CHAPITRE YI. — causes prédisposantes pathologiques
Dans ce qui précède, j’ai montré comment certains états organiques pouvaient prédisposer aux tumeurs blanches, sans qu’on pût dire qu’il y avait maladie. Dans ce chapitre, il s’agira d’états morbides bien caractérisés, qui amènent les mêmes conséquences.
Comme maladies prédisposant aux tumeurs blanches, j’ai cité le scorbut, la syphilis et les scrofules.
Le scorbut consiste en une altération de sang de telle nature, que ce fluide sort des cavités vasculaires pour s’épancher dans les tissus. Là il donne lieu d’abord à des ecchymoses, puis consécutivement à diverses maladies, à des phlegmons, à des abcès, à des ulcères. Dans cet état, on conçoit qu’une contusion articulaire, une entorse, amèneront les mêmes effets qu’un coup sur la surface cutanée; le sang s’épanchera en grande quantité dans les tissus articulaires et dans la synoviale même, et si ce dépôt n’est pas résorbé, il en résultera une production de pus et de fongosités, c’est-à-dire une tumeur blanche. Le scorbut est excessivement rare chez nous, grâce aux progrès de l’hygiène : aussi n’ai-je jamais observé de tumeurs blanches dues à cette cause; mais les auteurs qui ont écrit sur cette affection en rapportent des cas.
La syphilis peut incontestablement favoriser le développement des tumeurs blanches. En effet, une exostose, une nécrose, peuvent se développer sur une extrémité articulaire aussi bien que sur la diaphyse d’un os, et donner alors lieu à une maladie de cette espèce. L’altération des actes nutritifs peut se manifester dans les tissus articulaires aussi bien que dans les autres. C’est dire assez que cette affection appartient à la période tertiaire, et qu’elle a été précédée d’éruptions cutanées, d’affections du pharynx et du palais, d’engorgements ganglionnaires. Elle est généralement accompagnée d’ulcérations buccales ou pharyngiennes, d’affections des os de la face ou
des tibias, de psoriasis, d’ulcères cutanés, de sarcocèle syphilitique, etc. Ces circonstances antécédantes et concomitantes permettent seules d’affirmer qu’une tumeur blanche s’est développée sous l’influence prédisposante de la syphilis. Il ne suffît pas, comme beaucoup de praticiens se l’imaginent, que l’on puisse remonter dans les commémoratifs à un chancre ou même à une blennorrhagie : car ceux qui ont étudié ces maladies savent que la blennorrhagie n’est jamais suivie de syphilis, et que le chancre assez souvent ne l’est pas davantage. Ceci n’empêche pas les sujets qui en ont été affectés d’avoir des tumeurs blanches aussi bien que tous les autres; car ni le chancre, ni la blennorrhagie, ni la syphilis elle-même ne donnent d’immunité contre ces affections. Comment donc savoir si une tumeur blanche s’est ou non développée sous l’influencede la syphilis? Le seul moyen, c’est de voir si la syphilis existe. Or, la syphilis n’est pas une entité, un quid insaisissable ; c’est un ensemble de lésions déterminées, se succédant dans un certain ordre dans les différents tissus. Son point de départ, c’est le chancre induré, amas de cellules et de fibres incomplètes, première expression d’une tendance aux exsudations avec arrêt de développement. Ensuite viennent l’engorgement des ganglions inguinaux, l’éruption cutanée, l’engorgement des ganglions sous-occipitaux, et l’angine. Voilà ce qu’on appelle les accidents secondaires. A leur suite se montrent les douleurs ostéocopes et les exostoses ; puis, successivement ou en même temps, le psoriasis, les tubercules cutanés, les condylômes, les ulcères, le sarcocèle, et la nécrose. Ces derniers phénomènes sont ceux qu’on a appelés tertiaires. Aucun de ces phénomènes pris isolément ne constitue la syphilis, aucun n’est par lui-même syphilitique; ce qui constitue la maladie, c’est leur ensemble et leur succession. Ainsi, une tumeur blanche pourra être regardée comme syphilitique lorsqu’elle aura été précédée d’accidents secondaires, et qu’elle sera accompagnée d’un ou de plusieurs accidents tertiaires. Hors de là, on n’est pas en droit de la regarder comme telle, rien de particulier ne caractérisant la tumeur blanche syphilitique.
En appliquant ces principes, on trouvera que la syphilis ne prédispose que bien peu aux tumeurs blanches. Les observations où ces conditions se trouvent réunies sont fort rares ; aussi la plupart des auteurs, Boyer, Dupuytren, M. Bonnet semblent-ils ne mentionner la syphilis que par acquit de conscience. En effet, c’est presque toujours le tissu compacte des os qui est affecté dans cette maladie, et presque jamais le tissu spongieux, dont sont formées les extrémités articulaires. Cependant il en existe, j’en ai
rencontré deux ou trois cas, et Rust et Galbiati en rapportent chacun un exemple. Celui du dernier (1) surtout est concluant, puisque l’autopsie démontra l’existence d’une exostose sur la tête du fémur.
Après la syphilis vient la scrofule. On la regarde généralement comme la cause la plus fréquente des tumeurs blanches : aussi ouvrez le premier auteur, le premier recueil d’observations venu, et vous y verrez ces mots : les tumeurs blanches sont en général scrofuleuses ; ou bien, tumeur blanche de nature scrofuleuse. Mais que veulent dire ces mots? Qu’entend-on par scrofule? Voilà ce que personne ne dit.
Lorsqu’un enfant est atteint d’une affection chronique quelconque rentrant dans le domaine de la pathologie externe , eczéma, ophlhalmie, tumeur blanche, ulcère, adénite, on dit que cet enfant est scrofuleux. Il y a bien plus : il suffît souvent qu’il ait la peau blanche, les cheveux blonds, les sécrétions des muqueuses abondantes, pour que l’on porte de lui ce jugement. On confond ainsi la scrofule avec l’expression du tempérament lymphatique. Si maintenant nous passons à l’autre extrémité de la série, nous y trouvons désignés comme scrofuleux des sujets qui offrent une tendance malheureuse au développement d’affections chroniques sur tous les points de l’économie. Ici, nous trouvons des sujets de tempérament nerveux ou nervoso-sanguin, aux chairs peu épaisses, aux cheveux noirs, aux yeux noirs, ne portant nullement l’empreinte du tempérament lymphatique : ces sujets offrent les mêmes affections chroniques que les précédents, et on les range aussi dans la catégorie des scrofuleux. — La scrofule est-elle donc tout bonnement l’exagération du tempérament lymphatique? Ou bien est-ce une maladie consistant en un ensemble déterminé de lésions? Des faits que je viens de citer, les premiers devraient faire admettre la première opinion, les derniers la seconde.
Mais n’a-t-on pas fait pour la scrofule ce que font pour la syphilis les praticiens qui regardent comme syphilitiques toutes les affections survenant chez un sujet qui a eu un chancre ou même une simple uréthrite? N’a-t-on pas, par une extension irréfléchie, attribué à des lésions isolées, indépendantes, un nom qui devrait être réservé à un ensemble déterminé de lésions?
Mais, me dira-t-on, si l’on appelle telle maladie scrofuleuse, c’est quelle est due au vice scrofuleux. Je l’admettrai aussitôt que l’on m’aura dit ce
(1) Galbiati, op. cit.,observ. 24.
qu est le vice scrofuleux, où je pourrai le voir, et comment je pourrai le reconnaître indépendamment des lésions qui constituent la scrofule. Jusques-là je me permettrai de ne pas en parler, de l’ignorer complètement, n’admettant que ce que je puis voir et constater.
Laissant donc de côté le vice scrofuleux, je dirai que les tumeurs blanches existent le plus souvent chez des sujets de tempérament lymphatique, et que ce tempérament par conséquent prédispose à leur formation.
Quant au mot scrofule, je le réserverai pour désigner un état de l’économie caractérisé par un ensemble de lésions développées dans différents organes. Je remplace ainsi l’idée vague, incompréhensible de vice par l’idée bien déterminée, bien précise, de lésion anatomique. Cet état reconnaît pour point de départ une affection chronique d’un organe quelconque, caractérisée par la présence des produits anatomiques qui annoncent l’inflammation. Cette affection est souvent survenue fortuitement, par une cause externe. À la suite de cette affection, les ganglions lymphatiques correspondant à l’organe deviennent malades, s’engorgent. Ces derniers peuvent aussi devenir malades primitivement. Dans cet état, il n’y a pas encore scrofule ; mais si la maladie se propage à d’autres parties du système lymphatique, alors la scrofule existe. Viennent ensuite des abcès dans les glandes puis dans le tissu cellulaire ; des éruptions eczémateuses, des ulcères, des dépôts albumineux et tuberculeux dans le foie et les poumons, des maladies de la diaphyse des os et des maladies des articulations. Toutes ces affections sont anatomiquement caractérisées par des dépôts consistant : 1° en tubercules ; 2° en pus ; 3° en tissu cellulo-vasculaire ; la scrofule elle-meme est donc caractérisée par une tendance générale aux inflammations chroniques exsudatives. Elle est toujours accompagnée de l’existence du foie gras , comme l’a démontré le premier M. Glugc (1). Cet anatomo-pathologiste regarde meme le foie gras comme son point de départ ; mais n’existe-t-il pas bien souvent sans que l’on puisse dire le moins du monde qu’il y ait scrofule, par exemple chez les ivrognes, chez les personnes débilitées, chez les convalescents de longues maladies? L’état gras du foie est l’indice d’une nutrition vicieuse, incom-
(1) Pour tout oo qui concerne la constance de. l’état gras du foie dans la scrofule et la tuberculose, voyez Glugc, Atlas (1er pathologisch.cn Anatomie.
plète, rien de plus; il est constant dans la scrofule, mais sans lui être en rien propre.
Le début de la scrofule est annoncé, ai-je dit, par un engorgement ganglionnaire; mais ce serait une erreur de croire que celui-ci l’annonce nécessairement. Ainsi, très-souvent une inflammation d’un organe quelconque amène l’engorgement des ganglions correspondants, sans que la scrofule s’en suive. 11 peut arriver aussi que cet engorgement ait une existence tout-à-fait indépendante; et les praticiens militaires surtout observent souvent chez des jeunes gens forts et bien constitués, des engorgements des ganglions du cou et même des abcès de ces organes, sans qu’ils aient offert auparavant ou qu’ils présentent jamais après aucune trace de scrofules. Les seules circonstances auxquelles on puisse les rapporter sont, soit un refroidissement, soit la pression du col. MM. Bégin, Bertherand et II. Larrey ont fixé l’attention sur cette affection des ganglions du cou , que j’ai entendu signaler il y a bien longtemps déjà par M. Limauge, chirurgien à l’hôpital militaire de Bruxelles. Ainsi, pour qu’il y ait scrofule, il faut un engorgement ganglionnaire, soit primitif, soit consécutif, suivi de la série de lésions précédemment indiquées. Une seule de ces lésions ne peut jamais suffire pour la caractériser, quel que soit le tempérament, quelles que soient les circonstances dans lesquelles elle se manifeste. Ce n’est pas, par exemple, comme on le croit trop souvent, parce qu’un abcès ou une tumeur blanche se développera chez un sujet lymphatique, qu’on sera en droit de le déclarer scrofuleux.
Les ganglions du cou sont ceux dont l’engorgement précède le plus ordinairement la scrofule, parce que la tête et la muqueuse bucco-pharyngienne offrent chez les sujets prédisposés les maladies les plus fréquentes, et ensuite parce que ces ganglions sont aussi les plus disposés à devenir malades idiopathiquement. Cependant le point de départ de la scrofule peut se trouver partout ailleurs qu’à la tète ou au cou, dans les plèvres, dans les poumons, dans l’intestin, dans le mésentère, dans les membres. Ainsi, une tumeur blanche peut être le point de départ de la scrofule aussi bien qu’elle peut en être la suite.
Mais, dira-t-on, si le point de départ de la scrofuleest dans une lésion toute locale, dans une inflammation chronique, pourquoi toute lésion de cette nature n’est-elle pas suivie du développement de la scrofule? C’est que pour que celle-ci survienne, il faut certaines conditions organiques, qui sont ses causes prédisposantes. Ces causes sont: l9 l’enfance et l’ado-
Jescence; 2° le tempérament lymphatique; 3° la débilitation; et 4° l’hérédité.
Ainsi, pour qu’il y ait scrofule, il doit y avoir un engorgement ganglionnaire, primitif ou consécutif, suivi de la série des lésions précédemment indiquées ; de môme que pour qu’il y ait syphilis, il doit y avoir un chancre , suivi d’une certaine série de lésions. La scrofule n’est en aucune façon la cause de ces lésions, car elle est constituée par leur ensemble ; quant au vice scrofuleux, la science ne doit pas en parler, pas plus que des vices psorique ou dartreux. Cela posé, je dirai que l’existence de la scrofule, c’est-à-dire des lésions dont l’ensemble reçoit ce nom, est une condition qui prédispose aux tumeurs blanches, qui y prédispose meme fortement, beaucoup plus que la syphilis; maison ne peut jamais, sous peine défaire un cercle vicieux, dire que la scrofule devient la cause d’une tumeur blanche, ou la détermine.
La scrofule, comme toutes les maladies, peut s’attaquer à tous les tempéraments, bien que le lymphatique y prédispose. Aussi , M. Lugol, frappé des différences qui séparent les sujets qui en sont atteints, et préoccupé de cette idée d’y voir quelque chose de constitutionnel, les a-t-il divisés en scrofuleux lympathiques ou torpides, et en scrofuleux irritables. Les premiers sont ceux à peau rosée, à chairs épaisses, aux cheveux blonds, aux yeux bleus ; les seconds sont ceux à peau pâle et terreuse, à chairs peu développées, aux cheveux et aux yeux noirs. Depuis, on a vu dans ces deux divisions deux diathèses différentes, dont la première seule a conservé le nom de scrofuleuse, tandis que la seconde a pris celui de tuberculeuse. Tout naturellement pour les expliquer , on a aussi eu recours à deux vices, le scrofuleux et le tuberculeux. Cette classification, qui semble au premier abord basée sur des recherches scientifiques, sur des faits, offre une apparence de rigueur qui a séduit beaucoup d’esprits. Toutefois un examen approfondi en démontre le peu de fondement, car l’anatomie pathologique nous montre également chez les uns et chez les autres, et presque toujours simultanément, et les tubercules, et les lésions non tuberculeuses (1). Tout le monde sait d’ailleurs que chez les scrofuleux torpides de M. Lugol, ou scrofuleux proprement dits, les ganglions du cou
(1) Gluge, Atlas dcr pathologischen Anatomie ■ — Rokitanaky, llandbuch der pathologischen Anatomie.
renferment de la matière tuberculeuse, et que beaucoup de phthisiques appartiennent au tempérament lymphatique.
M. Bonnet, dont le nom revient toutes les fois qu’il est question de maladies articulaires, a cru devoir reconnaître dans la scrofule trois diathèses différentes, fongueuse, purulente et tuberculeuse. La première est caractérisée par les traits attribués aux scrofuleux torpides : nez, lèvres et paupières épaisses, cheveux blonds, sécrétions muqueuses abondantes ; production de masses molles et charnues (fongosités) dans les ganglions, le tissu cellulaire, les os, la peau, les testicules (sarcocèle scrofuleux). La seconde existe chez des sujets à peau fine, à face creuse, à teint pâle, à ganglions non engorgés ; ils offrent de nombreux abcès froids, et rien d’autre. La troisième enfin se montre chez des sujets de même constitution, mais est caractérisée par la production de matière tuberculeuse.
Cette division constitue un progrès, en ce sens qu’elle écarte l’idée hypothétique du vice des humeurs, pour la remplacer par l’idée des lésions anatomiques. Cependant, au fond, elle ne s’éloigne pas de la précédente autant qu’on le croirait au premier abord, et il est facile de voir que la diathèse fongueuse répond aux scrofuleux proprement dits ou torpides, et les diathèses purulente et tuberculeuse aux tuberculeux ou scrofuleux irritables. Elle est passible des mêmes objections ; et quant aux deux dernières, M. Bonnet lui-même reconnaît qu’il y a coïncidence presque constante des tubercules pulmonaires avec les abcès froids. Quant à la diathèse fongueuse, je m’en tiens à ce que j’ai dit : presque toujours il y a production de tubercules dans certains organes, surtout dans les ganglions et les poumons, et production de fongosités dans d’autres. — On doit se rappeler ici que pour moi, l’existence d’une seule lésion, quelle qu’elle soit, ne constitue jamais une diathèse; pour que ce mot puisse être employé, il faut un ensemble de lésions concomitantes ou successives. Ceci s’éclaircira davantage et s’expliquera lorsque je traiterai de la physiologie pathologique ; pour le moment, je me borne à énoncer simplement les faits. — Voici une observation de scrofule confirmée qui démontrera l’exactitude de ce que je viens d’avancer.
Scrofule confirmée. — Tuberculisation. — Tumeurs blanches multiples.
La nommée Anne Marie X., âgée de 13 ans, constitution chétive et très-irritable, peau blanche et fine, yeux noirs, cheveux noirs, a vu apparaître successivement depuis plusieurs années, des tumeurs blanches et des abcès en différentes parties de son corps. Ce sont :
1° Une tumeur blanche du coude gauche, qui a suppuré, puis s’est terminée par ankylosé dans la position demi-fléchie, et en semi-pronation.
2U Des abcès glandulaires autour du cou.
3° Une tumeur blanche de l’épaule gauche, avec trajets fistuleux en arrière, dans l’aisselle, et à la partie supérieure et antérieure du bras, permettant de toucher l’os.
4° Une tumeur blanche du pied droit, avec fistules autour des malléoles. Le gonflement n’est pas très-fort, non plus qu’à l’épaule.
5° Des ulcères le long des deux jambes, que rien ne peut faire cicatriser.
6° Un abcès glandulaire à la partie interne de la cuisse droite, et un autre vers la partie inférieure du bras gauche.
7° Un abcès volumineux au côté gauche du sternum ; lorsqu’il fut ouvert, il permit d’arriver avec un stylet sur les côtes, dont la consistance était devenue très-faible.
8° Des tumeurs dures au cou et dans le tissu cellulaire du bras, des aînés et des aisselles.
Cette malheureuse était fille d’un père qui avait eu la syphilis. Après avoir beaucoup souffert, elle mourut à l’hôpital St. -Jean, au commencement de 1847, malgré toute l’huile de poisson et tout l’iodure de potassium qu’on lui avait fait prendre. Elle fut prise dans les derniers jours de sa vie, d’une fièvre intense avec point de côté et matité à gauche.
A l’autopsie, je trouve les lésions suivantes.
1° Les tumeurs dures dont j’ai parlé sont formées par de la matière tuberculeuse crue ou commençant à se ramollir, déposée tant dans les glandes, que dans le tissu cellulaire. Les abcès du bras et de la cuisse communiquent avec des foyers contenant de cette meme matière à l’élat de ramollissement ; il en est de même de l’un des abcès du cou ; les autres présentent seulement des parois fongueuses et vasculaires.
2° La tète de l’humérus gauche est dénudée et baignée par le pus, ainsi que la cavité glénoïde de l’omoplate. Ces os offrent l’altération que j’ai décrite : ils sont d’un rouge livide, violacés, très-ra réfiés, très-vasculaires. La tète de l’humérus renferme des tubercules enkystés, dont quelques-uns se sont déjà vidés à l’extérieur en laissant des cavernes. La synoviale, la capsule fibreuse, et le tissu cellulaire sont confondus en une masse; ils ne renferment cependant que peu de fongosités.
3° L’articulation tibio-tarsienne droite est dépourvue de cartilages; ils sont remplacés par des fongosités vasculaires qui tapissent les extrémités des os, et constituent une vraie membrane pyogénique. Les oseux-mèmes sont raréfiés, vasculaires, brunâtres, ils ne contiennent pas de tubercules.
4° Les os des pieds et des mains sont mous, raréfiés, vasculaires, rougeâtres ; leur coque compacte est réduite à une grande ténuité.
5° Le coude gauche offre une soudure intime du cubitus avec l’humérus et avec le radius ; ces deux derniers os ne sont pas soudés, bien que dépouillés de cartilage. La section fait voir que le tissu spongieux se continue sans interruption du cubitus dans l’humérus, comme dans l’observation précédente. Seulement, ce tissu spongieux n’est pas tout-à-fait normal ; il est rougeâtre et raréfié, exactement comme celui des os des pieds et des mains. — Au-dessus des condyles de l’humérus et dans son tissu se trouve un tubercule enkysté, un peu plus gros qu’un pois; le tissu osseux environnant se distingue par sa couleur rouge, due à une injection vasculaire.
6° Les trois ou quatre dernières vraies cotes sont dépourvues de périoste dans leur tiers antérieur; elles plongent là dans une vaste caverne pleine de pus. Elles sont d’un rouge foncé, noirâtre ; le stylet les traverse facilement; les lamelles osseuses sont très-écartées, et séparées par des fongosités en tout semblables à celles que constituent en se vascularisant les fausses membranes articulaires. Il n’y a d’ailleurs pas de traces de tubercules. Cette lésion constitue cet état que l’on a désigné sous le nom de carie, élevé a son plus haut degré. Cet état n’est donc autre, comme je l’ai dit, qu’une infiltration dans la trame osseuse de produits pseudo-membraneux, qui en se vascularisant constituent les fongosités, et provoquent la disparition, la résorption des lamelles osseuses.
7° La plèvre gauche est remplie de pus et tapissée de fausses membranes ; elle ne communique nullement avec l’abcès dont je viens de parler. Les deux poumons renferment des tubercules crus à divers états de développement, mais pas de cavernes. — Les ganglions mésentériques sont
indurés et renferment des tubercules crus; les intestins sont légèrement injectés ; le foie offre une coloration jaune paille.
Cette observation est extrêmement remarquable au point de vue de la généralisation des lésions , dépendante évidemment d’une disposition générale de l’économie, d’une diathèse. Est-ce la diathèse syphilitique héréditaire, ou la diathèse scrofuleuse, ou la diathèse tuberculeuse, ou la diathèse purulente? Ce sont toutes les quatre à la fois, ou plutôt c’est cette diathèse unique qui, suivant la diversité de ses manifestations, a reçu tantôt l’un, tantôt l’autre de ces quatre noms. Cette observation est à coup sûr l’une des plus probantes en faveur de l’identité de ces quatre diathèses prétendument différentes. — On y remarque surtout la production abondante de fongosités, avec une constitution qui ne répond nullement à la diathèse scrofuleuse, ou fongueuse de M. Bonnet. Les tubercules pulmonaires, encore peu avancés, étaient évidemment d’une origine postérieure à celle des lésions des os et du tissu cellulaire.
Je ne puis m’empêcher aussi d’appeler l’attention sur cette ankylosé osseuse du coude, qui avait encore pu se produire avec une constitution aussi délabrée. Elle prouve que, même dans ces cas malheureux, la réparation des tissus malades et la guérison sont encore possibles, si le traitement est institué à temps, et dirigé avec soin et convenablement.
Et voulez-vous d’autres faits semblables? Ils sont loin d’être rares. — Ainsi, une jeune fille de 19 ans (observation 36) , de tempérament nerveux, peau blanche, yeux noirs, cheveux noirs, subit l’amputation pour une tumeur blanche fongueuse du pied droit; elle a des engorgements au cou et aux aînés, un ulcère fongueux rebelle au genou, et d’abondants tubercules dans les poumons. Une autre de 16 ans, de la même constitution, porte des cicatrices au cou ; elle a subi l’amputation du pied droit pour une tumeur blanche; elle en porte encoreau pied gauche, aux doigts des deux mains et au poignet gauche, et ces tumeurs blanches offrent ce gonflement rénitent et considérable qui annonce l’existence des fongosités; cette jeune fille mourut à la suite d’une tuberculisation des poumons. Une autre subit l’amputation du poignet droit pour une tumeur blanche fongueuse énorme; elle périt de phthisie pulmonaire et de péritonite chronique. Dans d’autres cas, et ils sont loin d’être rares, on voit des
scrofuleux irritables, offrant le tempérament décrit précédemment, rie présenter aucune lésion tuberculeuse, mais seulement des développements du tissu cellulo-vasculaire. Ces faits, et tant d’autres qu’il serait fastidieux de citer, parce que chaque jour les praticiens sont à meme d’en constater de semblables, nous montrent l’union constante des diathèses fongueuse et tuberculeuse, du tubercule et de la scrofule.
Cette diathèse, cet ensemble de lésions, reconnaît pour causes de mauvaises conditions hygiéniques, et surtout une mauvaise aération unie à une habitation sombre et humide et à une alimentation insuffisante. Ce sont, mais réunies et élevées à une haute puissance, les causes prédisposantes des tumeurs blanches simples et de la phthisie pulmonaire. Il faut y joindre l’hérédité, qui tend à transmettre toutes les prédispositions, toutes les susceptibilités organiques.
Ainsi, pour en revenir à mon point de départ, lorsqu’on voit une tumeur blanche sans autre lésion, il ne faut jamais dire : il y a là une diathèse; il ne faut jamais en rechercher la cause dans un prétendu vice. Il serait aussi absurde de le faire, que de rechercher dans une diathèse ou un vice la cause d’une pneumonie ou d’une bronchite. Il faut toujours avoir présentes à l’esprit les paroles suivantes de M. Bonnet, qui résument fort bien tout ce qui précède :
« Si nous admettons des diathèses, c’est que nous voyons se développer » chez certains malades, sans causes extérieures, des lésions multiples, » qui se succèdent les unes aux autres, ou existent toutes à la fois ; et si » nous établissons une différence entre ces diathèses, c’est que dans les » unes certaines altérations tendent à se produire, et que dans les autres, » ce sont des altérations différentes; en un mot, l’existence comme le ca- » ractère des diathèses ne nous est révélé que par leurs produits. C’est » donc par ces produits qu’il faut les spécifier, et non par leur nature qui » nous échappe entièrement. Lorsque nous voyons des malades chez les— » quels du pus, des tubercules se sécrètent simultanément dans un grand )) nombre d’organes, sans qu’aucune cause extérieure en provoque le dé- » veloppement, nous disons que ces malades ont une disposition à sécréter » du pus ou des tubercules, et nous appelons cette disposition diathèse » purulente ou tuberculeuse. »
Ainsi, les mots syphilis, scrofules, ne sont pas l’expression d’une cause; ils sont l’expression d’une série déterminée d’altérations organiques. Les considérer comme causes de celles-ci, c’est jouer sur les mots, ou poser
une pétition de principes. La tumeur blanche syphilitique ou scrofuleuse n’est qu’un symptôme de la syphilis ou de la scrofule, un des éléments dont l’ensemble constitue la maladie. Ce ne sont donc pas à proprement parler des causes de tumeurs blanches; seulement, lorsqu’on voit ces altérations chez un sujet, on doit y craindre l’apparition de celles-ci. Voilà la seule valeur que l’on puisse attacher à leur considération, et au point de vue thérapeutique, comme on le verra par la suite, c’est bien peu de chose.
Que dirai-je maintenant des diathèses cancéreuse , rhumatismale et goutteuse? La disposition cancéreuse ne peut amener de tumeur blanche qu’en développant un cancer dans les éléments de l’articulation, ce qui est très-rare. Quant à la diathèse rhumatismale, on désigne sous ce nom un pêle-mêle, un salmigondis d’altérations organiques qui n’ont entre elles rien de commun que de reconnaître pour cause le froid et l’humidité dans les circonstances que j’ai exposées. Il n’y a là ni vice, ni diathèse. Je dirai la même chose de la goutte, qui n’est qu’une arthrite avec développement dans le sang d’acide urique, d’urates et de phosphates. On lui a attribué toutes les maladies dont les goutteux peuvent être affectés, toujours d’après le principe : post hoc , ergo propter hoc . On lui a même dans ces derniers temps encore mis sur le dos l’arthrite des vieillards, arthritis senilis, malum coxœ senile, affection encore peu étudiée, dont je dirai quelques mots dans les sections suivantes.
D’après cela, on r.e sera pas étonné de ne me voir mettre au nombre des causes prédisposantes des tumeurs blanches, ni le vice rhumatismal, ni le vice goutteux, puisqu’ils n’ont d’existence que dans le cerveau des pathologistes. J’en dirai autant des vices herpétique, dartreuxet psorique, inventés pour expliquer l’opiniâtreté des maladies de la peau que l’on ne sait pas guérir, leur résistance à nos moyens thérapeutiques, et pour y rattacher toutes les affections intercurrentes qui peuvent se développer pendant leur existence.