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CHAPITRE X. — Action des causes qui produisent les tumeurs

Il est tout aussi difficile de saisir le mécanisme de l’action des causes pour produire les tumeurs blanches que de bien reconnaître ces causes elles-mêmes. Toutefois l’on peut parvenir à le concevoir jusqu’à un certain point, en se rappelant que toute tumeur blanche est constituée primordialement par un afflux anormal de sang et par une exsudation. Or, la plupart des causes énumérées dans l’étiologie sont de telle nature qu’elles se relient intimement à ces phénomènes initiaux, qu’elles en font concevoir l’apparition. C’est ce que je vais démontrer en reprenant ce que j’ai dit dans la troisième section.

Les causes occasionnelles des tumeurs blanches peuvent, ai-je dit, se ranger en trois catégories : 1° violences extérieures ; 2° influences atmosphériques ; 3° influence d’autres maladies.

Parmi les violences extérieures, les plaies sont celles dont l’action est la plus évidente. On sait en effet que toute plaie, toute piqûre provoque l’inflammation de la partie qu’elle atteint, en y faisant afllucr le sang en excès. Généralement, l’arthrite ainsi déterminée est une arthrite aiguë, avec production de pus et de fausses membranes; mais, lorsqu’elle n’emporte pas le malade, elle passe souvent à l’état chronique, et devient alors une vraie tumeur blanche. Elle peut aussi, bien que ce soit rare, apparaître d’emblée avec le caractère de la chronicité. Les contusions, produites par des coups ou des chutes, ont le même effet.

Dans les entorses et les luxations, qu’y a-t-il? Il y a distorsion et déchirure des ligaments, de la synoviale, quelquefois des tissus environnants, disjonction des surfaces articulaires. Qu’en résulte-t-il ? Un afflux anormal de sang, puis un épanchement, constitué d’abord par du sang, ensuite par sa partie liquide (sérum et fibrine). La partie fibrineuse de cet épanchement peut subir l’organisation immédiate, et alors il y a guérison. Mais il peut aussi arriver que l’afllux sanguin continue à se faire d’une manière immodérée, que la congestion persiste; alors l’exsudation se transformera en tissu cellulo-vasculaire, au lieu de s'organiser en tissus normaux, et l’entorse passera immédiatement à l’état de tumeur blanche. Cette persistance de la congestion est favorisée par l’exposition de la partie malade aux violences extérieures, par les efforts, par les mouvements, qui jouent le

rôle de causes irritantes; elle l’est aussi par une mauvaise constitution, qui met obstacle à l’organisation complète des produits d’exsudation. Aussi sont-ce justement ces circonstances qui amènent constamment la production des tumeurs blanches à la suite des entorses, tandis qu’elle n’a pas lieu lorsque par un traitement convenable on annihile leurs effets.

La fatigue peut aussi provoquer un afflux immodéré des fluides vers la jointure qui y est soumise, et à la suite de cet afflux se produisent facilement les exsudations que j’ai dit constituer la lésion anatomique initiale des tumeurs blanches.

Quant aux influences atmosphériques ou de température, voici comment on peut concevoir leur action. Lorsque le corps est échauffé, et principalement lorsqu’il est en pleine transpiration, la circulation se dirige surtout énergiquement vers la surface cutanée; le sang y est attiré et s’y précipite en grande abondance. Par l’action du froid, la peau se contracte, ses vaisseaux se resserrent, les courants sanguins changent brusquement de direction, et se portent vers d’autres organes. Si l’un ou plusieurs de ceux-ci, par une prédisposition particulière, par un état d’activité plus prononcé, par la présence d’une cause d’irritation, par l’effet d’une maladie déjà existante dans le voisinage, appelle en quelque sorte le sang et favorise son afflux, ce liquide s’y porte en plus grande abondance. Si cet afflux se fait vers les articulations, il en résulte selon les circonstances prédisposantes, telles que l’àge, la constitution, le tempérament, etc., soit une arthrite aiguë, soit une arthrite chronique cellulo-fibrcuse, soit une tumeur blanche, soit une hydarthrose.

Ainsi, par le refroidissement, les courants sanguins qui se dirigeaient en majorité vers l’enveloppe cutanée, sont forcés de prendre brusquement, une autre direction, de se porter vers un autre organe. Mais pour qu’il en résulte une maladie de celui-ci, cela ne suffit pas. il faut qu'ils persistent à s’y porter d’une manière anormale, qu’il s’y établisse, soit une congestion habituelle, soit une exsudation. 11 peut arriver que la modification que je viens d’indiquer ait été purement momentanée, que les courants sanguins aient pu reprendre leur cours primitif immédiatement après l’avoir quitté. Alors il n’y a pas maladie, il n’y a qu’une perturbation momentanée dans la circulation qui ne tarde pas à revenir à son état primitif. C’est lace qui constitue la réaction. Ainsi, toutes les fois que la réaction se sera opérée, il n’y aura pas maladie; celle-ci devra au contraire être redoutée toutes les fois que la réaction n’aura pas eu lieu.

Dans ccs considérations sc trouve l’explication des phénomènes si multiples, si variés que produisent les influences atmosphériques. Elles fournissent le point de départ rationnel de la méthode hydrothérapique. Enfin, elles expliquent largement cette loi, que j’ai posée dans l’étiologie (chap. III) :

«Le refroidissement est nuisible, dans tous les cas où la réaction ne sur- » vient pas immédiatement à sa suite; il ne l’est pas dans les cas où elle » survient. »

Cette loi est tellement d’accord avec les principes de physiologie pathologique que je viens de développer, qu’on pourrait l’en déduire à priori. La théorie et l’observation se prêtent donc un mutuel appui ; l’une vient corroborer les résultats de l’autre.

Ces idées sont également applicables à l’influence de l’humidité des habitations et des appartements. J’ai dit que celle-ci reconnaissait comme circonstance commune avec la précédente, le changement de milieu. Le corps, soumis à l’action de l’air ambiant, se trouve dans un certain état d’activité, surtout relativement à la surface cutanée. S’il passe dans un lieu plus humide et plus froid, cet état change aussitôt, la perspiration ne s’effectue plus avec la même facilité, les courants sanguins sont déviés et forcés de prendre une autre direction ; ils se portent vers d’autres organes, vers ceux où la constitution et les habitudes des individus les appellent principalement. — L’action de cette cause est d’autant plus assurée et d’autant plus funeste qu’elle agit d’une manière continue, et que l’air vicié de ces endroits tend en même temps à altérer la constitution.

Comme maladies articulaires différentes des tumeurs blanches, mais pouvant y donner lieu, j’ai mentionné l’hydarthrose, l’arthrite aiguë, et l’arthrite chronique rhumastismale. Il n’y a pas ici à proprement parler relation de cause à effet ; il y a seulement transformation d’une maladie en une autre qui en est voisine, il y a passage de l’une à l’autre. Ce passage est surtout évident pour l’arthrite aiguë traumatique, dont je parlais tout à l’heure. Lorsqu’on fait l’autopsie d’un sujet qui en est mort, on rencontre du pus et du tissu cellulo-vascnlaire, absolument comme dans une tumeur blanche; la seule différence, c’est que généralement les os et les cartilages sont intacts. Il suffit donc que cette maladie passe à l’état chronique pour mériter le nom de tumeur blanche.

Dans l’arthrite chronique rhumatismale, i! y a production de tissus cellulaire et. fibreux, et de congestions répétées. Or, il peut arriver qu’à la

suite d’une de celles-ci, l’exsudation produite se transforme en tissu cellulo-vasculaire ou même en pus ; alors évidemment on aura une tumeur blanche.

L’arthrite aiguë est une inflammation avec exsudation albumino-fibrineuse, qui généralement se résorbe ou se transforme en tissu cellulaire. Mais il peut arriver que cette exsudation se transforme en tissu cellulovasculaireet en pus, ce qui constitue la terminaison du rhumatisme articulaire aigu par suppuration, signalée par MM. Bouillaud, Malgaigne, Andral et Bonnet. Cette affection devient alors, par ses lésions, sa marche et ses terminaisons, une véritable tumeur blanche.

Quant à l’hydarthrose,elleconsisteaussi en une exsudation résultant d’une congestion ; mais cette exsudation est purement séreuse ; elle ne renferme pas d’éléments plastiques, coagulables, comme l’exsudation inflammatoire. On conçoit toutefois que sous l’influence d’une cause irritante, l’exsudation séreuse passera avec la plus grande facilité à l’état d’exsudation albuminofibrineuse. Si alors celle-ci se transforme en tissu cellulo-vasculaire et en pus, au lieu d’une hydarlhrose on aura une tumeur blanche. — C’est ce qui peut advenir, comme on l’a vu dans l’étiologie, par l’application au traitement de l’hydarthrose de moyens irritants, tels que le vésicatoire, le séton, l’incision de la cavité articulaire, et môme par les injections irritantes.

Le phlegmon, l’anthrax, sont des inflammations aiguës du tissu cellulaire; or, on sait quelle tendance l'inflammation a à s’étendre dans les parties qui avoisinent son siège primitif. Si ces affections existent près d’une articulation, celle-ci tendra à devenir malade, et il pourra en résulter une tumeur blanche. Aussi, lorsqu’on a l’occasion de faire l’autopsie d’un sujet porteur d’une de ces lésions, trouve-t-on fréquemment déjà la synoviale injectée, pointilléede rouge, premier indice de la propagation de la phlegmasie.

Les intlammations des bourses muqueuses et des gaînes synoviales,

l inflammation chronique des tissus voisins des articulations, les ulcères, agissent de la meme manière. Il en est de môme des abcès froids, qui sont de véritables inflammations, puisqu’ils offrent les memes produits anatomiques que celles-ci.

L’ostéite et l’ostéomyélite déterminent des tumeurs blanches par le môme mécanisme : La phlegmasie s’étend de proche en proche jusqu’à la lamelle osseuse qui soutient le cartilage. Quant aux fractures, elles amè-

lient d’abord une ostéite, à la suite de laquelle se développe l’arthrite.

Ainsi, la tumeur blanche peut être le résultat de l’extension d’une maladie des tissus voisins, siégeant soit dans les parties molles, soit dans les os. De là la distinction établie entre les tumeurs blanches des parties molles et celles des parties dures. Cette différence est de nulle valeur au point de vue scientifique, puisque la tumeur blanche existe seulement lorsque les tissus articulaires sont atteints, et qu’elle constitue par conséquent une affection une et indivisible. Elle n’a pas plus de valeur au point de vue pratique. De même que l’inflammation des parties molles ou des os tend à se propager vers l’articulation, de même l’inflammation de celle-ci, primitive ou consécutive, tend à s’irradier plus ou moins vers les parties voisines. La tumeur blanche en elle-même est une inflammation chronique des tissus articulaires; soit primitivement, soit consécutivement, elle se complique d’une inflammation des parties environnantes. Dans l’appréciation de chaque cas particulier il convient de déterminer la part qui appartient à chacun des tissus envahis; mais il est impossible de l’établir par des divisions et des subdivisions; ce sont uniquement des variétés individuelles, qui ne changent rien à la nature de la maladie, et qui sont inaccessibles à toute classification.

Parmi les causes ou plutôt les conditions prédisposantes, il en est dont l’action ressemble à celle des précédentes : ainsi les professions qui déterminent le plus de fatigue tendent à faire affluer le sang vers les articulations. Parmi celles-ci , celles qui fatiguent le plus et qui offrent la plus grande vascularité doivent nécessairement être le plus exposées aux congestions et aux inflammations. C’est de la même façon qu’agit la grossesse sur les articulations du bassin. Elle ramollit les ligaments, ce qui est le résultat direct d’un afflux exagéré de sang et de la production d’une exsudation plus abondante qu’à l’état normal. On voit que ces articulations se trouvent en quelque sorte sur la pente qui conduit aux tumeurs blanches.

Toutes les autres causes prédisposantes doivent leur influence à l’existence des conditions suivantes auxquelles on pourrait les réduire : 1° vascularité exagérée des tissus articulaires et osseux ; 2° irrégularité de la circulation et de la nutrition ; 3° tendance à la transformation des exsudations en tissu cellulo-vasculaire et en pus.

Ainsi, chez les enfants et les sujets lymphatiques, le système capillaire est très-développé ; les paquets graisseux synoviaux sont souvent rou-

geâtres; souvent les extrémités des os sont raréfiées, faciles à défoncer ou moyen du scalpel ou meme du doigt, et d’une coloration plus ou moins rouge. On voit là de suite la prédisposition à l’état organique qui constitue les tumeurs blanches, et le passage de l’état normal à la raréfaction osseuse que j’ai signalée. D’autre part, on constate tous les jours la facilité avec laquelle se produisent chez ces sujets le pus et le tissu vasculaire de nouvelle formation, les fongosités. Rappelons-nous de plus que chez eux le sang est riche en sérum et en fibrine et pauvre en globules, et nous nous rendrons parfaitement compte de la prédisposition si évidente qu’ils présentent (voir sect. 111, chap. YI).

L’affaiblissement de la constitution offre la réunion des deux dernières conditions : d’abord, comme je l’ai dit, la moindre cause dérange la circulation et tend à amener un afflux immodéré de sang vers les points qui l’appellent : ces points sont bien souvent les articulations. En môme temps, la nutrition est imparfaite, les phénomènes organiques ne rencontrent pas toutes les conditions propices à leur évolution : dès qu’une exsudation se produit, elle tend non à la résorption, ni à l’organisation définitive, mais à une organisation incomplète, embryonnalc. Elle se transforme en pus, en tissu cellulo-vasculaire, en tubercule. Si l’articulation est le siège du travail pathologique, on aura une tumeur blanche. — L’étiologie nous a appris à connaître la longue série des causes qui agissent en amenant la débilitation.

Il me reste à parler des maladies constitutionnelles, telles que la syphilis et la scrofule. On a vu dans la sect. III que ces maladies, — différentes du reste par leurs causes, leurs symptômes et leur marche, — avaient en commun la tendance à la production de tissu cellulo-vasculaire et de pus. Toutefois, dans la syphilis, cette tendance n’est que secondaire; ce qui lui appartient en propre, c’est la tendance à la formation de dépôts plastiques, d’indurations. Cette loi a été reconnue et énoncée en premier lieu par le professeur Thiry de Bruxelles. La scrofule, au contraire, est éminemment constituée par la tendance aux dépôts cellulo-vasculaires et purulents. On conçoit donc que beaucoup plus souvent que la syphilis elle devra occasionner des tumeurs blanches. C’est effectivement ce qui a lieu. Dans la scrofulose existe au plus haut degré la réunion des trois conditions que je viens d’énoncer comme favorisant le développement des tumeurs blanches. On y rencontre celte vascularité et cette mollesse des tissus, celte raréfaction et ce défaut de consistance de la substance spongieuse des os,

que j’ai signalés en parlant du tempérament lymphatique. La facilité avec laquelle se trouble la circulation capillaire et les irrégularités de la nutrition sont des faits que l’on constate tous les jours. Enfin, la tendance à la transformation des exsudations en tissu cellulo-vasculaire et en pus constituent, comme je l’ai dit, le caractère essentiel de la diathèse scrofuleuse. Les causes que je lui ai assignées sont du reste aussi des causes de tumeurs blanches simples, et selon les circonstances, elles déterminent, soit la maladie articulaire, soit l’affection générale. Ceci explique parfaitement les rapports, réels mais souvent exagérés, de la scrofulose avec les tumeurs blanches. On voit par là pourquoi la scrofule offre si fréquemment parmi les lésions qui la constituent des tumeurs blanches, et pourquoi d’autre part il n’est pas rare que celles-ci lui servent de point de départ.

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