CHAPITRE III
KECHERCHES ALLEMANDES. — ML^LLER. — WIRCHOW. BILLROTH. -
VÉRITABLES PRINOPES QUI DOIVENT GLIDER DANS L'ÉTUDE DES TUïEa^ DU SEIN. — DÉTERMINATION DES TISSUS ET RELATIONS DES TKS^ NÉOFORMÉS AVEC LES ORGANES GLANDULAIRES SIMPLES OU COMP0SL\ — APPLia\TION DE CES PRINCIPES PAR CORNIL ET RANVIER ET LECb ÉLÈVES. — TENTATIVE DE CADIAT POUR RESSUSCITER L*ORGA^L^E m- CIFIQUE.
Dans le chapitre précédent, nous avons étudié les résultats auxquels était arrivée Técoie de Lebert, et nous avons vu que Vêlement spécifique auquel avaient abouti ses recherches, n'avait pu être pour elle un critérium exact. Il résulte de rinsuflîsance de ce point de départ que la théorie de] Yadénotney qui pendant un temps avait pu être défendue, grâce à la doctrine de la spécificité des éléments et des organules primitifs, avait cessé de pouvoir être admise, par suite des nombreuses objections qu'elle avait soulevées.
La partie de la tûche qu'il nous reste à remplir n'est pas moins dilïîcile, ni moins longue que la précédente, car elle comprend, d'une façon indirecte il est vrai, presque toule Tanatomie pathologique des tumeurs. Nous devons, en effet, exposer les résultats obtenus par les écoles ana-
lomo-palhologiqucs qui, se faisant une idée plus exacte, plus réelle de la valeur de Thistologie, ne lui ont demandé que ce qu'elle pouvait donner rigoureusement. Mais, pour être juste envers leurs devanciers, il faut dire que la tâche était devenue plus facile, grâce aux recherches antérieures qui avaient fait connaître assez exactement les caractères des éléments anatomiques considérés en eux-mêmes.
C'est par suite de ces études antérieures d'analyse, que le Iravail inverse a pu se produire d'une façon fructueuse, et que la notion des tissus a pu être acceptée comme hase de l'examen des tumeurs. Mais ce progrès dans la méthode employée pour étudier les productions morhides a été accompagné d'une complexité plus grande dans le travail. Antérieurement le laboratoire de l'histologiste était facile a installer, facile a transporter; tandis qu'avec une rigueur plus grande et une exactitude plus considérable dans les procédés employés, et au fur et à mesure que l'histologie a bénéficié des progrès récents et si rapides de la chimie, les difficultés pratiques ont augmenté. Toutefois, si les résultats obtenus ont été plus rigoureusement déduits, s'ils ont pris une apparence plus scientifique, il en est résulté un défaut contre lequel il est nécessaire de réagir actuellement : nous voulons parler de la spécialisation excessive des hommes qui s'occupent de ces études, de leur isolement par trop continuel de la clinique, de leur éloignement du malade.
Partie de TAllemagne, cette tendance s'accentue de plus en plus en France et mérite d'attirer l'attention. Alors que le plus grand nombre dédaignent absolument riiistologie et l'anatomie pathologique rigoureuse de notre époque, quelques-uns, en revanche, négligent peutêtre trop la fréquentation des malades et n'étudient que
des productions morbides isolées, sans tenir compte des notions si utiles, cependant, que leur fournirait Tobservation de l'évolution pathologique des néoplasmes qu'ils doivent examiner. C'est, croyons-nous, entre les deux extrêmes que se trouve la vérité. La pathologie des tumeurs ne peut faire de véritables progrès qu'à cette condition, que leur étude anatomo-pathologique marche de front avec l'étude clinique.
Ces réflexions sont inspirées par la lecture des travaux des diiîérents auteurs trop spécialement anatomo-pathologistes que nous devons analyser. Elles indiquent, on le voit, et les dangers à éviter et la voie à suivre pour compléter les résultats acquis par les différentes écoles pathologiques.
Les noms les plus saillants, parmi les auteurs qui doivent plus spécialement attirer notre attention, sont ceux de MûUer, de Wirchow, de Billroth, de Waldeyer, de Ranvier. Ce sont surtout des représentants de la science allemande qui seront en jeu, ce sont du moins les plus nombreux. Seront-ils les plus utiles? C'est ce que cette étude démontrera.
Pendant longtemps en Allemagne, comme en France, l'influence d'Astley Cooper et de Velpeau a été prédominante, et dans les ouvrages de chirurgie et d'anatomie pathologique on ne trouve rien qui s'éloigne de ce que nous avons vu enseigner et accepter par la généralité des chirurgiens.
C'est J. Muller, le premier, qui attire l'attention, d'une façon spéciale, sur l'existence de cavités, de kystes contenant des végétations de forme variée. Il crée pour ces tumeurs, et à cause de ce caractère anatomique, la dénomination spéciale de cysio-sarcôme phyllode et prolife-
rum, décrivant ainsi les tumeurs que Paget désignait SOUS le nom de kystes proligères. Cependant, par cette double dénomination, MuUer (1) manifeste l'intention d'établir une différence entre deux variétés de tumeurs : en effet, il décrit comme cysto-sarcôme proliférant des faits où les végétations intra-kystiques contenaient de nouveaux kystes^ tandis que le terme de cysto-sarcôme phyllode s'applique aux tumeurs dans lesquelles les mêmes végétations sont entièrement solides. Celte différence mérite-t-elle d'être consenée et correspond-elle à un caractère tellement important qu'elle doive être signalée par une dénomination spéciale? Nous ne le pensons pas.
D'un autre côté, ce terme générique de cysto-sarcôme est-il toujours exact? Oui, dans le plus grand nombre de cas, mais il élimine forcément la presque totalité des tumeurs qui sont à leur début et dans lesquelles les cavités kystiques et les végétations qui s'y développent ne sont encore que rudimentaires. Cette dénomination de cystosarcôme créée par MuUcr ne s'applique qu'aux tumeurs anciennes, arrivées au dernier terme de leur développement, dans lesquelles la formation kystique a, pour ainsi dire, absorbé tous les autres caractères pathologiques.
Ces recherches de MuUer, tout en attirant l'attention comme elles méritaient de le faire, n'eurent d'influence qu'en Allemagne, où le terme de cysto-sarcôme y servit pendant longtemps et sert encore communément, à désigner la plupart des tumeurs bénignes du sein.
Celte notion de la nature kystique de ces productions morbides fut plus tard complétée par Reinhard (:2), qui,
(!) J. MuUor, Lber den fetneren Bau der Gescliwùlste. (2) Reinhard, Pathologisch-anatomische L'nlersucliungen. Berlin, 1852, p. \*iô.
le premier en Allemagne, découvrit que les cysto-sarcômes de Muller n'étaient que des tumeurs d'origine glandulaire, des sarcomes développés dans la sphère conjonctive des organes sécréteurs, et étaient dus à une modification importante survenue dans la constitution intime du tissu conjonctif péri-acineux et interlobulaire. Celte notion nouvelle, entrevue déjà par Brodie, fut confirmée par Meckel (1). Cet auteur démontre en effet, par la dissection minutieuse d'une pièce où l'on pouvait suivre les canaux excréteurs dilatés jusque dans les acini, que le processus morbide s'est développé autour des conduits glandulaires.
Ces faits pathologiques qui jusqu'à ce jour étaient peu connus en France, l'étaient davantage en Angleterre grâce aux travaux de Brodie. Ils puisent leur principale valeur dans ce fait, qu'ils attirent plus spécialement l'attention sur un point important de l'anatomie de ces tumeurs : nous voulons parler des formations kystiques et des relations de ces cavités si remarquables avec les cavités glandulaires préexistantes.
Ces recherches d'anatomie pathologique avaient ét(î précédées de recherches d'anatomie normale sur la glande mammaire, d'après lesquelles Meckel arrivait à cette conclusion : que les lobules, constitués par la réunion de petites granulations foUiculeuses, étaient entourés d'une enveloppe de tissu cellulaire. Dans les granulations glandulaires ainsi formées se trouvaient des cavités arrondies, creusées dans le tissu cellulaire, cavités dans lesquelles siégeaient les acini avec leurs canaux excréteurs. Ces notions d'anatomie expliquent l'opinion de Meckel sur le développement des cysto-sarcômes dans le tissu conjonctif.
(1) H. Meckel, Von Hcmsbach : Patholcg. Anatom. der Brustdrûse. Illast. med. Zeitung. Munchen. (18ô2, 3» livraison, p. 141.}
Les notions acquises sur le développement de la glande justifient la division qu'il donne des cavités kystiques de la mamelle; il les divise en effet en kystes (TévoluHon qui se développeraient dans les mamelles jeunes en voie d'accroissement et qui seraient dus à ce que les canaux excréteurs n'auraient pas un développement aussi rapide que les parties sécrétantes.
Les kystes d'involutioiiy au contraire, se formeraient par un travail inverse : c'est-à-dire qu'à l'époque où commence le retrait de la glande, la rétraction des canaux excréteurs se produirait plus rapidement que Tatrophie des grains glandulaires. Cette donnée est-elle vraie et autorise-t-elle une pareille division? Elle soulève contre elle de sérieuses objections. Les canaux se développent avant les acini, et c'est par un bourgeonnement continu que se produit cette formation , la cavité du canal excréteur se creusant avant celle de l'acinus; aussi croyonsnous celte division plus théorique que réelle, et nous la considérons comme une vue de l'esprit ingénieuse, mais ne répondant pas complètement à l'étude des faits.
Bientôt les rechcrclies de Langer (i), de Luschka (2) et de IL Meckel sur la structure histologique de la glande mammaire et sur son développement, viennent permettre de pouvoir aborder, avec quelque chance de succès, Tétude des tumeurs du sein, en faisant connaître le processus suivant lequel elles se développent, les modifications que fait subir à la glande l'atrophie sénile, et les rapports réciproques que présentent entre eux la partie sécrétante et le tissu conjonclif de cloisonnement et de soutien. Ce
(1) Langer, Dber den Ban urul die Entwickelung der Milchdrùseny in Deutschd. Wiener Akad., t. Uî. Vienne, 1851). (i) Luschka, Ztir Aual. der Brusldriiseii, in Miill. Arch. 1852, p. i02.
Ci CONSU)ÉRATIONS HISTORIQUES.
n'est que lorsque des notions suffisantes sur ces points importants ont été nettement établies qu'une étude tiistologique fructueuse est devenue possible.
Ces recherches ont donné lieu dans le début à quelques erreurs et à quelques fausses interprétations ; c'est ce qui ressort du moins de la lecture de la thèse de Ad. Weber, consacrée à des recherches sur les adénoïdes de la mamelle. Cet auteur comprend sous ce nom le cyslosarcome de MuUer et les hyperthrophies partielles des autres auteurs. Pour Weber (1), ces tumeurs sont des productions dues au développement d'un tissu de formation entièrement nouvelle, pouvant revêtir successivement toutes les diverses formes de tumeurs que l'on ren-
(1) Nous donnons une analyse de cette pai*tie du travail de cet auteur.
II n*est pas rare de trouver les vésicules terminales et les conduits plus isolés ou réunis en groupes plus volumineux, constitués par une tunique propre et de l'épitbélium. Cet épitliélium est très-développé, quelquefois cylindrique, et permet de reconnaître une cavité centrale qui contient parfois une masse sombre analogue à du lait caillé ou à de la caséine.
Les conduits eux-mêmes sont rares, et comme des racines courtes auxquelles il manque la tunique fibreuse épaissie de Tétat normal. Ils siègent, avec leur tunique propre, immédiatement dans le stroma. A un développement plus avancé les vésicules terminales atteignent un volume notable. Elles sont allongées, crénelées, de façon à représenter des espaces qui sont parfois visibles à l'œil nu, contenant un épithélium épais, non transparent, mais sans tunique propre, les séparant du stroma fibreux environnant, qui est rempli par une grande abondance de noyaux volumineux, ou de petites cellules. Dans la fente elle-même se trouve une substance graisseuse trouble. Il est vraisemblable que ces fentes ont été produites tant par la dilatation de quelques vésicules et de canaux, que par Tinfluence de plusieurs de ces vésicules dilatées.
A côté de cette formation, il se produit une transformation en kystes à parois unies, pour lesquels Weber adopte la théorie de llokitansky. De la paroi du kyste partiraient de nouvelles productions, tantôt de nouveaux kystes à parois propres, tantôt des* excroissances consistant en une membrane anhiste. Ces excroissances augmentant de volume, rompent la paroi du kyste et la peau, et constituent le cancer en chou-fleur.
(Ad. Weber. — Analysé dans le Caiistatt's Jafiresbericht ûber die Fortschrilte der gesammten 3/«dtcm, 1854 Wurzburg., t. II, p. 31.)
contre. Le premier degré serait formé par les fibroîdes de la mamelle, dans lesquels on trouverait des « fibres disposées sous forme de bandes isolées », qui, quelquefois plus étendues, se séparent seulement à leur extrémité et offrent alors une disposition circulaire.
Plus tard, des cellules et des noyaux devenant plus abondants, se rassembleraient en groupes qui, de plus en plus volumineux, repousseraient le tissu cellulaire, en donnant naissance à de petites masses rondes. Plus tard encore, des noyaux s'accumulant autour de ces masses, formeraient autour d'elles une enveloppe sans structure. Enfin ces corps bulbiformes ou en forme de bouteille s'allongeraient et une de leurs extrémités se diviserait en trois ou quatre excroissances. Weber compare cet état à la structure de la glande avant la puberté, telle que Ta donnée Langer. On voit que cet auteur adopte complètement la théorie de la néoformation des éléments glandulaires; néoformation de toute pièce par une série de modifications du tissu conjonctif, modifications qu'il croit avoir vérifiées.
Cette opinion est essentiellement différente de celle de Técole française, qui rattache le développement des nouveaux culs-de-sac au bourgeonnement latéral et indéfini des acini préexistants. Mais cette théorie soulève de grandes et sérieuses objections : les différentes apparences que décrit Weber sont-elles bien interprétées? Les fibres qui se pelotonnent existent-elles réellement? Ces nids, ces accumulations ne donnent jamais naissance à de véritables culs-de-sac glandulaires; il est à croire plutôt que les accumulations d'éléments et de cellules que signale cet auteur ne sont que le résultat d'une apparence due à ce que les coupes à ce niveau intéressent seu-
lement des parties restreintes d'acini dans le sens de leur longueur. Portant seulement sur la paroi inférieure, les coupes ne laissent apercevoir que les épithéliums de cette portion de paroi. Quoi qu'il en soit d'ailleurs des explications que l'on veuille ou que l'on puisse donner de Terreur dans laquelle est tombé Weber, cette néoformation de toutes pièces, cette genèse d'éléments sécrétants n'existe pas telle qu'il croit l'avoir vue. Mais si le point de départ de cet anatomo-pathologiste ne nous paraît pas exact, on doit reconnaître toutefois que Weber décrit très-exactement les déformations ultérieures que subissent les culsde-sac glandulaires pour donner naissance à des cavités kystiques, soit simples, soit avec végétation intérieure, végétations dans lesquelles, du reste, il reconnaît n'avoir jamais vu se produire un développement secondaire de tissu glandulaire. D'où vient donc que dans cette partie de la tumeur la puissance génératrice de nouveaux culsde-sac se serait perdue? Ce fait est certainement un de ceux qui condamnent le plus la tbéorie de Weber.
Cette théorie nous amène à parler des recherches de Wirchow, qui, on le sait, fait dériver du tissu conjonctif tous les néoplasmes^ par une série de transformations subies par ce tissu ; mais cet auteur ne pousse pas les conséquences de ses théories jusqu'à leur dernière limite et ne paraît pas admettre cette genèse conjonctive des véritables culs-de-sac glandulaires.
Wirchow (1), le premier, fait entrer dans l'étude de ces tumeurs, comme considération principale, la nature des tissus constituants du néoplasme, faisant, aux produits pathologiques, l'application des principes posés
(I) Palholoyie des tumeurs, par Rud. Virchow, t. I, p. 281, 318, 339, et t. II, p. 351, édition française traduite par V. Aronhson.
RECHEBCHES ALLfclMANDES. ÉTUDE DES TISSUS. ^ 67
par Bichal pour l'analomie normale. Aussi, dans son remarquable travail sur les tumeurs, dont l'importance au point de vue clinique ne peut même un seul instant être mise en doute, il est amené naturellement, par suite de ses théories sur les tissus de substances conjonctives, à étudier les tumeurs bénignes du sein, selon la nature du tissu fondamental, à l'occasion des fibromes, des myxomes et des sarœmes; car telles sont les trois productions morbides nouvelles auxquelles peut donner naissance rhyperplasie du tissu conjonctif.
Celte division est-elle toujours la représentation exacte des faits, et trouve-t-on toujours dans une tumeur qu'on appelle par exemple un sarcome, seulement du tissu sarcomateux? Le plus souvent il n'en est rien, et il est trèsfréquent d'y trouver des zones fibreuses plus ou moins étendues; de telle sorte que des parties de la tumeur sont entièrement embryonnaires, tandis que d'autres parties intermédiaires sont mixtes. Enfin l'on y trouve des nodules fibreux, et quelquefois des points myxomateux; c'est de ce fait que découle une première règle sur laquelle Virchow insiste particulièrement, prescrivant d'examiner des points multiples du néoplasme.
Mais une conséquence bien plus importante doit être tirée de cette notion préliminaire ; elle est relative à la dénomination à imposer à une production morbide ainsi constituée. La règle qui paraît la plus naturelle est de considérer comme le plus important celui de ces tissus qui prédomine, et de regarder uniquement comme accessoires les tissus qui entrent en proportion bien moindre dans la composition de la tumeur. Cette manière de procéder de Virchow a été féconde en résultats, car en donnant une inlluence prédominante à l'étude du tissu, en faisant re-
jeter sur un plan plus éloigné el considérer connme secondaires les relations du tissu de nouvelle formation avec rélément glandulaire, il a été possible de combattre la théorie de Tadénôme par une recherche minutieuse du point de départ réel de l'altération pathologique. Toutefois, il faut bien le reconnaître, et Wirchow ne le met pas en doute, si la notion du tissu est la plus importante, les relations du néoplasme avec l'organe affecté ne sont pas moins utiles à étudier; car cette notion secondaire permet de se rendre compte des modifications de forme que subira le néoplasme dans son évolution ultérieure. Ce n'est qu'avec une connaissance complète et nettement établie de ces deux points importants que l'on pourra s'expliquer la production des cavités kystiques, si singulières dans leur forme et leur développement.
Wirchow a-t-il fait connaître tous les détails intéressants de l'histoire anatomo-pathologique de ces tumeurs? Nous ne le croyons pas. S'est-il rendu un compte suffisamment exact du mode de production des lacunes et des végétations intra-canaliculaires? Nous ne le croyons pas non plus. Mais il a, et ce fait était suffisant, nettement établi que ces tumeurs étaient des fibromes, des myxômes et des sarcomes, et que les uns et les autres pouvaient rester circonscrits autour de l'élément glandulaire, ou bien pénétrer dans son intérieur et donner naissance à des végétations intra-canaliculaires. Cette notion, nouvelle du moins, par l'exposition si complète que l'on trouve dans le Traité des tumeurs, n'avait été émise avant Virchow qu'avec des réserves telles qu'elle avait pu passer presque inaperçue. Elle est une démonstration péremptoire de l'erreur dans laquelle était tombé Paget en édifiant sa théorie du kyste proligère.
Les recherches qui succèdent à celles de Wirchow ne sont que la continuation directe des siennes ; elles reposent toutes et sur la connaissance préalable de la nature du tissu constituant et sur ses rapports avec Télément glandulaire; c'est ce qui ressort pleinement de rétude du manuel d'Anatomie pathologique de Cornil et Ranvier, où Ton trouve un grand nombre de renseignements très-utiles sur la texture et la structure des tumeurs du sein. Mais ces renseignements sont disséminés dans les différents chapitres consacrés à Téiude des tumeurs en général, et bien que très-utiles à la connaissance exacte des tumeurs bénignes de la glande mammaire, ne sont accompagnés d'aucune donnée clinique, ce qui leur enlève une partie de leur valeur.
Nous pouvons dire la même chose de Rindfleisch (1) dont le traité d'Anatomie pathologique n'est qu'une sorte de résumé de ce que Wirchow avait dit avant lui ; résumé infidèle en quelques points, car il omet de parler du fibrome.
A côté de ces travaux, qui, s'ils sont dus à des auteurs très-compétents, ont été faits à un point de vue un peu trop spécial et exclusivement anatomo-palhologique, on doit mentionner les recherches de Billrothsur les tumeurs du sein ; les résultats auxquels est arrivé ce chirurgien datent de deux époques et sont consignés dans deux publications différentes.
Le premier mémoire de Billroth (â), consistant en un recueil de faits n'est qu'un simple travail d'analyse. Il ne
(1) Traité d'histologie pathologiquey par E. Rindfleisch, traduction F. Gross. pages 549-558.
(2j Vnlenudiuixgen ûber den feineren Bau utid die Entwickelung der UrustdrùtengeachwiUste ; in Virchow't Arcli., t. XVUI, p. 51 , 1860.
présente qu'un seul point important : nous voulons parler de la marche suivie par Fauteur, qui, pour étudier histologiquement les productions morbides dont il cherchait à se rendre compte, est parti d'une connaissance claire, précise de la structure de rélément glandulaire, telle que les recherches de Langer l'avaient mise en lumière. Cette marche essentiellement philosophique devait amener plus tard Billroth à une conception assez nette de révolution que présentent les tumeurs bénignes de la glande mammaire.
Plus tard, Billroth (1) revient sur cette question dans l'ouvrage de chirurgie publié en collaboration avec Pilha. Dans cet article, l'auteur suit exactement la môme marche que dans le mémoire dont nous venons de parler; c'est l'ordre anatomique qui sert de point de départ à la description des diflérentes tumeurs du sein. Il en résulte que la description est morcelée en plusieurs chapitres. Toutefois, malgré cet inconvénient, ce travail est certainement le seul qui, actuellement, contienne une description anatomique exacte des tumeurs du sein, rapprochée d'une façon imparfaite, il est vrai, de leur marche clinique.
C'Hte tenlalive de rapprochement faite par Billroth, soulevait quelques difficultés dans notre pays, où une tumeur étudiée cliniqucment, enlevée par un chirurgien, n'est examinée histologiquement, avec toutes les ressources de la science moderne, que dans des laboratoires où les chirurgiens ne pénètrent que rarement ; il en résulte et pour le clinicien et ppur l'anatomo-pathologiste la perte d'un grand nombre de notions très-utiles à tous les points de vue.
(I) In Handbuch der allgemeinen und specielien Chirurgie. 3*^ vol., 2e partie, U*^ livraison. Erlan^n, 1865, par Pitha et Billrolh.
Nous n'analyserons pas, ici, en détail, les recherches de Billrolh, car nous aurons occasion d'y revenir Ionguement, lorsque nous étudierons la pathogénie des kystes et des lacunes. Nous ferons remarquer seulement que, serrant de plus près que ne l'avait fait avant lui AVircliow, le mode de développement des différentes tumeurs mammaires, il juge toutefois inutile de conserver au point de vue clinique les termes de fibrome^ de sarcome, de mtjxôme. — H range la plupart des tumeurs bénignes du sein sous la dénomination commune de mrcornes adénoïdes. Si à un point de vue théorique on peut le blâmer d'englober ainsi des tumeurs assez différentes par leur nature et leur mode d'évolution, il faut bien le reconnaître, la clinique ne lui fournissait pas encore des éléments sullisants pour établir un diagnostic certain entre ces diverses espèces morbides.
Tel était l'état de la science sur les tumeurs dites bénignes du sein, lorsque des publications récentes ont cherché à modifier les bases du travail d'analyse entrepris dans ces dernières années. Nous voulons parler d'un mémoire de M. Cadiat ( 1 ), et des publications de M. Rosenstein et de M. Ch. Monod.
Dans cette publication, M. Cadiat cherche à établir que réiément glandulaire, considéré dans son ensemble, acinus, épilhélium intérieur, membrane limitante et revêtement conjonctif, forme un tout unique qui, par son ensemble, est le véritable point de départ des tumeurs cystiques de la mamelle. Il se produirait au début un
il) bu développement des tumeurs ctjstiques du «em, par M. Cadiat, préparateur (lu cours d* histologie normale de la faculté de médecine d<> Paris. Extrait du Journal de Vanatomie et de la physiologie de Ch. Robin, I87i.
7i CONSIDÉRATIONS HISTORIQUES.
travail d'hj|)ertrophie vraie, amenant la genèse de culsde-sac nouveaux. Il se passerait dans cette glande un processus analogue à celui que Ton observe lorsque cet organe passe de l'état de repos à celui d'activité physiologique; il se formerait alors des culs-de-sac glandulaire.^ nouveaux, puis, l'épithélium devenant plus abondant, se superposant en couches multiples, amènerait la dilatation excentrique des acini néoformés, et donnerait ainsi naissance à des cavités kystiques, parce que le développement des conduits excréteui's ne suivrait pas une marche parallèle à celui des éléments glandulaires; plus tard, le tissu conjonctif de cloisonnement entrant en action, finirait par repousser dans l'intérieur des kystes ainsi formés la couche limitante, et donnerait naissance à un cystosarcôme. Ainsi, au débuts adénome proprement dit^ puis adénome kystique par rétention; enfin protrusion du tissu de cloisonnement donnant naissance aux végétations et aux kystes proligères, telle est la théorie de M. Cadiat.
Nous avons déjà, par avance, suffisamment combattu la théorie de cet auteur, alors que nous avons étudié l'opinion de ceux qui considéraient la plupart de ces tumeurs comme de véritables hypertrophies glandulaires; nous avons vu les objections que soulevait cette manière de considérer les faits, sur laquelle nous reviendrons d'ailleurs plus utilement et avec plus de détails alors que nous étudierons le mode de développement des cavités kystiques des tumeurs bénignes du sein.
D'ailleurs, cette théorie a été implicitement combattue dans le travail de Billroth, puis dans le traité de Pitha et Billroth. La description, que ces auteurs donnent de la série de modifications que subissent les culs-de-sac glandulaires dans les fibromes du sein, pour arriver à la formation de
lacunes et de kystes, est assez nette pour ne laisser aucun cloute.
Parallèlement au travail de M. Cadiat, les recherches de M. Rosenstein (1) sur l'étude anatomique des fibromes contiennent des faits intéressants qui doivent nous arrêter quelques instants ; cet auteur a bien vu que la prolifération conjonctive péri-acineuse était le premier degré de la maladie. Mais est-il vrai, comme il le prétend, que lorsque cette hyperplasie conjonctive a amené une dilatation des conduits, ce tissu nouveau arrive à rompre la membrane limitante, pénètre dans la lumière du canal, et amène une séparation de la partie ainsi dilatée du resle du conduit? Dans cette partie isolée, la sécrétion continuant à se faire, il en résulterait plus tard une dilatation par rétention des produits sécrétés. Ce mode de production ou plutôt d'augmentation des cavités kystiques nous parait difficile à admettre, ou tout au moins exceptionnnel au début. Ce n'est que plus tard, alors que les végétations intérieures ont suffisamment dilaté la cavité ainsi formée, que l'irritation sécrétoire et souvent des hémorrhagies concourent à son agrandissement rapide.
Mais, comme on le voit, ces deux mémoires intéressants n'apportent aucun élément nouveau dans la question, aussi ne nous arrêteront-ils pas davantage.
C'est pour une raison analogue que nous n'analyserons
(1) Je crois qu'il se fait un détachcmcut, une séparation de canaux ^alaclophorcs déjà dilatés par la prolifération des tissus conjonctifs, et qu'il continue à se faire une sécrétion, une dégénération dans Tintérieur des bouts de canaux aussi isolés. C'est ainsi que se forment les kystes par rétention. (Rosenstein, Contribution à Vhhtotogie et au développement du fibrome de la mamelle. E.\trait des Archives de Virdiow, t. LXXV. Berlin, 1873.)
7i CONSIDÊKATIONS HISTORIQUES/
pas en détail le mémoire récent de M. Charles Monod (li. L'auteur de ce travail très-bien fait défend les mêmes théories patho«:éniques que Bihroth sur le mode de développement des tumeurs bénijrnes et des cavités qu'elles contiennent toujours. Mais s'il n'apporte pas des fails nouveaux, ce travail sera toujours Irès-utilement consulta* à cause de la clarté véritablement saisissante avec laquelle sont présentées les notions que M. Monod voulait mettre en relief. — Élève de Ranvier, il croit utile de consener les dénominations spéciales de fibrome et de sarcome, et blâme Billroth d'avoir voulu rétablir la maladie adénoïde.
Pour résumer ce long historique, nous voyons qu'il y a eu au début une période purement clinique, dans laquelle on a déterminé l'existence dans le sein d'une variété de tumeurs relativement bénignes et se différenciant du cancer.
Les caractères anatomiques accessibles aux moyens d'investigation en usage à l'époque de ces recherches sont notés; on y constate Y existence de cavités kystiques, de végétations singulières, et surtout la présence d'une membrane /ibreuse qui limite nettement la production nouvelle. Ces tumeurs sont-elles glandulaires, ou bien sont-elles fournies par un tissu entièrement nouveau? Les opinions diffèrent à ce sujet. C'est dans cette période que nous avons vu les noms d'Aslley Cooper, de Velpeau, de Cruveilhier, la première discussion de l'Académie.
Plus tard, dans une période plus scientifique, mais certainement plus théorique que la précédente, des recherches
M) Contribution à Tétudc des tumeurs non carcinomateuses du sein par Ch. Monod. (Extrait des Archives générales de médecine, 1875.)
nouvelles sont entreprises; mais leur point de départ est erroné; c'est Tépoque où la doctrine de Vêlement spécifique s'impose, où la prétendue cellule cancéreuse est découverte; toute tumeur du sein dans laquelle cette cellule n'est pas trouvée n'est pas un cancer ; c'est une tumeur bénigne. Cette théorie était séduisante et facile à mettre en pratique, elle facilitait les examens histologiques. Puis nous avons vu que de Vêlement spécifique on était arrivé à la doctrine de Vorganule spécifiq^ie et à la théorie de V adénome qui en découlait tout naturellement. Toute tumeur qui se développait dans une glande et qui ne présentait pas la cellule cancéreuse, qui présentait au contraire la petite dépression en cul-de-sac, si caractéristique aux yeux des anatomo-pathologistes de l'époque était un adénome. Nous avons signalé l'écueil de cette doctrine qui conduisait à considérer comme des culs-de-sac véritables des fentes et des fissures interfoliacées.
C'est répoque de Lebert, de M. Broca, de Paget, de Birkett.
Dans une dernière période par trop exclusivement anatomO'patlwlogique, il est vrai, nous avons vu se développer successivement une série de notions exactes sur la nature <les tumeurs bénignes du sein. Cette période est surtout caractérisée par les travaux de Wirchow.
Enfin, nous voyons Billroth faire des efforts pour rapprocher étroitement l'étude anatomo-pathologique de Vétade clinique sans y réussir c omplélement, faute di» documents cliniques suffisants.
C'est dans celte voie féconde que, désormais. Ton doit marcher résolument.