quand donc celui qui connaît la valeur des termes ne peut-il pas douter de ce qu'elle affirme? C'est lorsque, après avoir examiné les idées simples qui constituent chacune des notions complexes, il arrive à voir que ces idées simples sont les mêmes dans l'une et dans l'autre. Videntité des éléments constitutifs de chaque notion nous montre l'évidence de la |)roposition. Dès lors, l'identité est le signe auquel on reconnaît l'évidence des propositions et par suite celle
Eléments, II, 2, m; Janet, Traité élémentaire, 459; M. Ravaisson n'est pas éloigné d'adopter la théorie de Condillac {Rapport, 217) et la défend contre Duhamel.
XCIT CONDILLAC
des raisonnements, qui ne sont qu'une série de ju{?ements. Certaines propositions seront évidentes par ellesmêmes, lorsqu'on apercevra immédiatement l'identité des idées simples qui entrent dans les notions exprimées parles doux termes; une proposition sera la conséquence d'une autre proposition, elle deviendra par conséquent évidente à son tour, quand on aura montré que les idées simples qui entrent dans les notions qu'elle compare sont identiquement les mêmes que celles qui entrent dans les notions de la proposition évidente par elle-même.
Il y a union des trois moyens de connaître pour l'acquisition de la plupart de nos connaissances; l'évidence de sentiment et l'évidence de raison nous donnent la distinction de l'Ame et du corps; l'évidence de fait et l'évidence de raison nous donnent l'existence des êtres extérieurs.
Outre les faits, les sensations et les raisonnements, nous employons encore les conjectures et l'analogie. Les conjectures sont le deg-ré de certitude le plus éloigné de l'évidence; le plus faible degré de conjecture est celui où nous assurons une chose uniquement parce que nous ne voyons pas pourquoi elle ne serait pas ; le second est celui où, de plusieurs moyens dont une chose peut être produite, on préfère celui qu'on imagine le plus simple' sur cette supposition que la nature agit par les moyens les plus simples. Elles ne doivent être employées qu'autant qu'elles peuvent donner naissance à l'évidence de fait et à l'évidence de raison. L'analogie est intermédiaire entre les conjectures et l'évidence. Elle consiste à juger du rapport qui doit être entre les effets par celui qui est entre les causes, ou du rapport qui doit être entre les causes par celui qui est entre les effets; elle peut