CHAPITRE XV. — Tumeur blanche du coude
Comme toutes les autres, cette tumeur blanche débute par de la douleur, souvent bornée à l’un des côtés de l’articulation, et par une sensation de fatigue, de gêne et de poids. La douleur est accrue par la pression exercée soit dans le pli du coude, soit en dedans ou en dehors de l’olécràne, soit sur la tête du radius ; quelquefois la pression sur ces différents points l’exaspère au même degré. Le coude est légèrement gonflé; les parties situées sur les côtés del’olécràneet du tendon du triceps brachial sont soulevées, de façon à faire disparaître ces sailliesetà les confondre en une rondeur uniforme avec l’épicondyle et l’épitrochlée. Ces parties ainsi soulevées offrent de la fluctuation. Le malade tient l’avant-bras dans une position un peu plus rapprochée de l’extension que la demi-flexion, de façon à faire un angle de 100 à 140° environ avec le bras. On sent tous les muscles environnants, triceps, biceps, brachial antérieur, muscles épitrochléens, contractés et tendus, de manière à soulever la peau ; les mouvements du coude sont très-difficiles ; ceux de la main sont gênés par suite de la contraction permanente de la plupart des muscles qui les déterminent. Quelquefois il y a des douleurs sympathiques qui s’irradient du coude vers la main ; le poignet et les articulations du métacarpe sont douloureux à la pression. Ces douleurs suivent toujours le trajet d’un nerf, généralement celui du nerf cubital ; en effet, on sait qu’il passe tout près de l’articulation du coude,
et justement sur sa partie interne, sur le côté de l’olecràne, là où les collections purulentes se font souvent jour. Aussi ces douleurs siegent-elles ordinairement le long du bord cubital de l’avant-bras, au côte interne du poignet et de la main, et le long du petit doigt et de l’annulaire. — 11 est beaucoup plus rare de les voir s’étendre aux parties situées au-dessus du coude, le long du bras jusqu’à l’aisselle. — Ces douleurs peuvent exister dès le début, ou se manifester seulement lorsque le gonflement devient plus fort, ou que du pus se produit.
Il ne faut pas confondre les douleurs névralgiques qui se font sentir le long du bras, avec d’autres d’une nature toute différente. Il arrive parfois, tantôt au début de l’affection, tantôt lorsque le pus se produit, tantôt lorsqu’un abcès s’est ouvert, qu’il se manifeste dans l’aisselle une inflammation des ganglions lymphatiques, avec irradiation douloureuse entre cette région et le coude. Le gonflement des ganglions et la douleur provoquée par la pression exercée sur eux feront distinguer cette circonstance, et ne permettront de la confondre avec aucune autre.
Consécutivement, les tissus voisins, le périoste, le tissu cellulaire s’affectent; on dirait que Polécrâne, l’épicondyle, l’épitrochlée, sont gonflés ; l’extension augmente, jusqu’à ce que l’avant-bras se trouve dans une position intermédiaire entre l’extension complète et la demi-flexion, formant un angle de 140 à 150° avec le bras ; quelquefois môme, mais rarement, on voit une extension plus forte. Des foyers fluctuants se forment, généralement en dehors et au-dessus de l’articulation, quelquefois en dedans ; rarement le pus remonte le long de l’humérus en décollant les fibres du triceps. Le gonflement s’accroît de façon à donner au coude une circonférence d’un quart à un tiers plus forte que la circonférence normale. On constate cette augmentation en mesurant comparativement au niveau de l’olécrane le coude malade, et le coude sain placé dans la même position. Le coude prend la forme d’un fuseau, allant en s’amincissant vers le haut et vers le bas ; ses mouvements sont impossibles, et ceux de la main sont très-gênés.
La luxation du radius en arrière et en dehors est annoncée par la pronation forcée de la main, et si le gonflement n’est pas trop fort ni trop dur, par la saillie dans ce sens de la tête de l’os.
Cette tumeur blanche est parfois chez les enfants la suite de la luxation traumatique du radius en dehors et en arrière, luxation fréquente, comme on le sait, à la suite de chutes et surtout de tractions exercées
sur l’avant-bras. Cotte cause, à laquelle on ne fait pas attention, a été avec raison signalée par Rust.
Lorsqu’il y a nécrose, elle porte le plus souvent sur l’olécrane, sur les côtés de laquelle le pus se fait ordinairement jour. Quelquefois cependant elle atteint l’une des parties de la surface articulaire de l’humérus, ou, plus rarement, la tête du radius.
A la suite de cette tumeur blanche, l’ankylose complète du bras avec l’avant-bras est assez rare; celle du radius avec le cubitus l’est moins et peut exister sans la première. Dans ce cas, le sujet peut fléchir l’avantbras plus ou moins, mais il ne peut exercer de mouvements de pronation ni de supination.
Le pronostic est plus défavorable que celui de la tumeur du poignet, en ce sens qu’elle amène quelquefois le marasme. D’un autre côté, elle est moins souvent accompagnée de nécrose, et elle guérit plus rapidement et plus facilement parce que les surfaces articulaires sont moins considérables et la synoviale moins étendue et moins compliquée. L’ankylose y est moins souvent complète, elle est plus facile à rompre, et elle permet d’employer très-utilement le membre lorsqu’elle a lieu dans une position convenable. A ce point de vue, le pronostic est plus favorable que celui de la tumeur blanche du poignet. Il l’est plus sous tous les points de vue que celui delà podarthrocace, celle-ci amenant plus souvent le marasme, et les fonctions du membre inférieur rendant le traitement plus difficile.
Les caractères généraux que j’ai indiqués suffisent pour distinguer cette tumeur blanche d’une névralgie du coude, ou de douleurs symptomatiques d’une tumeur blanche de l’épaule. Quant aux phlegmasies du tissu cellulaire, elles sont toujours bornées à l’un des côtés de l’articulation, ce qui rend la confusion impossible. On ne la confondra pas non plus avec l’inflammation de la bourse synoviale sus-olécranienne, ni avec la contracture idiopathique des muscles. Dans cette dernière, les muscles sont durs et raides comme dans la tumeur blanche, et déterminent aussi une position anormale ; mais s’il y a de la douleur, ce sont eux qui en sont le siège ; l’articulation n’est pas tuméfiée; elle n’est douloureuse, nia la pression, ni par les mouvements.