CHAPITRE VIII. — Tkoisième PÉRIODE DES TUMEURS BLANCHES
Marasme ou réparation.
l a seconde période, lorsqu’une maladie accidentelle ou l’infection purulente ne vient pas causer la mort, se termine de deux manières, soit en conduisant le malade au marasme, soit en tendant vers la cicatrisation ou la réparation. Voilà donc deux voies ouvertes au commencement de la troisième période, et qui marchent parallèlement jusqu’à ce qu’elles amènent, l’une la mort, l’autre la guérison.
Le marasme s’annonce par l’accroissement de la fièvre, qui devient continue, et dont les exacerbations deviennent très-fortes le soir. La douleur est tantôt vive, tantôt nulle; la suppuration devient abondante, souvent fétide, quelquefois grisâtre ou sanguinolente. L’appétit diminue, il devient irrégulier, capricieux; le malade désire certains aliments, puis il ne sait pas manger ; à la fin, l’appétit disparaît tout-à-fait. Il y a soif fréquente et intense, la langue est souvent sèche, rouge, fendillée ; quelquefois l’épigastre est douloureux à la pression, le sommeil est interrompu, agité; pendant le jour il y a souvent de l’assoupissement. En même temps l’amaigrissement survient; la graisse se consume, la peau devient flasque, elle prend une teinte sale. Le malade s’affaiblit; il aime le séjour du lit, qu’auparavant il supportait impatiemment. Il a de temps en temps de la céphalalgie; il éprouve de la dyspnée; à une époque plus ou moins éloignée, la toux se déclare, toux petite, sèche, survenant surtout le matin et le soir. Quelquefois cette toux se déclare dès le début de la période de marasme, tandis que d’autres fois elle survient seulement lorsque l’amaigrissement a déjà fait de grands progrès. On entend des râles muqueux dans toute l’étendue du thorax ; quelquefois ils sont plus abondants au sommet des poumons; quelquefois on y perçoit du souffle caverneux, du gargouillement et de la pectoriloquie, annonçant la présence de cavernes. Le cœur est atteint de palpitations, et ses bruits s’entendent au loin.
Les urines sont rouges et peu abondantes; quelquefois leur émission est pénible, comme si la muqueuse vésicale participait à la souffrance des autres muqueuses. Le ventre devient douloureux ; il y a généralement diarrhée, parfois constipation. Les douleurs et la diarrhée s’arrêtent quelquefois pendant quelques jours pour reparaître ensuite. On remarque qu’elle augmente par la privation d’aliments, et qu’elle diminue lorsque
le malade peut en ingérer, surtout des aliments fortifiants. Parfois les parois buccales et la langue offrent une éruption de muguet. Des sueurs ont lieu la nuit, vers deux, trois ou quatre heures du matin, surtout à la tète, à la poitrine, au dos, aux mains; ces sueurs mouillent la chemise et quelquefois les draps du malade, qu’elles fatiguent et affaiblissent beaucoup. L.eur abondance et leur durée augmentent avec les progrès de la maladie; ainsi d’abord elles ne durent qu’une ou deux heures, et à la fin elles arrivent à se prolonger pendant six ou sept.
Quelquefois au début de cette période il y a une véritable fièvre intermittente, quotidienne, tierce ou quarte s’annonçant par des frissons très-prononcés suivis de sueurs profuses. Celte fièvre ne cède pas au quinquina ni à ses préparations ; mais avec le temps elle s’use, elle devient irrégulière, puis elle fait place à l’état précédent, à la fièvre continue avec exacerbations le soir et sueurs à deux ou trois heures du matin. Cette fièvre intermittente symptomatique se retrouve avec les mêmes caractères dans d’autres affections chroniques, et en particulier dans la phthisie pulmonaire, et dans les cancers de l’estomac et de l’utérus.
Cependant ces symptômes s’exaspèrent de plus en plus. Le pus devient de plus en plus abondant et fétide, les trajets fistuleux s’élargissent. Il n’y a plus de sommeil la nuit; l'amaigrissement est extrême; les conjonctives, les muqueuses génito-urinaires, la langue, deviennent pâles, un bruit de souffle se fait entendre au cœur. C’est l’anémie qui est bientôt suivie de l’œdème. Celui-ci, d’abord borné au membre malade, se manifeste ensuite aux deux pieds, puis aux jambes, aux cuisses, au ventre, absolument comme dans les œdèmes suites d’anémies ou de maladies du cœur. Enfin, la mort arrive à la suite d’une syncope ou d’un état semi-comateux, du à des épanchements de sérosité dans le péricarde ou dans les ventricules du cerveau.
D’autres fois, c’est une véritable albuminurie qui vient terminer cette scène de désolation. C’est ce que j’ai vu dans trois cas, chez trois enfants de 6 à 8 ans, atteints de coxarthrocace. Ce n’était pas ici cette albuminurie que l’on retrouve dans toute anasarque, c’était bien la maladie de Bright avec tous ses symptômes. Ainsi, d’abord le membre malade était infiltré, et les urines étaient épaisses, blanchâtres ou rougeâtres, peu abondantes, laissant précipiter de l’albumine par les acides. Ensuite se montrait un œdème apparaissant tantôt à la face, tantôt à un membre, tantôt à un autre ; et ce n’est qu’au bout d’un cerlai n temps, 15 jours â trois semaines,
que se manifestait l’anasarque tel que je l’ai décrit. Malheureusement je n’ai pu autopsier aucun de ces sujets; je ne possède donc aucune donnée sur la nature des altérations rénales qui peuvent correspondre à cette albuminurie.
Comme on l’a vu dans la section précédente, il est encore d’autres causes de mort dans certaines tumeurs blanches; ainsi des lésions de la moelle épinière pour l’arthrite rachidienne, et de la veine fémorale pour la coxarthrocace.
Quelquefois la période de marasme, lorsqu’elle n’est pas trop avancée, rétrocède sous l’influence de circonstances favorables, et revient à la seconde période, de façon que la guérison est encore possible.
La réparation est l’inverse du marasme, et s’annonce par les symptômes opposés. La fièvre disparaît, toutes les fonctions s’exécutent normalement; la suppuration diminue et devient séreuse; les douleurs diminuent d’intensité; elles deviennent ensuite temporaires et de moins en moins fréquentes. Puis elles ne se réveillent plus que sous l’influence d’une cause extérieure, telle qu’un choc, une chute, une vicissitude atmosphérique; graduellement ces influences deviennent de moins en moins marquées, jusqu’à ce que les douleurs cessent entièrement. Le gonflement diminue, très-lentement à la vérité; certains trajets fistuleux se rétrécissent et se ferment. La sensation de mollesse pâteuse annonçant les fongosités, est remplacée successivement par celle de dureté qui caractérise le tissu lardacé. Lorsque des os sont dénudés, ils s’exfolient, se séquestrent, ou bien ils se recouvrent de bourgeons charnus qui leur reconstituent un périoste. La sensation de substance osseuse au bout du stylet diminue et finit par disparaître. — Des mouvements peu étendus peuvent être imprimés à l’articulation sans causer de douleurs.
Les orifices des trajets fistuleux se recouvrent de croûtes formées par du pus desséché; de temps en temps ces croûtes se détachent pour donner issue à de petites quantités de matière. Quelquefois môme les trajets fistuleux se rétrécissent et se cicatrisent avant que la source du pus soit tarie ; alors il se forme un nouvel abcès qui doit se frayer une issue au dehors. Enfin un moment arrive où ils se ferment définitivement, où il ne reste plus qu’un peu de gonflement et de la raideur ou une ankylosé plus ou moins complète. — La tumeur blanche est alors guérie.
Il peut arriver que les trajets se ferment sans que la douleur dispa-
raisse ; la tumeur blanche est dans ce cas ramenée à la première période, et elle peut de nouveau parcourir les deux autres.
Le travail réparateur peut succéder à la première période, sans qu’il se produise de suppuration. Cet heureux événement est annoncé par la diminution de la douleur et du gonflement; lorsqu’ils ont disparu, la guérison est assurée. Dans ce cas, il n’y a que deux périodes, celle d’inflammation et celle de réparation.
Une tumeur blanche déjà avancée dans la période de réparation peut, par suite d’une cause quelconque, telle qu’un mauvais régime, un refroidissement, une violence extérieure, une négligence dans le traitement, repasser à la seconde période, qui peut être suivie soit du marasme, soit de nouveau de la réparation.