FÉMUR
Comme on l’a vu dans l’anatomie pathologique, le fémur est susceptible de se luxer à la suite des tumeurs blanches. C’est là ce qu’on désigne sous le nom de luxation spontanée du fémur. L’exposé succinct mais complet que j’ai fait alors des lésions qui accompagnent la luxation spontanée du fémur en haut et en dehors, ou luxation ilio— ischiatique, me permettront de tracer la physiologie pathologiqne de cette altération et de reconnaître le mécanisme de sa production.
Quelles lésions ai-je indiquées précédemment comme existant au débu t des tumeurs blanches? Ce sont l’injection de la synoviale; l’injection et le gonflement des tissus sous-jacents, et le dépôt de liquides séreux ou purulents et de fausses membranes à l’intérieur de l’articulation. Voilà donc ce qui a lieu au début de la coxalgie. Voyons ce qui en résulte relativement aux rapports des os entre eux.
MM. Weber, frères, de Munich, ont prouvé que les surfaces de la tête fémorale et de la cavité cotyloïde sont maintenues en contact par la pression atmosphérique, et M. Jules Guérin, généralisant ce résultat, l’a transformé en une loi commune à toutes les articulations (1). Lors donc que des tissus ou des liquides s’y amassent, ils doivent écarter ces surfaces, car ils font, comme tous les tissus, comme tous les liquides, équilibre à la pression atmosphérique. Cet écartement peut être, pour la partie inférieure et interne de la cavité cotyloïde, de 3 à 4 millimètres, et pour sa partie supérieure externe, de 4 à 6 millimètres. C’est là ce que démontrent les injections forcées, pratiquées d’après la méthode de M. Bonnet (2). Cet écartement est tout-à-fait insuffisant pour chasser la tête hors de la cavité, et rendre ainsi la luxation possible.
Mais à la production des fausses membranes, ai-je établi plus haut, succède la destruction des cartilages : les divers cartilages de l’articulation disparaîtront donc peu à peu, et en particulier le bourrelet cartilagineux de la cavité cotyloïde. Celui-ci n’existant plus, la cavité offrira l’aspect qu’elle a sur un bassin sec. — Elle regardera en avant, en dehors, et très-
(1) Jules Guérin, Mémoire sur l'intervention de la pression atmosphérique dans le mécanisme des exhalations séreuses. Pari», 1840.
(2) Bonnet, Traité des maladies des articulations, tome II.
peu en bas ; même, le bassin étant incliné vers le côté sain, elle regardera presque directement en avant et en dehors. — D autre part des fongosités, des liquides écartent la tête des parois de la cavité.
Voilà donc les conditions que présente à un moment donné l’articulation ; et ces conditions ne sont pas hypothétiques, l’autopsie les fait constater.
Cela posé, prenez un bassin sec, et mettez-le dans ce3 conditions, inclinez-le vers le côté opposé à celui que vous considérez, de 2 à 3 centimètres; placez ensuite la tête du fémur de façon qu’elle soit partout distante de 4 à 5 millimètres des parois du cotyle. Supposez alors des puissances qui sollicitent la tête du fémur à se porter en haut et en dehors : — ces puissances existent, ce sont les muscles fessiers, droit antérieur, grand adducteur et psoas-iliaque; — et voyez ce qui arrivera ! Immédiatement la tête se portera dans ce sens, elle passera sur le rebord coty loi dieu, et ira se placer dans la fosse iliaque externe. Ce résultat arrivera par suite du moindre mouvement, du moindre effort qui provoquera une contraction musculaire.
Diverses conditions peuvent exister , qui facilitent ou empêchent la luxation. Ainsi, la tête et la cavité peuvent être tou t— à— fai t dénudées, et le rebord osseux intact, comme on l’a vu dans l’observation VII. Alors, il faudra pour produire la luxation, soit une violence extérieure, soit une forte flexion accompagnée d’adduction. Larrey pensait qu’elle n’était possible que par une violence; mais l’anatomie et l’expérience démontrent le contraire. Quant à la flexion et à l’adduction, elles devront être d’autant moins fortes qu’il y aura plus de fongosités, et que le rebord cotyloïdien sera plus entamé. Lorsque ces conditions seront réunies à un haut degré, il suffira du moindre mouvement dans le lit, il suffira que le malade se soulève ou se retourne, pour que l’action musculaire fasse glisser la tète hors de la cavité. Dans tous les cas, il faut que le bourrelet cartilagineux soit détruit, car on sait qu’il embrasse étroitement la tète, et il faut que la partie externe de la capsule et le ligament rond soient détruits ou ramollis. En dehors de ces conditions, la luxation traumatique est seule possible.
Cela étant posé, le mécanisme de la luxation s’en déduit tout d’abord. A un moment donné, voici l’état où se trouve l’articulation : rebord cartilagineux détruit ; ligaments ramollis ou détruits. Avec ccs conditions seules, une violence médiocre, une flexion forcée avec adduction, déter-
mineront la luxation. S’il y a en même temps destruction plus ou moins profonde du rebord osseux, ou présence de fongosités au fond de la cavité, ou réunion de ces deux conditions, le moindre mouvement, la moindre contraction des muscles, amèneront le même résultat. — Si les parties adjacentes offrent encore une certaine résistance, si la luxation reconnaît pour cause une violence médiocre ou un mouvement forcé de flexion et d’adduction, la tête s’arrêtera sur le rebord osseux de la cavité ; si celui-ci est intact, il pourra par sa pression y creuser un sillon, ainsi qu’on l’a vu quelquefois. Il y aura alors luxation incomplète.
La luxation ilio— ischiatîque est-elle précédée d’un allongement du membre? Nous avons vu que celui-ci peut exister réellement, mais qu’il est inappréciable. Devient-il plus considérable lorsque la tête s’échappe? Non, car on peut s’assurer sur le squelette qu’on peut la faire sortir de sa cavité sans que le membre subisse aucun allongement. Une expérience bien facile à faire sur le cadavre frais donne le même résultat. Découvrez l’articulation ; incisez la capsule à sa partie externe et supérieure ; mettez à nu en ce même endroit le rebord osseux, en enlevant couche par couche le bourrelet cartilagineux; faites ensuite subir un mouvement de rotation forcée en dedans de manière à rendre visible l’insertion du ligament rond, et coupez ce ligament. De cette façon, l’articulation est placée à peu près dans les mêmes conditions que dans les tumeurs blanches. Alors, faites sortir la tête de sa cavité jusqu’à ce qu’elle vienne reposer sur le bord osseux dénudé, et mesurez la distance de l’éminence iléo-pectinée et de l’épine iliaque antérieure et supérieure au sommet de la rotule. Portez ensuite dans la même position le membre resté intact, mesurez les mêmes distances et vous ne trouverez pas de changement. Même en conservant le bourrelet cartilagineux, on n’obtiendra qu’un demi-centimètre d’allongement, c’est-à-dire la limite de l’allongement appréciable à la mensuration. Or, sa destruction préalable est une condition constante et nécessaire de la luxation spontanée. — Ces expériences prouvent du reste une fois de plus l’impossibilité de l’allongement réel , puisque, s’il pouvait exister, la tête du fémur placée plus bas que le bourrelet articulaire, glisserait immédiatement hors de la cavité et se luxerait.
Voici quelques observations qui rendent palpables les faits que j’ai énoncés.
Tumeur blanche de la hanche.
En décembre 1849, je trouvai à l’amphithéâtre le cadavre d’une fille d’une vingtaine d’années, morte de coxarthrocace avec luxation spontanée. Les renseignements que je pus recueillir me prouvèrent que la luxation devait être opérée depuis peu, un ou deux mois au plus. La cuisse gauche était dans la demi-flexion, l’adduction et la rotation en dedans. Des trajets fistuleux existaient à la partie antérieure de la cuisse, et à sa partie externe et supérieure. La tête du fémur se trouvait sur l’os iliaque, à trois centimètres environ au-dessus du rebord cotyloïdien. Elle était dépourvue de cartilage ; son tissu était raréfié, et de sa surface se détachaient des lamelles nécrosées. Vers sa base, elle offrait une petite caverne contenant du pus et des fongosités. La sciant en travers, j’y trouve deux ou trois tubercules enkystés, en partie ramollis, gros comme des pois ordinaires; autour, le tissu osseux offrait une injection plus vive que dans les autres endroits. En différents points du col et du grand trochanter, on remarque des granulations dures, jaunâtres, quelques-unes blanchâtres; ce sont évidemment des granulations tuberculeuses. Autour d’elles, le tissu osseux est fortement injecté. Le périoste du col est ramolli et décollé par la suppuration.
L’os iliaque est lui-même dénudé au point où la tête le touche ; toutes les parties environnantes sont infiltrées de tissu lardacé. La capsule articulaire, qui se continue avec le périoste décollé, est comme lui ramollie et infiltrée de fongosités vasculaires. Elle est rompue dans sa partie externe, de façon à livrer passage à la tête du fémur, et au pus qui s’échappe par là pour se répandre dans les parties voisines et y former les trajets fistuleux dont j’ai parlé. La cavité cotyloïde est pleine de pus; son cartilage et son rebord cartilagineux ont tout-à-fait disparu; elle est tapissée d’une couche de fongosités vasculaires de deux à trois millimètres d’épaisseur, continues avec d’autres fongosités qui remplissent le tissu osseux raréfié et dilaté. Celui-ci ne renferme d’ailleurs pas de tubercules. La synoviale est aussi tapissée d’épaisses fongosités; le ligament rond est tout-à-fait détruit.
La partie inférieure de l’iléon est assez fortement injectée; le foie est infiltré de graisse; cœur petit; poumons contenant de nombreux tuber-
culos, et offrant des cavernes à leurs deux sommets. Les organes en général contiennent peu de sang.
Inflammation aiguë de l'articulation de la hanche avec sécrétion de pus; luxation consecutive sur l’os des îles.
M. Focachon, ancien interne de nos hôpitaux, m’a montré, en 1840,
I articulation de la hanche d’un malade de 18 ans, mort à la suite d’une inflammation aiguë de celle jointure. Ce jeûne homme, d’un tempérament lymphatique, ayant couché sur un pré humide, éprouva, à la suite de cette imprudence, des douleurs dans l’épaule et dans la hanche du côté gauche. Celles de la hanche s’étant accompagnées d’une très-vive inflammation, le malade vint à l’Ilôtel-Dieu de Lyon, le 4 janvier 1840, où le médecin chargé de le soigner lui fit subir, pendant les trente jours que dura sa maladie, un traitement très-actif par des applications multipliées de sangsues, des cataplasmes et des lavements laxatifs, et plus tard, des vésicatoires autour de la hanche. Ce traitement fut impuissant, et le malade, après avoir éprouvé les plus vives douleurs, mourut le 1er février, vers le quarante-cinquième jour de sa maladie. Il est à noter qu’il était resté longtemps la jambe légèrement fléchie sur la cuisse, et la cuisse fléchie sur le bassin. Le membre inférieur était porté dans la rotation en dedans. Dans les derniers jours de sa maladie, il offrit un raccourcissement de 4 travers de doigt. N’ayant pas observé moi-même le malade, je n’ai pu noter toutes les particularités que j’observe dans les maladies de la hanche, d’après les principes que j’ai exposés plus haut. Quoiqu’il en soit, on trouva à l’autopsie que la tête du fémur était luxée sur l’os des îles et remontée de 3 à 4 centimètres au-dessus du rebord supérieur de la cavité cotyloïde; la capsule était complètement déchirée en haut et en arrière, c’est-à-dire dans la partie qui avait livré passage à la tête de l’os ; le ligament rond était aussi déchiré à son insertion à la tête du fémur. L’inflammation de la hanche était caractérisée par les lésions suivantes :
Toutes les parties de la synoviale en rapport avec la capsule articulaire, le périoste et le tissu graisseux du fond de la cavité cotyloïde, étaient rouges, vivement injectés, et recouverts d’une couche de fausses mem-
(1) M. Bonnot, traite des maladies des articulations, tome II,
branes rougeAtres, épaisses, surtout au fond de la cavité colyloïdc. Cette dernière partie offrait une masse fongueuse, rougeâtre, se prolongeant, sous la forme d’une tête de champignon, sur les parties occupées par le cartilage. Toute cette masse offrait le caractère des lésions que produit l’infiltration de la fibrine et son passage à l’état vasculaire.
Les cartilages du fémur et du fond de la cavité cotyloïde étaient presque entièrement absorbés ; le jibro-cartilage du pourtour de la cavité complètement détruit en haut et en arrière, cest-à-dire dans le point où la tête de l’os s’était échappée, et dons celui où la capsule fibreuse était perforée. Autour de sa perforation, cette capsule fibreuse était ramollie, rougeâtre, et telle que peut la rendre l’infiltration de la matière fongueuse ; partout ailleurs, la capsule fibreuse était ramollie seulement à sa surface interne, elle avait conservé extérieurement son aspect et sa consistance. Le fibro-cartilage du pourtour de la cavité était aussi conservé dans cette partie. M. Focachon me dit avoir trouvé une grande quantité de pus dans la cavité articulaire et autour de la tête du fémur. La portion osseuse du fémur et de l’os des îles n’avait éprouvé aucune altération.
Cette observation montre, comme la précédente, la réunion des conditions que j’ai assignées comme déterminant la luxation spontanée ; ainsi, on y voit : 1° la rupture du ligament rond ; 2° la déchirure de la capsule ; et 3° la destruction du bourrelet cartilagineux à sa partie supérieure et postérieure. Nous voyons, dans cette affection à marche aigue, la luxation se produire aussitôt que ces conditions se sont trouvées réalisées.
Il en est de même de toutes les observations qui ont été recueillies avec soin. Au contraire, lorsqu’une de ces conditions fait défaut, la luxation n’a pas lieu. On l’a vu dans mes observations II, III et VU, où la capsule fibreuse avait conservé son intégrité; on le voit encore dans les deux observations suivantes, que j’emprunte à Brodie.
Coxarthrocace.
John Catnack, âgé de 44 ans, fut reçu «à l’hôpital St-Georges, le 29 sep-
(1) Brodie, Traité des maladies des articulations, traduit par Léon Marchant. Paris.
tembre 1813; il ressentait des douleurs dans le membre inférieur du côté droit; elles s’étendaient de la hanche au genou, et ressemblaient à des douleurs rhumatismales. Il attribuait ces douleurs au froid auquel il s’était exposé, un mois environ avant son admission. Il était aussi affecté de douleurs d’entrailles dont il mourut le 4 décembre. A l’ouverture, on ne découvrit rien d’extraordinaire, si ce n’est dans la hanche droite. Le ligament capsulaire et la membrane synoviale étaient dans leur état naturel ; les cartilages enveloppant la tête du fémur et tapissant la cavité cotyloïdc étaient détruits par l’ulcération dans presque la moitié de leur étendue ; et partout où le cartilage était anéanti, une surface ulcérée mettait l’os à découvert. Le ligament rond se déchirait facilement en conséquence de l’ulcération qui l’avait envahi vers la partie où il fait son insertion à la cavité cotyloïde. Les os avaient leur texture et leur dureté naturelles. L’articulation ne renfermait point de pus. On observa que la surface ulcérée de la cavité correspondait à celle du fémur, car ces surfaces étaient restées dans un contact fixe, le malade ayant toujours gardé la même position.
Coxarlhrocace. — Douleurs extrêmes dans le genou. — Pas de luxation.
William Bridges, de l’âge de 21 ans, fut reçu à l’hôpital St-Georges, le 28 novembre 1810. Il donna sur sa maladie les détails suivants. Vers le milieu du mois de mai précédent, il commença par éprouver de la douleur dans le genou droit, qui augmentait par la marche. Au bout d’un mois, la douleur devint si intense, qu’il fut obligé de garder le lit. II ressentit une légère souffrance dans la hanche ; mais celle du genou était si atroce, qu’il ne put se livrer au sommeil de la nuit. Il se forma un abcès qui s’ouvrit en septembre suivant, dans la partie interne de la cuisse.
A l’époque de son admission, la fesse était apauvrie et mince ; le membre du côté affecté semblait être plus long que l’autre d’un pouce et demi; il y avait un large abcès dans la partie postérieure de la cuisse. II tomba alors dans l’émaciation et dans la fièvre hectique. On pratique une issue avec le caustique, derrière le grand trochanter, et dans la suite une seconde issue fut faite de la même manière, sur le bord antérieur du fascialata. Ce traitement amena pour quelque temps un grand soulagement,
(1) Ibidem, Observation 25.
nonobstant plusieurs abcès se formèrent et s’ouvrirent dans les différentes régions de la cuisse. La douleur disparut; le malade reprit de l’embonpoint; la fièvre hectique tomba; et la matière purulente donnée par les abcès diminua beaucoup. Le membre parut être alors plus court que l’autre. Son état continua à s’améliorer, jusqu’à la mi-février 1811. A cette époque, les premiers symptômes alarmants se manifestèrent de nouveau. Il fut pris d’une diarrhée continuelle et de sueurs abondantes; il mourut le 26 mars suivant.
A l’inspection du cadavre, les muscles fessiers se trouvèrent diminués et dépéris; et dans plusieurs parties leur structure était détruite par les abcès qui communiquaient avec la cavité de l’articulation par deux ouvertures ulcérées, l’une sur la partie antérieure, et l’autre sur la partie postérieure. Les abcès formaient plusieurs sinus dans le voisinage de la jointure, et le ligament capsulaire, par suite, adhérait aux autres parties molles, et se confondait en quelque sorte avec elles. L’articulation contenait une matière purulente. La membrane synoviale était plus foncée qu’à l’ordinaire, mais d’ailleurs elle offrait l’apparence accoutumée. Il ne restait pas vestige du ligament rond ; les cartilages étaient entièrement absorbés, et les surfaces osseuses mises à nu étaient dans un état de carie; la tête du fémur était réduite aux deux tiers environ de sa grosseur ordinaire, et la cavité cotyloïde se trouvait plus profonde et plus étendue, presque dans le même proportion. Au centre de cette même cavité, il y avait une ouverture ulcérée, justement assez grande pour laisser pénétrer une sonde ordinaire, qui faisait connaître sa communication avec un abcès dans le bassin. Les surfaces cariées des os avaient la même couleur foncée et la même fétidité que dans les autres cas de carie; mais autrement, elles n’offraient rien de plus particulier que dans les os sains.
On voit dans ces deux observations la capsule-fibreuse conservée, comme dans les observations II et III... Dans la première, le ligament rond existait encore, quoique très-affaibli. Dans aucun de ces cas il n’y avait luxation. Ils prouvent que les lésions qui sont les conditions de la luxation se produisent dans l’ordre suivant : 1° destruction du cartilage ; 2° déchirure du ligament rond ; 3° déchirure de la capsule. Cette marche répond tout-àfait à celle que nous avons reconnue être celle des tumeurs blanches en
général. En effet, j’ai dit qu’un des premiers phénomènes qui se passaie nt dans l’articulation était le dépôt de fausses membranes albumino-fibrineuses, et que la conséquence la plus directe de ce dépôt était la destruction du cartilage, tissu non vasculaire; viennent ensuite l’altération et le ramollissement des ligaments. — On conçoit que dans des cas semblables, une \iolence extérieure amènera la luxation plus facilement que dans l’état normal, et d’autant plus facilement que la capsule sera davantage altérée.
La dernière observation offre encore d’autres points remarquables. On voit que les os y sont atteints par cette altération que j’ai décrite, et qui consiste dans la formation d’un tissu cellulo-vasculaire dans leur trame; c’est cette altération que Brodie désigne sous le nom de carie . — On y voit aussi un exemple de raccourcissement apparent avec adduction, survenant au moment où les douleurs cessèrent, où par conséquent elles ne purent forcer le malade à changer de position en se couchant sur le côté sain. Ce fait vient donc à l’encontre des doctrines de M. Bonnet sur la production des positions. — Enfin, remarquons cette perforation de la cavité cotyloïde ; à n’en pas douter, si le malade eût vécu plus longtemps, elle se serait élargie, et il y aurait eu enfoncement de la tête du fémur dans le bassin.
Disons maintenant quelques mots des opinions émises sur la cause de ces luxations. J.-L. Petit les expliquait par l’accumulation de la synovie dans l’articulation. Voici ses propres expressions :
« La synovie surtout s’amassera dans la cavité de l’articulation ;
» la capsule ou tunique ligamenteuse sera distendue; et la tête de l’os, » peu à peu chassée au-dchors, sera enfin luxée. La synovie s’épanchant » continuellement dans l’article, s’y épanchant même plus que dans l’état » naturel, et n’étant plus dissipée par l’état de la partie, on ne doit point >j être surpris qu’elle s’accumule, et qu’elle remplisse la cavité au point » de chasser la tète de l’os ; ce qu’elle fera avec d’autant plus de facilité » que, relûchant les ligaments, elle les met hors d’état de résister, non- » seulement à la force avec laquelle elle pousse l’os hors de sa boîte, mais » encore aux efforts que font les muscles pour tirer en haut la tête du » fémur. La capsule ne sera donc pas seule distendue ; le ligament rond » souffrira aussi peu à peu un allongement qui sera accompagné d’une » douleur très-vive, laquelle augmentera par degrés et ne diminuera que » quand ce ligament, tou t-à -fai t relâché ou rompu, aura abandonné la
» tète de l’os à toute la puissance des muscles qui la tirent en haut. »
Constatons d’abord une chose : c’est que J.-L. Petit n’avait jamais vu les altérations qu’il décrit, sans quoi il n’aurait pas mis dans l’articulation de la synovie, et il aurait parlé de la destruction des parties cartilagineuses. Si cette affection est quelque chose, ce n’est pas à coup sûr une tumeur blanche, c’est une hydarthrose. Et encore, dans l’hydarthrose coxo-fémorale, le liquide ne s’interposera entre les surfaces articulaires qu’en une couche mince, telle que celle observée dans les injections; elle viendra bien plutôt, comme Boyer l’a fort bien compris, distendre la capsule articulaire. L’étude à laquelle je me suis livré précédemment prouve d’ailleurs que l’interposition du liquide ne peut être cause de luxation.
Boyer l’a remplacée par le développement excessif de la glande synoviale, qui chasserait la tête hors de la cavité. Mais comment ce développement fongueux aurait-il une puissance capable de vaincre la résistance des muscles contractés?
Il me semble que la contraction doit bien plutôt empêcher le gonflement en question. D’ailleurs, Boyer fait intervenir l’action musculaire lorsque la tête est arrivée sur le rebord cotyloïdien ; pourquoi la met-il en jeu justement à ce moment-là, et pas auparavant?
Larrey pensait que la luxation était toujours le résultat d’une violence. Comment alors expliquer ces cas où la luxation s’est opérée lorsqu’on portait le malade au bain, ou même simplement lorsqu’il se retournait dans son lit?
Toutes ces causes sont des hypothèses qui ne supportent pas l’examen. Quant aux causes réelles, elles résultent des considérations précédentes; ce sont les conditions anatomiques dans lesquelles la maladie met l’articulation. Résumons donc ces conditions en peu de mots.
Il est d’abord trois conditions indispensables, sans lesquelles la luxation est impossible ; ce sont : 1° la destruction du rebord cartilagineux de la cavité; 2° la déchirure du ligament rond ; 3° la déchirure de la capsule articulaire. Avec ces conditions, il suffira d’une forte adduction avec flexion pour que la luxation s’opère. En effet, cette position porte la tète vers la partie externe postérieure de la capsule, et la contraction musculaire fait le reste.
Mais il peut arriver que le rebord cartilagineux ne soit pas seul détruit, et que le rebord osseux le soit également, de sorte que le fond de la
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capsule et la fosse iliaque externe constituent une surface continue ou à peu près continue. Alors il ne faut même plus d'adduction forcée; la simple adduction avec rotation en dedans suffira, la contraction musculaire aidant, pour faire remonter à un moment donné la tête sur l’os des îles. — Aussi, dans tous les cas de luxation réellement spontanée , ce phénomène est-il précédé de l’adduction avec raccourcissement apparent.
Ainsi, la luxation a toujours lieu dans la position d’adduction avec rotation en dedans. Cette position persistera après, parce que la tête et le col du fémur sont pressés contre l’os des îles par les muscles. Il pourra toutefois y avoir rotation en dehors si la tête est détruite, la pression n’étant alors que peu considérable. Quant à l’adduction , elle persistera toujours, car elle est déterminée par la direction même de la fosse iliaque. Toujours aussi il y aura raccourcissement du membre, non plus apparent, mais réel; les expériences faites sur le cadavre démontrent que chez l’adulte, il peut aller de 2 Q2 à 5 centimètres.
Quant à la luxation ischio-pubienne, ou sur le trou obturateur, la considération anatomique des parties suffit pour nous en faire comprendre les conditions. Ce sont : 1° la destruction du rebord cotyloïdien interne, tant osseux que cartilagineux, de telle sorte que la cavité et le pourtour du trou obturateur ne fassent plus qu’une seule et même surface; 2° la rupture du ligament rond et de la capsule ; 3° l’abduction et la rotation en dehors. Dans ces conditions, la contraction musculaire tirera la tête de l’os en dedans, sur le trou obturateur. Il y aura alors rotation en dehors et abduction ; il y aura aussi allongement, sauf dans le cas où la tète du fémur serait détruite.