CHAPITRE XI. — DES TUMEUKS BLANCHES DU RACHIS
Jusqu’à présent, il a été plus spécialement question des tumeurs blanches des extrémités; mais le rachis en est aussi très-souvent le siège, et il doit en être ainsi, vu le grand nombre d’articulations qui se succèdent le long de cette tige osseuse.
Comme je l’ai dit, ces maladies ont été généralement séparées des précédentes, et ont reçu diverses dénominations que j’ai énumérées. Cependant déjà Marc-Aurèle Séverin les en avait rapprochées; Rust et après lui M. Ronnet ont proclamé leur complète identité.
Si je leur consacre ici un chapitre particulier, ce n’est pas que je regarde ces affections elles-mêmes comme n’étant pas en tout identiques avec les précédentes. C’est uniquement parce que, par suite de la texture et du rapprochement des articulations, et aussi par suite de leur position spéciale, profonde, qui les met en rapport avec des organes essentiels à la vie, les altérations anatomiques qu’on y rencontre offrent quelques différences importantes. En les décrivant avec celles des autres tumeurs blanches, j’aurais risqué d’introduire dans mon exposition une confusion que je désire éviter.
Il y a au rachis trois sortes d’articulations : les articulations des corps des vertèbres, celles des apophyses articulaires, et les articulations costo-vertébrales. l)e plus, on trouve inférieurement les symphyses sacro-iliaques. Chacune de ces espèces d’articulations peut être malade; l’affection peut n’avoir envahi qu’une articulation, ou plusieurs articulations de même espèce, ou plusieurs d’espèce différente ; ce dernier cas est de beaucoup le plus fréquent, à cause de la grande proximité de toutes ces articulations.
Les articulations intervertébrales sont constituées par des disques fibrocartilagineux que l’injection prouve être légèrement vasculaires. Ces disques offrent une consistance d’autant moins grande qu’on se rapproche plus de leur centre ; celui-ci offre même, comme l’a prouvé M. Nichet, une cavité tapissée par une membrane analogue à une synoviale, que l’on peut démontrer par l’insufflation, et qui devient d’autant plus prononcée que l’individu est plus avancé en âge (1). Cette disposition était nécessaire pour que dans les diverses inflexions du rachis, ces corps pussent subir des modifications convenables dans leur forme. La vascularité augmente de la cir-
(1) Nichct, Deuxième mémoire sur le malvertébral de Poil (Gaz. mcdic. de Paris, 1840 J.
conférence au centre, de façon que la cavité centrale est la partie la plus vasculaire du fibro-cartilage.
Indépendamment de ces disques, les vertèbres sont unies entre elles par des ligaments que je n’ai pas ici à énumérer en détail, et qui n’offrent rien de particulier. Elles le sont enfin par les apophyses articulaires, qui présentent des cartilages d’incrustation non vasculaires, une synoviale, et une capsule ligamenteuse, comme les articulations des membres.
Cela posé, quelles sont les altérations de ces parties? Jamais peut-être on n’a eu l’occasion de les examiner au début de la maladie, mais seulement à une période avancée. A cette période, on trouve toujours un ou plusieurs fibro-cartilages complètement détruits ; quelquefois les autres sont parfaitement intacts ; quelquefois aussi ils sont partiellement détruits, et alors les bords de la solution de continuité sont grisâtres, durs, infiltrés de tissu cellulo-vasculaire, et parcourus de vaisseaux plus ou moins abondants, toujours visibles à l’œil nu et sans préparation. Dans ce dernier cas, on trouve constamment une maladie concomitante des os ou des parties molles adjacentes. Enfin, parfois on rencontre quelques fibro-cartilages intacts en apparence, mais qui à leur centre, à l’endroitoù se trouve la synoviale dont j’ai parlé, offrent une injection plus ou moins prononcée, ou un ramollissement, ou une collection de sérosité purulente ou de pus. Ces derniers faits, déjà signalés par Brodie, ont été confirmés par MM. Velpeau, Nélaton, Nichet et Tavignot. Ils sont, comme on le verra plus loin, d’une haute importance pour la physiologie pathologique de l’affection.
Les ligaments offrent les mômes altérations que dans les autres articulations : ainsi vascularité augmentée, exsudation arrivée à un degré d’organisation plus ou moins avancé, ramollissement et relâchement. J’en dirai autant des cartilages et des synoviales des apophyses articulaires : ces parties disparaissent comme partout ailleurs sous l’influence de l’exsudation plastique pseudo-membraneuse.
Le tissu cellulaire ambiant offre aussi des exsudations arrivées à l’organisation cellulo-vasculaire (tissus fongueux et lardacé), ou bien du pus infiltré ou réuni en collection, ou bien enfin du tubercule à différents degrés d’évolution.
Les vertèbres sont quelquefois intactes dans leur tissu : elles sont seulement dénudées, noircies, et légèrementhypérémiées à leur surface par suite du contact des produits purulents qui les baignent. D’autres fois il y a de plus une usure de leurs corps, qui semble toute mécanique, n’étant accom-
pagnée d’aucune autre altération. Toutefois, ce sont là des cas exceptionnels ; la plupart du temps elles sont elles-mêmes altérées. Toujours alors on y rencontre la coloration foncée, la raréfaction du tissu osseux, la dilatation de ses cellules, et la présence d’une exsudation intra-osseuse fongueuse et vasculaire ; en un mot ce que nous avons observé au genou, au coude, et partout ailleurs. Ce sont de ces cas dans lesquels l’afflux du sang était excessif et la vascularisation exagérée, que M. Tavignot a considérés comme constituant une lésion spéciale, qu’il a appelée infiltration lie de vin.
Très-souvent à cette lésion se joignent des cavernes plus ou moins étendues, formées aux dépens des vertèbres. Tantôt petites et creusées dans leur corps, d’autres fois elles comprennent tout l’espace occupé par un ou plusieurs de ces corps. Ces cavernes contiennent du pus, très-souvent de la matière tuberculeuse ramollie, des productions fongueuses plus ou moins considérables, et des séquestres osseux. Tantôt ceux-ci sont spongieux et raréfiés, comme la substance osseuse malade; tantôt ils sont durs, éburnés, compacts, ce qui est dû à l’ossification de l’exsudation interstitielle. Nous avons vu la même chose dans les autres os. Enfin, en même temps que ces cavernes, on trouve des tubercules crus ou ramollis encore renfermés dans le corps de l’os, ou bien des granulation, tuberculeuses grises ou jaunes, ou bien une infiltration tuberculeuse. Tous ces produits sont entourés d’un cercle vasculaire plus ou moins prononcé, prélude du travail de formation de la caverne.
Les tubercules du rachis n’offrent rien de particulier sur ceux des autres os; ils sont remarquables seulement au point de vue de leur fréquence. On les rencontre dans un grand nombre de cas de mal de Pott, comme a démontré M. Nélaton, tandis que dans les autres articulations, l'altération tuberculeuse est beaucoup moins fréquente.
J’ai parlé des éburnations du tissu des vertèbres ; ce ne sont pas les seules manifestations de la tendance à l’organisation osseuse. On en rencontre une autre non moins remarquable dans les tissus environnants : ce sont os jetées osseuses, véritables stalactites formées dans le tissu cellulaire Peri-rachidien, et qui unissent souvent entre elles deux ou plusieurs vertebres. Ces jetées, plus fréquentes ici que partout ailleurs, sont généralement formées de tissu compact, quelquefois cependant aussi de tissu spongieux.
Les articulations costo-vertébrales sont formées d’une synoviale, de
cartilages diarthrodiaux non vasculaires, et de capsules ligamenteuses. On y rencontre ce qu’on trouve dans toutes les articulations analogues : exsudations organisées à divers degrés, cavernes, séquestres et tubercules. On y voit aussi des jetées osseuses qui unissent une côte, soit aux côtes voisines, soit aux vertèbres. Cette lésion ne se rencontre généralement qu avec la précédente ; je rapporterai cependant un cas où elle était isolée et ou le
cartilage intervertébral lui-mème était intact.
Les lames et les apophyses épineuses sont généralement saines; quelquefois elles sont atteintes en même temps que les corps vertébraux; exceptionnellement elles le sont sans ceux-ci.