CHAPITRE V. — DEUXIÈME PÉRIODE. — TEMPS MODERNES
Je u ai que bien peu de choses à dire de cette période, son histoire devant être faite en grande partie dans le corps de l’ouvrage. Elle est marquée principalement par une attention plus grande accordée par les praticiens à l'anatomie et à la physiologie pathologiques, par les rapides progrès de ces sciences, et par la mise en rapport du traitement avec les données rigoureuses qu’elles fournissent.
On peut faire remonter le commencement de cette période à John llunter (1750), dont le génie observateur et positif établit aussi le premier le vrai point de départ de la syphilis, et fournit leur base aux beaux travaux de M. Ricord. — 11 posa le premier des principes rationnels sur la nature et la production de l’inflammation, et y rapporta les tumeurs blanches. Les cartilages étaient, selon lui, privés de circulation et non susceptibles d’inflammation ; mais il les croyait recouverts d’une synoviale. 11 parle des positions spéciales et vicieuses que prennent les membres dans ces maladies, et les attribue à l’action musculaire. Il signala l’allongement de la cuisse dans la coxalgie comme purement apparent. — Bell établit la division des tumeurs blanches en rhumatismales et scrofuleuses, déjà admise par les anciens , comme on a pu le voir. Comme
Hunter, il mentionna l’existence de la contraction musculaire dans ces aftections. Il recommandait beaucoup les frictions mercurielles. Ses ouvrages et ceux de Pott ont servi de point de départ à tout ce que l’on a écrit en France sur ce sujet à l’époque qui m’occupe : Boyer entre autres, dans ses leçons sur les maladies des os, etRicherand dans sa nosographie, ont été entièrement guidés par ces auteurs. Ils décrivent d’ailleurs assez bien les
lésions que l’inspection fait découvrir dans les articulations malades.
Mais les Anglais n’en restèrent pas là ;
Ford, Wilson, Crowther, Lloyd
et surtout Brodie, firent des travaux importants; ils déterminèrent avec exactitude les lésions des diverses parties des articulations, et cherchèrent à fixer le point de départ de ces lésions. Cruthwell, S. Cooper et Brodie mentionnèrent parmi les moyens thérapeutiques la compression, négligée depuis Paré. Ils recommandèrent les vésicatoires volants abondants. — Ce sont ces auteurs que Boyer a utilisés dans son grand traité ; on voit qu’il n’a fait que suivre pas à pas les travaux de l’école anglaise. — La plupart d’entre eux admettent sur les cartilages l’opinion de Hunter ; cependant Brodie croit que les cartilages sont doués de vaisseaux sanguins et susceptibles d’inflammation. — Au contraire, Gordon, Dorsey, soutinrent qu’ils n’avaient pas même de synoviale, et que jamais la maladie ne débutait par eux ; le premier auteur de cette opinion fut un Allemand, Doerner (1798) ; depuis elle fut admise et démontrée par Magendie, Larrey, Ribes, et surtout parM. Cruveilhier. — Brodie rattacha le premier bien franchement les luxations spontanées du fémur et la carie vertébrale aux tumeurs blanches, et publia des observations prouvant que souvent elle avait pour point de départ l’appareil ligamenteux. — Chaussieret M. Roux cherchèrent à populariser en France les résections, opérations déjà vulgarisées en Angleterre. — Boyer restreignit l'amputation aux cas où la maladie menace d’amener l’épuisement. — Abernethy et O’Beirn recommandèrent le mercure à l’intérieur, comme l’avait déjà fait Vogel.
Une nouvelle ère pour la pathologie commença avec Broussais et Laënnec : le premier, en généralisant le principe de la localisation des maladies , poussa aux recherches anatomo-pathologiques ; le second décrivit pour la première fois d’une manière claire et positive les divers produits anormaux de l’organisme, et entre autres le tubercule et le cancer. Broussais, rejetant loin de lui toutes les anciennes doctrines, rapporta les tumeurs blanches à l’inflammation articulaire, à l’arthrite, comme l’avait tait Hunter. Larrey et Rust publièrent des travaux importants sur les tumeurs blanches; le premier préconisa surtout le moxa, déjà vanté par Percy, le second, le cautère actuel. C’était l’effet révulsif qu’ils recherchaient, et non une suppuration évacuatrice. Rust attribua la plupart des tumeurs blanches à la carie centrale des extrémités articulaires ; même toutes celles de l’humérus et du fémur sont mises par lui sur le compte de celte cause. Cependant, aux autres articulations, il distingue de la carie cent» ale le fungus ai tien lai re ou white swelling, qui débute par les parties molles. Albers fit le premier remarquer les excurvalions du rachis eonsé-
cutives aux tumeurs blanches du fémur; Kust, Schallgruber et Sehupke attirèrent l’attention sur les tumeurs blanches de l’occipital, de l’atlas et de l’axis, qu’ils eurent souvent l’occasion d’observer.
Delpech décrivit avec exactitude les gibbosités, et les rapporta le premier à la présence dans les os de tubercules semblables à ceux des parties molles. Ce n’étaient plus pour lui de simples noyaux durs, comme pour les anciens, mais bien le produit que l’anatomie pathologique appelle de ce nom. 11 conseilla des appareils destinés à immobiliser le rachis, et vanta les cautères. — Ses travaux sur les tubercules des os firent peu d’impression ; M. Nichet, puis M. Nélaton les continuèrent, et en découvrirent successivement dans toutes les parties du squelette. M. Nélaton signala le premier l’infiltration tuberculeuse, et la décrivit avec détails. Seulement, comme on le verra par la suite, emporté par un point de vue exclusif, il accorda une importance trop grande aux tubercules des os.
L’école allemande se livra à des recherches approfondies sur la production et les transformations des exsudations, et, basée sur ces principes, rapporta les tumeurs blanches à une inflammation, à une arthrite, comme Hunter, comme Broussais. Ses travaux furent importés en France par M. Lébert ; M. Bonnet (de Lyon), suivit en partie la voie qu’ils ont ouverte.
Par suite des recherches anatomo-pathologiques, le diagnostic devint plus exact : on ne vit plus des allongements et des raccourcissements là où l’apparence seule existait, et on ne crut plus à des luxations alors qu’il n’y en avait pas. Ainsi disparurent ces faits merveilleux de luxations réduites par un bain, un cautère, etc., que le siècle précédent racontait avec tant de naïveté.
Le traitement fit aussi de grands progrès. Tous les auteurs de cette période recommandent strictement l’immobilité; Scott imagina en 1828 l’appareil emplastique compressif qui porte son nom, mais qui fit peu de bruit; Mayor le simplifia en le réduisant à de simples bandes de sparadrap. — M. Seutin, ayant imaginé, en 1835, l’appareil amidonné pour les fractures, comprit bientôt que cet appareil, réalisant à la fois l’immobilité et la compression, était bien plus avantageux que celui de Scott, et l’étendit avec succès aux tumeurs blanches. Ce chirurgien fit le premier marcher les individus atteints de tumeurs blanches graves des extrémités inférieures. Lavacherie perfectionna l’appareil emplastique, qu’il employait, tantôt avec, tantôt sans le bandage amidonné. M. A «g-
Frédéricq (de Coudrai), ajouta au bandage amidonné l’emploi de l’ouate, adopté plus tard par M. Burggraeve (de Gand). L’école de Montpellier adopta aussi bientôt l’appareil compressif; M. Velpeau, d’abord peu convaincu de son efficacité, l'a ensuite reconnue positivement. M. Bonnet imagina alors ses gouttières, imitation peu heureuse, comme nous le verrons, de l’appareil amidonné. En revanche, ce chirurgien insista avec raison sur l’importance des positions et du redressement des membres ; il insista, comme M. Malgaigne, sur les mouvements à imprimer aux articulations, mouvements déjà explicitement recommandés par J. -L. Petit.
M. Humbert (de Morley), se basant sur quelques observations, inexactes pourtant, du commencement de ce siècle, parvint à réduire des luxations spontanées du fémur; comme je le dirai plus loin, cette pratique mérite d etre suivie dans certains cas, mais il est possible d’atteindre le but avec des appareils beaucoup plus simples.
Le traitement interne n’a pas moins été perfectionné que le traitement local : le mercure, déjà recommandé par les anciens, puis l’huile de foie de morue et l’iode, agents d’une grande activité, ont été employés avec le plus grand succès. — Ces moyens, unis à une diététique convenable, tendent à restreindre tous les jours l’usage des vésicatoires, des caustiques, et surtout les opérations graves ; c’est vers ce but que sont dirigés les efforts de MM. Seutin, Velpeau, Nélaton, etc.; d’autre part, MM. Syme, Textor, Chelius, Jâger, Langenbeck, etc., tâchent de substituer dans la plupart des cas la résection à l’amputation (1).
(1) Si je n’ai fait, dans le cours de mon travail, que peu de citations, c’est que les ouvrages que j’ai consultés sont énumérés dans la Bibliographie.