CHAPITRE IV. — PREMIÈRE PÉRIODE
Pour les tumeurs blanches comme pour beaucoup d’autres affections, on trouve dans les ouvrages d’Hippocrate des passages qui indiquent des connaissances très-avancées et des observations nombreuses. Il n’est aucune variété de tumeurs blanches qu’Hippocrate n’ait observée, aucune circonstance de leur développement qu’il n’ait vue. Seulement, il n’avait pas su rattacher leurs divers états à une même unité, et il en parle comme de maladies différentes, sous différents noms.
Ce qui l’avait frappé le plus , et ce qui devait , en effet , le frapper surtout, c’étaient les difformités. Il les décrit avec beaucoup de détails. Ce sont principalement celles de l’épaule, de la hanche et du rachis qui l’ont préoccupé ; plusieurs chapitres du livre De articulis leur sont consacrés. Il parle des luxations non réduites de l’humérus, dont la suite est l’atrophie du membre; il appelle les individus qui en sont atteints Galiancones[\). Ils sont devenus tels, soit par une luxation non réduite survenue pendant l’enfance, soit par une luxation qui existait déjà à la naissance, soit par suite de suppurations profondes vers la tête de l’humérus.
Dans ce dernier cas, dit-il, que l’on fasse des incisions, ou des cautérisations, ou qu’on laisse les abcès s’ouvrir d’eux-mêmes, la difformité est inévitable. Ceci prouve qu’Hippocrate avait observé, et les luxations congénitales, et les luxations spontanées de l’humérus, affections tellement rares qu’à peine en existe-t-il dans la science des exemples authentiques.
Plus loin (2) il parle des luxations congénitales et spontanées du fémur en dehors, et il dit que celles-ci s’observent fréquemment. Dans ces cas, dit-il, quelquefois l’os se carie, et il se forme des abcès et des suppurations de longue durée. Le malade tourne le pied en dedans et appuyé sur sa pointe; le membre s’atrophie chez les enfants ; le fémur est alors le plus raccourci, les os de la jambe le sont moins, et le pied moins encore, de façon que l’atrophie est d’autant plus forte qu’on approche plus du siège du mal. Hippocrate décrit fort bien comment ces individus marchent, les uns appuyant le pied sur le sol, les autres l’en tenant éloigné, et remarque que chez les premiers l’atrophie est moindre. — Il distingue de la luxation en dehors, celle en arrière, qui peut aussi être congénitale ou suite
(1) De articulis, 12. Mochlicus, 5.
(3) T)e articulis, 53, 57.
de maladie. Dans ces cas, le genou est maintenu lléchi par la tension des tendons du jarret, la cuisse est dirigée en avant et tlechie sur le tronc, et le malade marche généralement sur la bonne jambe, tenant 1 autre suspendue en l’air. Quelquefois pourtant celle-ci appuyé aussi, et alors ils reportent le poids du corps sur le pied en appuyant la main sur cette cuisse malade. L’atrophie est alors moins considérable.
Hippocrate explique le mécanisme de ces diverses façons de marcher et leurs etfets avec des détails et une précision qui laissent loin derrière eux bien des ouvrages modernes. Il parle même des luxations congénitales et spontanées doubles, de la forte saillie des hanches dans ces cas, et de l’obstacle qu’elles apportent au développement général du corps.
Il parle avec autant de détails des difformités du rachis ; il signale les incurvations qui surviennent chez les gens bien portants (il ne peut entendre par là que celles par rétraction musculaire) et celles qui surviennent dans la vieillesse (1). Il les distingue de celles par cause interne, dans lesquelles les vertèbres, dit-il, font saillie en arrière (2). Dans ces cas, la guérison est le plus souvent impossible, surtout si la maladie siège au-dessus du diaphragme. — On trouve donc ici le mal de Pott parfaitement diagnostiqué, et sa gravité parfaitement appréciée selon les régions qu’il occupe. — Il dit ensuite que les gibbosités sous-diaphragmatiques sont susceptibles de se résoudre par des varices à l’aîne, et plus souvent au jarret. Que sont ces varices? Sont-ce les abcès par congestion? L’ensemble du passage ne permet pas de le croire. Je pense que ce sont de vraies varices, qui s’établissent par suite de la difficulté que produit la gibbosité dans la circulation de la veine cave : le père de la médecine aura pris cet effet d’une lésion prolongée pour un effort de la nature médicatrice. — En revanche, il décrit avec la plus grande exactitude l’aplatissement latéral du thorax, la projection en avant du sternum, la saillie des omoplates, et le défaut de croissance que la gibbosité détermine dans les parties situées au-dessous d’elle.
Quant à la lésion qui produit la gibbosité, Hippocrate n’est pas sans avoir sur elle des notions assez exactes. Souvent, dit-il, lorsque la gibbosité se trouve au-dessus du diaphragme, on trouve des tubercules durs et crus dans les poumons, et des agglomérations semblables en contact avec les
(1) De articulis, 47,
(2) Ibid. 41.
ligaments. On a cru voir là la première mention des tubercules des os; moi j’y vois seulement la première mention de l’origine des abcès par
congestion. En effet, Hippocrate connaissait ces derniers; il devait sans doute avoir vu la façon dont ils sont appliqués sur les vertèbres. Or, nécessairement, il avait reconnu que les abcès extérieurs commençaient par une induration, parla formation d’un noyau de consistance considérable. Ces noyaux, n’importe quelle pouvait être leur nature histologique, étaient des tubercules, phymata ; c’est dans le même sens que nous disons encore aujourd’hui des tubercules cutanés, celluleux, cancéreux, etc. On ne peut supposer davantage : rien n’indique chez les anciens qu’ils aient distingué ces divers produits que l’anatomie pathologique moderne a si bien définis : un tubercule était pour eux un noyau dur, et rien de plus. Maintenant, qu’Hippocrate a pu voir de ces masses tuberculeuses d’un grand volume qu on rencontre quelquefois au-devant et sur les côtés du rachis, comme on le verra dans l’anatomie pathologique, c’est ce qui est fort possible. Cela l’aura confirmé dans l’idée que les abcès par congestion débutaient toujours de cette façon. La preuve qu’il en est ainsi, c’est la manière dont Galien nous apprend que l’on comprenait le mécanisme de la production des gibbosités d’après Hippocrate (1). Les tubercules déposés le long du rachis étaient regardés comme faisant effort contre celui-ci ou comme l’entraînant par leur poids, et produisant une gibbosité dirigée du côté opposé. On croyait meme que des tubercules déposés en arrière pouvaient incurver le rachis en avant, kyrtôsis. Galien fait justement observer qu’il est absurde de croire que les tubercules puissent être assez durs et assez pesants pour incliner ainsi les os et changer leurs rapports. Selon lui, les tubercules distendent les ligaments, et ceux-ci entraînent les vertèbres de leur côté. Ce sont bien les ligaments, ajoute-t-il, et non les nerfs, car ces derniers sont trop mous pour supporter l’effort. Comme on le voit, l’une et l’autre explication coïncide fort bien avec ce fait, que les abcès par congestion ont le plus souvent leur origine au point où l’inclinaison est la plus forte, la gibbosité et l’abcès reconnaissant le même point de départ, qui est la destruction des tissus. — Les phymata d’Hippocrate sont donc des noyaux durs qu’on supposait agir par pression sur les vertèbres ou sur les ligaments, et non des tubercules tels que nous les connaissons.
(1) Galien, commentai , in Jlipp. libro, De arliculi», III. 2.
Les abcès par congestion apparaissent aux unies et aux lombes, et sont propres à ceux qui ont la gibbosité à la région lombaire; ils sont d'un pronostic fâcheux. Hippocrate insiste sur le défaut de croissance et sur l’état de faiblesse de ces individus ; il y en a bien quelques-uns qui vivent
vieux, mais très-peu dépassent 00 ans.
Dans les aphorismes, Hippocrate prouve encore qu’il avait observé avec soin la coïncidence de la phthisie avec les gibbosités vertébrales : Ceux qui deviennent bossus à la suite d’asthme ou de toux avant la puberté, pé-
rissent (1).
Il avait môme observé les tumeurs blanches des articulations de l’occipital, de l’atlas et de l’axis. Dans les aphorismes (2), il dit que dans l’adolescence surviennent des luxations en avant des vertèbres de la nuque, des asthmes, des tumeurs glandulaires et scrofuleuses ( satyrismoi , choi- •râdes), et d’autres tumeurs diverses. Remarquons en passant que, pour dire des tumeurs quelconques, il se sert du mot phymata, ce qui vient à l’appui de l’opinion que j’ai émise sur la signification de ce mot. Pour en revenir aux tumeurs blanches dont il s’agit, il en donne ailleurs la description sous le nom d’angine, kynânche, et une description détaillée de
façon à désespérer tous ses successeurs (3). Il mentionne les douleurs, les abcès, la position particulière de la tête et ses déplacements, les symptômes nerveux, l’aspect particulier de la face, les troubles des voies respiratoires et gastriques signalés dans ces derniers temps par Rust, Schupke, Parrish, Sclioenfeld, etc., la paralysie. En un mot, rien n’y manque.
En plusieurs endroits aussi, Hippocrate parle des douleurs et des gonflements articulaires qui forment le premier degré des tumeurs blanches, il signale leur coïncidence avec les écoulements muqueux des narines, c’est-à-dire avec le lymphatisme (4). 11 signale également leur apparition à la suite des maladies fébriles graves (5). 11 s’étend surtout sur celles de la hanche. Elles sont, selon lui, surtout fréquentes eu automne (6), ce qui
(1) Aphorismi, VI. 40.
(2) Aphorism. III, 20.
(3) Dcepidcm. lib. II, sert. 11,24
(4) De epidem, ibid,, et lib. VI, 0
(5) Apliorism. VII, 04, 05.
(0) Ibid. III, 22.
(7) De artieulis, 5ô, Moehlieus, 21
11 se forme dans l'articulation des mucosités, et alors le fémur peut sortir de la cavité cotyloïde, puis y rentrer (1). On voit par là qu'Hippocrate avait observé ces cas d’allongement et de raccourcissement alternatifs de la cuisse, qui ont si longtemps induit en erreur les auteurs ; et l'on ne peut certes pas exiger qu’il donne une théorie satisfaisante d’un phénomène qu’aujourd’hui encore bien des chirurgiens expliquent comme lui. A la suite, dit-il, les membres s’atrophient et les malades deviennent boiteux. Ce passage prouve qu’il rattachait ensemble les divers degrés de cette affection (2). Enfin, il parle des abcès qui surviennent dans la coxalgie ; de ceux dépendant des gibbosités lombaires; il dit que dans les ulcères qui durent un an et plus, nécessairement l’os s’exfolie et les cicatrices sont enfoncées (3) ; et ailleurs, il explique que ces ulcères siègent principalement v is— à— vis des articulations (4).
On voit qu’Hippocrate possédait un ensemble complet de connaissances sur les tumeurs blanches ; je dirai même qu’il en savait tout ce qu’on peut en savoir par la simple observation clinique, sans connaissances anatomiques et physiologiques avancées et approfondies.
Quant à sa thérapeutique, ses ouvrages nous apprennent peu de choses. Nous voyons toutefois que dans la coxarthrocace il employait le cautère actuel ; il lui reconnaissait la puissance de faire rentrer la tète de l’os sortie de sa cavité (5), c’est-à-dire de faire cesser, comme je le dirai plus loin, l’allongement apparent. Il paraît même avoir employé le moxa (6). Dans les engorgements peu douloureux ou froids des articulations, il employait la compression, comme dans les fractures (7); il serrait surtout sur la partie malade, de façon à repousser les liquides de cette partie, les uns vers le haut, et les autres, en moindre quantité, vers le bas. 11 augmentait la compression, non en serrant plus fort, mais en superposant plusieurs bandes. Les ulcères fistuleux situés vis-à-vis des articulations n’indiquent pas les cataplasmes, mais seulement les moyens qui font tarir la suppuration ; il faut donc y appliquer des dessicatifs, et, lorsqu’ils ne iournissent
(1 ) Aphorism. VI, 59.
(2) Ibid. Y I, GO, 61.
(3) Ibid. VI, 45.
(A) I)o, ulccrihus, 1 .
(5) Aphorism. VI. 60.
(6) De affect. , 30.
(7) De oftiein. medici. 22
plus que fort peu de pus, ou comprime au moyen de la bande roulée (1). En même temps ii administrait les purgatifs.
Ce peu de matériaux montre que les idées d’Hippocrate sur lu thérapeutique étaient aussi avancées que ses notions sur les phénomènes de la maladie.
Galien possède les mêmes connaissances qu’Hippocrate, qu’il a commenté, mais mieux coordonnées et systématisées. J’ai déjà cité son opinion sur la production des gibbosités. Il cherche à expliquer ce que dit Hippocrate des varices comme phénomène critique : les tubercules durs et crus sont constitués par une humeur épaisse et glutineuse, qui, se portant vers les extrémités inférieures, donne lieu à des varices aux aînés ou au jarret, suivant qu’elle est plus ou moins épaisse. La diarrhée est regardée par lui à plus juste titre comme un phénomène critique, parce que, dit-il, elle constitue un transport des sucs qui forment les tubercules, succorum tubercula excitantium transfusio (2). Les tubercules sont donc des tumeurs susceptibles de résolution, comme les tumeurs phlegmoneuses et glandulaires; ce qui prouve encore une fois la justesse de mon opinion sur la signification de ce mot chez les anciens.
Il indique comme causes de la coxalgie, soit un refroidissement, soit l’impureté des humeurs, malitia humorum (3). N’est-ce pas là la division moderne des tumeurs blanches en rhumatismales et scrofuleuses?
Il connaît les épanchements de synovie et les états fongueux et lardacés des articulations, qu’il désigne, les premiers, où les tissus sont mous, sous le nom de tumeurs pituiteuses ou œdémateuses, ho toû phlegmàtos, et les secondes sous le nom de tumeurs squirrheuses, skirrhôdes (4). C’est dans tous les cas, dit-il, un suc épanché dans les tissus, mais ténu et muqueux dans un cas, épais et d’absorption lente dans le second. Les tumeurs inflammatoires peuvent se transformer en tumeurs squirrheuses par la réfrigération, si l’épanchement a eu lieu, si fluor impactus sit ; s’il n a pas eu lieu, au contraire, les réfrigérants et les astringents les résolvent. N y a-t-il pas là en germe, comme fait d’observation, la différence de la congestion et de I inflammation? La production de l’exsudation dans cette dernière, et ses transformations en tissu cellulo-vasculaire, d’abord
(1) De ulceribus, 1 , 2.
(2) Comment, in Hipp., libr. de articulia, III. 4, 10.
(5) Comment, in Hipp.Jibr.de bumoribus, III, 11.
J) De methodo medendi, XIII, 4, 5. XIV, 5. — De tumoribus pneter naturam, 2, 1.
mou, puis dur?... Ces passages remarquables renferment en germe toutes les recherches de l’anatomie pathologique moderne. Disons que dans Galien, le mot squirrheux s’applique à tout tissu induré, et non à un produit histologique spécial que la science de cette époque ne pouvait reconnaître.
Quant à la thérapeutique, Galien traitait ces tumeurs par les scarifications pratiquées à leur surface, les évacuants, les émollients et les astringents, puis, comme Hippocrate, par la compression. Elles sont d’autant plus difficiles à guérir que l’état squirrheux est plus avancé; il cite spécialement celles qui succèdent h des phlegmons du pied et de la main et prennent le nom de struma (tumeurs blanches du pied et de la main). Dans la coxalgie, il employait aussi le cautère actuel (1). Il mentionne les tumeurs blanches des premières vertèbres du cou (2). Il indique clairement que, dans les luxations spontanées du fémur, l’os glisse entre les chairs, que celles-ci bientôt s’indurent tout autour, et lui forment une espèce de cavité dans laquelle la tête du fémur se meut. Il compare cette induration à celle qui survient à la paume des mains chez les ouvriers (3).
Celse signale les douleurs vives qui accompagnent la coxarthrocace ; elle survient, selon lui, à la suite de fatigues et de longues marches, le principe morbifique se portant alors en quelque sorte vers l’articulation de la hanche. Il recommande dans cette maladie les fomentations tièdes, les cataplasmes, les ventouses scarifiées, les frictions sèches au soleil, puis enfin, surtout lorsque le mal est ancien, trois ou quatre cautérisations au moyen du fer rouge, dont la suppuration doit être entretenue (4). Aux autres articulations, et surtout au genou et à l’épaule, on applique aussi des ventouses et des cataplasmes, puis le fer rouge lorsque le mal est ancien. Dans les gonflements considérables, et lorsqu’il y avait tendance à la formation d’abcès , il appliquait les emplâtres balsamiques , composés avec la myrrhe, l’encens, le galbanum, le styrax, le bdellium, etc. ; il leur attribuait la propriété de déterminer la coction des humeurs, de provoquer la suppuration, et de dilater les tissus (5). Enfin, pour l’ouverture des abcès, il conseille l’incision suivie de l’application immédiate d’une
(lj Comment, in Hipp., libr.de articulis, III, 51. f2) De loris aft'eclis, IV, ô, 4.
(5) Comment m Hij'i*., libr. de articulia, III, G.
(4) Crise, tic rc médira IV, 22.
(5) Ibid, V, 2ô.
ventouse (1) ; ce procédé, qui devait empêcher l'entrée de l’air, a d<
? nou-
veau été recommandé dans les temps modernes.
Galien et Celse (2) parlent aussi des altérations des os, et distinguent leur mortification de leur état fongueux, qu’ils appellent caries , carie, et que le premier compare à l’ulcère des parties molles. Ce dernier état consistait, selon eux, en une espèce de pourriture produite par une infiltration
d’humeurs corrompues; aussi leur traitement consistait-il à mettre l’os malade à découvert par une large incision, et à le ruginer jusqu’à ce qu’on arrivât à l’os blanc et sain, ou bien à le ruginer et à appliquer ensuite le fer rouge. Ils transformaient ainsi la carie en nécrose. Ils semblent n’avoir connu que les altérations de la superficie des os, et non celles qui atteignent la profondeur de leur tissu.
Oribase n’a fait que reproduire ce que dit Galien ; il insiste également sur cette espèce de nouvelle cavité articulaire qui se forme à la suite des luxations spontanées du fémur, par l’induration des tissus environnants.
Archigène, cité par Aëtius (3), rapporte que de son temps (1er siècle de notre ère) on appliquait sur la hanche malade le cautère actuel, ou bien des vésicants composés déraciné d’aristoloche; cette pratique répondait évidemment à nos vésicatoires.
Aëtius lui-même recommande d’abord une foule d’emplâtres, émoiliens, discussifs, résolutifs, etc., puis le cautère, soit actuel, soit potentiel. Il fut le premier qui mentionna son emploi et son efficacité dans la dyspnée et la paralysie, quelles que fussent leurs causes, que l’état de la science ne permettait pas de diagnostiquer.
Pauld’Égine ne fait généralement que répéter Celse et Galien ; il blâme cette foule d’emplâtres que les chirurgiens de son temps avaient la manie d’accumuler sur les plaies, les tumeurs, les ulcères, etc.
Les Arabes ne se bornèrent pas à copier servilement les Grecs ; ils produisirent des travaux remarquables, d’autant plus importants à connaître qu’ils eurent sur le moyen-agc la plus grande influence, qu’ils devinrent son guide, un guide regardé presque comme infaillible. Les écrivains les plus remarquables de cette nation sont Rhazès, Avicenne et Albucasis.' — Le caractère général de leurs œuvres, c’est l’empirisme pur ; l’anatomie et la physiologie ne les occupèrent jamais spécialement, et ils ne surent pas
(1) CeUe, de rcinedica, VII, 2.
(2) Ibid , VIII. — Galien, de methodo-medendi, XII
(3) Petrabib., III, seim, IV, ô.
leur conserver l'importance que leur avait donnée Galien. — Aussi sontce surtout des données symptomatologiques cl thérapeutiques qu’il faut chercher chez eux.
llhazès distingua le premier trois espèces de maladies des os, qu’il appela spina ventosa , pædarthrocaces et nodus . Les deux premières maladies consistent en une corruption de l’os avec distension des lames qui le composent, de façon qu’il se gonfle. Le spina ventosa siège dans toutes les parties des os, mais surtout dans la diaphyse ; il est accompagné de vives douleurs. La pædarthrocace a pour siège exclusif les extrémités articulaires, et se développe le plus souvent sans douleurs. On reconnaît bien là certaines tumeurs blanches à marche très-lente, et dont le signe essentiel
est constitué par le gonflement. Selon Rhazès, les enfants sont surtout exposés à ces maladies. Les abcès péri-articulaires sont, selon lui, dus à leur développement, et c’est leur présence qui prouve qu’il y a non-seulement gonflement de l’os, mais aussi corruption. Ne voilà-t-il pas l’opinion de Rust, selon lequel l’arthrocace débute par le tissu spongieux du centre des extrémités articulaires?
Quant au nodus, c’est une tumeur qui se forme sur l’os par suite de la corruption de ses couches superficielles; c’est donc ce que Galien appelle carie. Il faut, dit-il, se hâter d’inciser et de détruire les parties corrompues avec le cautère actuel, ou de les retrancher parle fer. C’est la reproduction du traitement des anciens. Je passe sous silence une foule d’emplâtres et de cataplasmes conseillés par Rhazès, et dont les balsamiques constituent généralement la base.
Avicenne, surnommé le prince des médecins arabes, étendit ces notions ; on trouve dans ses œuvres des passages qui peuvent à bon droit nous étonner. Dans les douleurs des articulations, il employait les ventouses sèches et scarifiées, dont il explique l’action ; il les mettait à la partie antérieure de la hanche pour prévenir les luxations spontanées des adultes, à la partie postérieure pour prévenir celles des enfants et les abcès suites de douleurs articulaires. Il employait aussi, comme tousses compatriotes, uné foule d’emplâtres émollicns, astringents, répercussifs, discussifs, excitants, etc. Il parle des luxations spontanées comme d’une chose très-connue, et les attribue à une accumulation de liquides dans la jointure de la hanche. Àlbucasis émet la même opinion.
Avicenne connaissait la marche de l’ostéite vertébrale ou tumeur blanche rachidienne aussi bien que nous. Les gibbosités, dit-il, reconnaissent
trois ordres de causes : i° causes externes ; ‘2° causes humorales ; 3° causes spasmodiques. Ne voit-on pas là la distinction des difformités en difformités accidentelles, en celles qui dépendent d’une mauvaise constitution ou de la scrofule, et enfin en celles dues à la contraction musculaire? Lorsque c’est le second ordre de cause qui agit, des humeurs surabondantes et froides abreuvent les ligaments et les relâchent; souvent il se forme des luxations spontanées, ou des abcès ; ceux-ci peuvent se terminer par une diarrhée sanguinolente, ou en s’ouvrant à l’extérieur (1). Voilà bien les abcès par congestion; et ne dirait-on même pas qu’ Avicenne a observé leur ouverture dans l’intestin ? Chez les enfants, lorsque la gibbosité siège à la région dorsale, elle amène des abcès qui rétrécissent le thorax, et produisent de la toux et de la dyspnée. Ailleurs, il parle des abcès par congestion, apostemata occulta, comme d’abcès venant des organes internes (2), sans que souvent l’on puisse préciser leur origine; il parle de leur apparition aux aînés, et dit qu’on peut les confondre avec une hernie. Ceci prouve qu’il avait aussi observé ces sortes d’abcès sans gibbosité. Il a observé la coïncidence de la paralysie avec la gibbosité, et indique la liaison des deux phénomènes (3). Comme traitement, il recommande d’appliquer sur la gibbosité, les emplâtres échauffants et astringents faits avec le poivre, le pyrèthre, le castoréum, l’euphorbe, la coloquinte, etc., et, si ces moyens ne réussissent pas, le cautère actuel (4). Quant aux abcès par congestion, il ne faut pas y toucher, ni rien y appliquer ; on emploie contre eux les saignées et les purgatifs ; s’ils s’ouvrent, régime analeptique et injections émollientes (5). En lisant ces passages importants, on se demande si Avicenne n’en savait pas plus sur cette maladie que Pott, dont on regarde comme un des titres de gloire de l’avoir fait connaître et d’avoir rattaché ensemble ses divers phénomènes.
Il présente pour les maladies des os la même division que Rliazès. Le spina ventosa est constitué par des humeurs qui imprègnent l’os et le corrompent : aussi est-il peu consistant et raréfié. Si cette corruption résiste à tous les moyens, il ne reste plus qu’à extirper l’os malade, à le jeter bas par la scie, ou à le désarticuler (6). Voilà la première mention de l’am-
(1) Àviccnn.. Canon, lih. III. fen. XXII, tract. I. 1?.
(2) Ibid, lib. I, fen. HT, 21.
(3) Ibid. Canon, lib. III, fen. Il, 2 et 3.
(!) Ibid, lib. IÏI. fen. XXII, tract. 1, 14.
(3) Ibid, lib. I, fen. III. 25.
T>) Ibid, lib. IV. fen. V, tract . 1, i 1. 12
putation comme moyen curatif de lésions autres que ia gangrène ou les lésions traumatiques.
Albueasis a écrit principalement sur les effets du cautère actuel, dont il était l’admirateur enthousiaste. 11 en décrit de plusieurs formes, et en particulier ceux formés de plusieurs anneaux concentriques, destinés à produire simultanément plusieurs raies de feu. 11 les appliquait dans les douleurs des articulations, les gonflements des os, les luxations spontanées et les gibbosités du rachis. Les cautères actuels des Arabes étaient la plupart du temps en or, atin d’ètre inaltérables.
Albueasis prescrit d’ouvrir les abcès voisins désarticulations le plus tôt possible et sans attendre leur maturité, vu que le pus, par son accumulation, imbibe et corrode les ligaments. Cette opinion est contraire à celle de beaucoup de praticiens de nos jours ; cependant, comme on le verra plus loin, elle est encore aujourd’hui la plus rationnelle. Lorsque les abcès sont considérables, il ne faut en évacuer le pus que successivement, surtout si le sujet est faible, parce qu’il pourrait mourir de l’opération.
Le moyen-âge ne nous offre que bien peu de choses à dire. Au lieu de perfectionner et d’étendre les connaissances que lui avaient léguées les Arabes, il les perdit ou les dénatura. Ainsi du XI0 au XLV° siècle, ce que l’on voit le plus en usage dans les livres de Roger, de Brunus, de Lanfranc, de Guillaume de Salicet, etc., ce sont les cataplasmes, les lotions avec le vin, les emplâtres et les onguents émolliens. Guy de Chanliac, nourri de la lecture des auteurs arabes, reproduisit leurs opinions sur les luxations spontanées du fémur et sur la cautérisation actuelle; il traitait la carie des os par la rugine et le fer rouge, comme Celse et Galien.
Jean de Vigo (1520) faisait un grand usage du cautère actuel ; sur les tumeurs articulaires, il appliquait l’emplâtre mercuriel qui porte son nom, et, lorsqu’elles étaient indolentes, la compression par la bande roulée. Vigo a surtout traité des maladies syphilitiques; pour lui, le mercure est un spécifique immanquable, et il l’applique en onguent et en emplâtre. Cependant, comme on l’a vu, il l’employait aussi comme résolutif dans les tumeurs non syphilitiques, et c’était seulement après l’avoir essayé qu’il recourait au cautère actuel.
Paracelse (1540) rejetait les saignées, les scarifications, le cautère actuel, et n’avait recours qu’aux agents chimiques employés â l’extérieur et à l’intérieur. Parmi les premiers, il appliquait les vésicants et les caustiques avec beaucoup de hardiesse. Mais, par une contradiction étonnante, ce
libre penseur, cet esprit original qui affectait de rejeter tout ce qui venait du passé, était à un haut degré dominé par la superstition et le mysticisme. Ainsi, il recommande comme résolutifs, fondants, etc., une foule d’agents et d’emplàtres inertes, auxquels il attribuait des propriétés merveilleuses. Il repoussait en principe toute opération chirurgicale.
L’esprit désordonné de Paracelse forme le contraste le plus complet avec l’esprit sage et prudent d’Ambroise Paré. Celui-ci, nourri de la lecture d’Hippocrate, n’a fait souvent que suivre pas à pas les anciens. Les tumeurs blanches avec fort gonflement sont appelées par lui tumeurs humorales des articulations ; il leur assigne comme cause la fatigue et les débilitations produites par de longues maladies. Il signale les douleurs intolérables qui les accompagnent parfois. Il prescrit pour les guérir, si la tumeur est causée par le sang, les sangsues et même la saignée, et localement les anodins si la douleur est forte, puis les astringents et les résolutifs. Si la tumeur est pituiteuse, froide, il faut employer les phlegmagogues (purgatifs et sudorifiques), lescataplasmesémolliens etastringents, et la chaleur maintenue par des bouteilles chaudes. Lorsque la résolution s’opère, lotions avec des toniques astringents, fer, alun, sel, noix de galle, herbes aromatiques, etc.; on les applique sur des compresses que l’on serre au moyen d’une bande roulée (1). « Ladite ligature, dit-il, a vertu de » rejoindre les parties distendues par l’humeur qui aura déflué. »
Voilà bien la compression et son action.
Il attribue la luxation spontanée du fémur à l’accumulation d’une synovie épaisse dans l’article ; cette synovie s’y endurcit et comble la cavité, de façon que, meme réduite, la tête ne peut y rester (2). Il y a là un fait exact, c’est la disposition de la cavité; l’explication, comme on le verra dans ce qui suit, est seule inexacte. Paré étant uniquement guidé par les idées humorales de son temps et non par l’anatomie pathologique. Il parle également des luxations spontanées et des déplacements des genoux, que je n ai trouvés nulle part mentionnés avant lui (3) : « Souventes fois cet liu- » meur est dedans et autour de la jointure, qui ne se peut résoudre, à » cause que la partie est débile, ayant peu de chaleur et y demeurant » longuement, jette souvent les os hors de leur place, comme j’ai veu ad- » venir a plusieurs. » Ces citations montrent qu'il plaçait le point de dé-
fi) A Parc, œuvres, VIII, 22-
(2) Ibid. VIII, 22.
(3) Ibid. XIII, 22. et XVI, 5.
part des tumeurs blanches dans une accumulation de synovie qui s’épaissit et s’endurcit par la suite. Il signale la fausse fluctuation produite par la présence des fongosités, les dangers des incisions dans ce cas, et les dangers des cautères appliqués sur l’articulation du genou : ïl a vu cette application suivie d’aggravation considérable et de déplacement. Il recommande au contraire le cautère actuel dans la coxalgie, conformément aux idées des anciens.
Dans les fistules dues à une altération des os, qu'il attribue à leur corruption ou pourriture, il conseille la cautérisation actuelle ou potentielle, ou bien la rugine. Si la carie est profonde, on emploie le trépan exfoliatif; si elle s’étend au canal médullaire, on l’ouvre au moyen du trépan ou de tenailles incisives; enfin, s’il est entièrement corrompu, on le résèque, surtout si c’est à une jointure. Voilà la première mention de la résection appliquée aux affections organiques des extrémités articulaires ; on peut, dit-il, y recourir partout, excepté à la hanche et aux vertèbres. Il ne parle pas, au contraire, de l’amputation, conseillée par Avicenne.
Fallopia (1560) parle des tumeurs blanches dues à des douleurs rhumatismales, de celles dues aux humeurs froides, et de la luxation spontanée du fémur; il rapporte entre autres un cas de carie vertébrale guérie par soudure osseuse des vertèbres déformées. Saporta recommanda, à
l’exemple de Vigo, le mercure en applications externes non-seulement dans la syphilis, mais également dans les tumeurs indépendantes de cette maladie, et entre autres dans celles des articulations : il composait son onguent de graisse, d’euphorbe et de mercure (1).
Saxonia chercha à remettre en vogue les vésicatoires, négligés depuis les Arabes. Prosper Alpin, qui avait séjourné en Egypte, rapporta de ce pays fusage des scarifications et du cautère actuel contre une foule de maladies, et entre autres contre les tumeurs et les douleurs des articulations. Il décrivit le moxa ; il en appliquait plusieurs à la fois, ou bien il les mettait successivement. Le fer rouge et le moxa ont été de tout temps employés en Orient, et ils le sont encore de nos jours : c’est là un moyen vulgaire que le patient s’applique souvent lui-même.
Fabrice d’Aquapendcnte rapporte les tumeurs blanches mollasses avec fort gonflement aux tumeurs pituiteuses ou flatueuses ; ces humeurs se portent surtout aux articulations, parce que celles-ci sont naturellement froides;
fl) Saporta, de luinorihu» prœtcr naluram. Lcydc, 1G2Î.
elles s’y déposent autour des tendons, des ligaments et des membranes. Les causes en sont le froid humide, les aliments lourds ou insuffisants, la suppression des hémorrhoïdes, les violences extérieures, et l’abondance dans le corps des humeurs pituiteuses ou froides. On voit que c’est encore à peu près le même catalogue de causes que l’on énumère aujourd’hui. Î1 recommande un régime sec, analeptique, aromatisé ; à l’intérieur, les purgatifs, les sudorifiques et les espèces aromatiques ; localement, les cataplasmes, onguents et emplâtres aromatiques et excitants; s’il y a douleurs modérées, les astringents; si elles sont vives, les émolliens. — Les tumeurs dures sont rangées parmi les squirrheuses, et traitées par la même méthode. Il cite des machines à employer pour redresser et maintenir les articulations ankylosées; il ruginait, excisait et cautérisait les os cariés, comme' Celse et Galien ; il blâme l’emploi des acides concentrés, conseillés de son temps à la place du fer rouge. Nulle part il ne mentionne l’application de l’amputation et des résections aux maladies articulaires. La chirurgie de Fabrice n’est, on le voit, pas plus avancée relativement aux tumeurs blanches que celle de Galien.
Fabrice de Hilden décrit la luxation spontanée du fémur; il parle de productions osseuses et fibreuses de nouvelle formation qui la maintiennent dans la fosse iliaque. Comme Fallopia, il parle des tentatives de réduction spontanées dans les luxations, mais uniquement pour les blâmer et les proscrire. Il recommande, comme tous les anciens, le cautère actuel.
Pandolphinus (1620) fit un traité sur le spina ventosa, qu’il appela venlositas spinœ ; dans cette affection, dit-il, l’os se goutte comme s’il était soufflé; il ne la distingue pas de la pædarthrocace. Merklin ajouta à ce traité des notes, dans lesquelles il s’attacha à prouver que cette affection avait été décrite par les anciens sous les noms de lerédôn, cancer ossis , sideratio assis , etc. Pandolphinus débite d’ailleurs des absurdités sur la présence de l’air dans les cellules raréfiées des os, et Merklin prétend avoir observé des cas semblables.
Marc-Aurèle Séverin parle longuement des gonflements articulaires, qui amènent a leur suite des abcès (1) ; c’est là ce qui constitue la pædarthrocace ; quant au spina ventosa, il ne sait pas ce que cela peut être, à moins que ce ne soit la même chose , ou peut-être la même maladie ob-
0) AI. A. Severini, de pædarthrocace, 21.
servéechez l’adulte. Chez celui-ci elle est rare, et il ne l’a presque jamais observée que chez Penfant, comme l’exprime son nom (pais, arthrokaké). Contrairement à Serapion, il admet avec Avicenne que le pus ne vient pas uniquement des parties molles, mais aussi des os, ceux-ci recevant leurs éléments nutritifs de la meme manière. La pædarthrocace peut se développer, soit dans les parties molles, soit dans les os : voilà donc la première trace de la division des tumeurs blanches en celles des parties molles et celles des parties dures. Il parle de l’influence héréditaire de la mauvaise constitution des parents. Il faut ouvrir les abcès au moyen du bistouri froid ou chauffé à blanc : la première pratique sera adoptée dans les abcès chauds, la seconde dans les abcès froids. Il parle longuement des tubercules ou phymata; il appelle ainsi tout noyau dur suivi ou non de suppuration ; il parle de tubercules durs, crus, mous, etc. 11 parle même de tubercules qui, extirpés, ont repullullés, et qui étaient par conséquent des cancers. Ceci prouve une fois de plus qu’il ne faut pas chercher dans ce mot chez les anciens la notion du produit que nous appelons de ce nom. Il parle des gibbosités, qu’il attribue, soit a une cause externe, soit au développement de tubercules contre le rachis; il mentionne les abcès par congestion qui surviennent dans ces cas. 11 connaissait aussi les luxations spontanées du fémur.
Il employait presque toujours les scarifications et le cautère actuel. Dans les tumeurs froides, le feu augmente la chaleur, corrige et fluidifie les humeurs; appliqué dans les tumeurs chaudes il les dissipe et donne issue à leur contenu par l'ouverture qu’il produit. M. A. Séverin cautérisait aussi les os dénudés et cariés. La meilleure matière pour la confection des cautères est le fer.
Scultet (1634) fait aussi mention des tumeurs blanches ; il est le premier auteur qui donne des observations détaillées de résection ; il avait entre autres enlevé le tibia de son extrémité supérieure à la malléole. C’était un opérateur hardi et heureux. 11 s’occupa du redressement et de la rupture des ankylosés, et imagina dans ce but divers appareils. Parmi eux on remarque celui formé de deux sections écartées par une vis sans fin, qui éloigne les deux parties du membre. Cet appareil, modifié par Manget (1680), a été plus tard attribué à celui-ci. Ruysch décrivit plusieurs déplacements suites de tumeurs blanches. Mauriceau signala le premier d’une manière explicite les tumeurs blanches suites de métrite ou de métro-péritonite puerpérales, qu’il appelait dépôts laiteux.
Du verne j résuma bien les connaissances de son temps dans son traité des maladies des os, mais n’y ajouta rien de particulier. Si les abcès se développent principalement dans les épiphyses des os, c est, selon lui, parce qu’elles sont plus poreuses et contiennent plus de suc médullaire. Il décrit un atlas ankylosé dans un état de luxation. Bonet donne dans son sepulcretum plusieurs observations relatives à des tumeurs blanches, mais sans détails suffisants.
Wiseman (1675) employa le premier le nom de tumeur blanche (white swelling) pour désigner ce que vers la même époque les Allemands appelèrent, d’après Reimar, fungus articulaire. Ce sont les tumeurs blanches avec gonllement fongueux intense, appelées aujourd’hui tumeurs blanches des parties molles. Un des premiers depuis Avicenne il proposa l’amputation dans ces maladies.
Comme on l’a vu, le cautère actuel était généralement recommandé au commencement du xyii0 siècle commeun remède héroïque contre les douleurs et les maladies articulaires; mais une réaction se préparait. Jean Van Hoorne commença à en blâmer l’usage (1651 ). — Vers le milieu de ce siècle, le célèbre Van Helmont chercha à le proscrire, et à la fin la réaction était complète : Wiseman etBelloste le blâmèrent, et Dionis montrait dans ses cours des modèlesde cautère actuel pour inspirer à ses auditeurs une sainte horreur pour ce moyen atroce et barbare. En vain quelques écrivains et entre autres Slevogt, voulurent réagir ; ils n’eurent pas plus de succès que n’auraient eu du temps de Séverin ceux qui auraient voulu critiquer l’usage abusif et exagéré de ce moyen. Belloste, Dionis, Verduin, etc., amputaient dans les cas d’atfections rebelles des os ; cependant ils devaient être bien réservés dans cette pratique, car Dionis raconte dans son cours qu’il se souvient d’avoir fait une semblable amputation il y a dix ans.
Boerhaave donna la division suivante des maladies des os : 1° maladies des cellules osseuses; 2° des vésicules médullaires des extrémités spongieuses; 3° du périoste externe ; 4° du périoste interne; 5° de la moelle. Cette division, toute scholastiquè et théorique, domina la plupart des auteurs du xviiic siècle. Le spina ventosa était dû à la corruption des vésicules médullaires, qui engendrait du pus. Quant au traitement, Boerhaave ne dit rien de particulier; il employait les vésicatoires et les cautères, surtout dans la coxalgie.
Nous arrivons maintenant à l’époque de l’Académie royale de chirurgie. Nous trouvons à cette époque l’amputation employée d’une manière
exagérée, comme on peut le voir (tans Lamotte, tandis que le cautère actuel est banni partout ailleurs que dans le traitement de la earieosseuse. Cependant, Ledran, Morand, La Marlinière, J.-L. Petit, s’élevèrent contre les abus de l’amputation ; Bilguer et Schmucker soutinrent qu’elie ne devait être pratiquée que très-rarement. Ledran parla le premier de l’emploi des douches dans les maladies articulaires.
J.-L. Petit traite assez longuement des tumeurs blanches. Il attribue leur formation principalement à l’acidité et à l’àcreté de la synovie, qui s accumule dans les cavités articulaires. Cette acidité et cette àcreté peuvent provenir de vices du sang, ou d’un mauvais régime, ou de mouvements exagérés , ou d’un repos prolongé qui la laisse croupir dans les cavités. L’énoncé de cette dernière cause montre qu’il avait reconnu les effets fâcheux de l’immobilité des jointures , signalés dernièrement par M. Teissier de Lyon. Alors, les mouvements deviennent difficiles et rudes, les cartilages sont corrodés et enflammés par la synovie altérée. Il se forme ainsi dans les jointures des dépôts, qui peuvent se terminer par induration ou par suppuration. Dans ce dernier cas, il faut ouvrir largement et le plus tôt possible, pour ne pas laisser croupir le pus. Le traitement consiste en régime analeptique, purgatifs légers, applications résolutives et douches; si la douleur est vive, si la maladie vient d’une cause traumatique, saignées abondantes. Dès que la violence des douleurs est passée, il faut imprimer avec prudence des mouvements, pour éviter l’ankylose. Petit insiste beaucoup sur les entorses mal traitées comme causes d’arthropathies, ainsi que sur les vices vénérien et scrofuleux. D donne un exposé lumineux des tumeurs blanches de la hanche; la synovie s’y amassant par l’effet d’une contusion, produite par une chute sur le grand trochanter, chasse la tête du fémur sur le rebord de sa cavité; là, elle s’arrête, retenue par le ligament rond ; mais à un moment donné celuici se brise, et la luxation s’opère. Le premier, il a reconnu que l’allongement qui a lieu dans ce cas est purement apparent; il croit même, comme Fricke l’a soutenu depuis, qu’il y a plutôt raccourcissement, le rebord de la cavité cotyloïde se trouvant, selon lui, plus élevé que son fond. Au début, il employait les saignées coup sur coup, puis les astringents et les résolutifs appliqués sur des compresses maintenues par un spica de faîne.
Les auteurs contemporains de Petit et ceux qui le suivirent ne firent que reproduire ses idées en les étendant plus ou moins, et en les combinard avec celles des anciens et enlre autres de M. A. Sévcrin. Tels sont
Heister et Platner. Le premier employait surtout les emplâtres résolûtes et aromatiques, les caustiques, les toniques, les sudorifiques et les purgatifs. Platner et Gerber attribuent de nouveau les gibbosités à la présence des tubercules, oubliés depuis Séverin ; évidemment pour eux aussi ce sont des noyaux durs disposés dans les gouttières vertébrales, contre les ligaments, et non ce que nous appelons tubeicules. Les premiers, ils conseillèrent l'emploi dans ces cas de corsets en baleine destinés, non à tirer ni à presser, mais à maintenir les parties. Mauchart (dans les Disputationes chiTuvyicŒ de Haller) attire 1 attention sur les luxations spontanées de l’atlas, ou caput obstipum, oubliées depuis Galien. Valsalva et Morgagni publièrent des observations de luxations spontanées du fému r terminées par formation d’une nouvelle cavité sur l’os des îles et de nouveaux liens fibreux. Le premier, ayant remarqué que l’on trouvait dans ces cas la cavité effacée, attribua la répulsion de la tète du fémur non plus à i’accumulation de la synovie, comme on l’avait fait jusqu’alors, mais au gon flement des glandes synoviales, sur lesquelles Clopton Havers avait attiré l’attention. Depuis, de nombreux cas semblables furent observés, et cette opinion fut admise par Schwenke, Gorter, Cheselden, Monro, De Haen, Vermandois, Plenk, etc. Morgagni rapporta des cas de carie vertébrale guérie par ankylosé. Palfinet Cheselden expliquèrent le fait de la formation de gibbosités considérables sans accidents graves, par cette circonstance que la déformation s’opérait graduellement. — Pott reconnut de nouveau la liaison qui unit la gibbosité, l’abcès par congestion et la paralysie des extrémités, et conseilla l’application des cautères sur la gibbosité; tout cela était parfaitement connu d’Avicenne, mais on l’avait oublié depuis lors. La pratique du médecin arabe est même supérieure en ce qu’il n’épuisait pas le malade par l’entretien prolongé des exutoires. — Pott pratiquait l’amputation dans toutes les affections articulaires graves et dans toutes les caries des os; il rapporte un cas où Thomson pratiqua même la désarticulation coxo-fémorale. Son compatriote Bromfield, au contraire, la regardait comme un moyen tout exceptionnel. — Yogel (1742) recommanda chaudement le mercure, à l’intérieur et à l’extérieur; il dit expressément qu’il est tout aussi utile dans les maladies articulaires non syphilitiques que dans celles dues à cette cause. — Pouteau chercha à remettre en honneur le cautère actuel et le moxa, dédaignés généralement à cette époque, — Enfin , White (1760) fit faire un grand pas à la pratique en répandant et en généralisant le principe de la résection, que nous
avons vu déjà indiqué par A. Paré et Scultet ; il pratiqua avec succès celle delà lète de l'humérus, dans un cas de tumeur blanche de cette partie. Peu après, son compatriote Part pratiqua celles du coude et du genou.