CHAPITRE XI
— Traitement de l’état général et des COMPLICATIONS.
Dans cc qui précède, j’ai considéré presque uniquement l’organe malade, mais cela ne suffît pas; il faut considérer aussi le sujet qui le porte, pour faire répondre le traitement à toutes les exigences.
Comme tous les praticiens le savent et comme on l’a vu au chapitre des causes prédisposantes, les tumeurs blanches sont bien souvent accompagnées de divers états de l’économie qui favorisent leur production et qui à plus forte raison mettent obstacle à leur guérison. Ces états sont 1° une constitution affaiblie par une cause quelconque ; 2° l’exaltation démesurée du système nerveux ; 3° le tempérament lymphatique ; 4° la scrofule ; 5° la syphilis; 6° la cachexie mercurielle; 7° le scorbut; 8° le tempérament sanguin poussé jusqu’à la pléthore.
Les cas où il y a affaiblissement général de la constitution portent avec eux leur indication : les ferrugineux et l’alimentation constitueront la
base du traitement. Celle-ci consistera en laitage, œufs, bouillon, pain, \ iande de bœuf et de mouton rôties, viande de porc si le malade la supporte ; pas de soupes maigres, ni de légumes ni de viandes blanches ; comme boissons, les fortes bières de l’Angleterre et de la Belgique, les décoctions de houblon, de petite centaurée, le vin de Bordeaux. Comme médicament, on donnera l’huile de foie de morue à doses variables suivant les âges, depuis trois cuillerées à café jusqu’à six cuillerées à bouche par jour. On donnera en meme temps l’iodure de fer, qu’on peut ajouter à l’huile ou prescrire séparément, à la dose de 10 à 12 grains par jour (50 à 60 centigr.). Lorsqu’on le donne séparément, mieux vaut prescrire la solution d’iodure de fer selon Dupasquier, qui contient 7 à 8 grains par gros; on la donne à la dose de 1 à 2 gros par jour, dans de l’eau sucrée ou édulcoréeavec un sirop quelconque. Toutefois, l’iodure de fer a le grand inconvénient de se décomposer avec beaucoup de facilité et de produire ainsi de l’iode qui irrite l’estomac. Cela m’est arrivé plusieurs fois avec de l’iodure préparé chez les meilleurs pharmaciens. Aussi je préfère administrer concurremment l’iodure de potassium à la dose de 5 grains à 1 gros (30 centigr. à 4 gr . ) , et le sulfate ou le citrate de fer à ladosede 10 à 20 grains (50 centigr. à(l gr. 25cenligr.) par jour. Ces médicaments peuvent se donner en pilules aussi bien qu’en solution ; l’iodure de fer au contraire est presque toujours dé-
composé lorsqu’on le donne en pilules, excepté pourtant dans la préparation connue sous le nom de pilules de Blancard. L’association de l’iodure de potassium au citrate ou au sulfate de fer est donc bien préférable.
Lorsqu’il y a de la diarrhée ou une grande susceptibilité des voies digestives, l’huile de foie de morue est contre-indiquée ; on donne alors l’opium en y ajoutant quelques grains de sulfate de fer (5 par jour), lorsqu’il y a diarrhée; lorsque celle-ci est passée, on remplace le sulfate de fer par l’iodure de potassium, ou bien on les associe comme il vient d’être dit. — Chez d’autres personnes, l’huile de foie de morue inspire une répugnance invincible : on peut la remplacer par de l’huile d’olives à laquelle on ajoute des iodures de fer et de potassium, ou bien donner isolément celte huile et ces médicaments. Si l’huile d’olives est encore mal supportée, on donne ceux-ci seuls. Voici quelques formules applicables dans ces cas :
R. 01. jecor. asell. 6 onces (180 gr.)
Ioduret. ferri, 40 grains (2 1/4 gr.).
Trois à six cuillerées par jour, malin, midi el soir.
R. Solut. iodur. ferr. sccund. Dupasquier, 6 gros (24 gr.).
Aq. slillat. , I) onces (150 gr.).
Syr. commuais, 1 once (30 gr.).
Trois cuillerées par jour.
H. Solut. iodur. ferr., 6 gros (24 gr.).
Sulph. ferr., 10 grains (1 1/2 gr.).
Aq. distillai., 5 onces (150 gr.)
Syrup. citri, 1 once (30 gr.).
Trois cuillerées par jour.
R. Solut. iodur. ferr., Cgros (24 gr.).
Ioduret. potass., 12 grains à 4 gros (1 à 10 gr.).
Aq. slillat., 5 onces (150 gr.).
Syr. mororum, 1 once (30 gr.).
R. Ioduret. potass., 20 grains à 4 gros(l gr. 25 ecnligr. 10 gr.)
Litrat. vcl sulphat. ferri, 1 scrupule à 1 gros (1 lu*. 25 ccntigr. à i gr.)
Aq. stillal., 6 onces (180 gr.).
Trois cuillerées par jour.
R. Ioduret. potass. 2 gros, (8 gr.).
Cilral. vcl sulphat ferri, 1/2 gros (2 gr.).
Extract, liquirit. vcl genlian, vcl dulcarnar. q. s. ut fiant pilai n° LX
De trois à trente pilules par jour en augmentant d’une tous les jours
R. Olei olivarum, 6 onces (180 gr.).
Ioduret. ferri, 40 grains h 4 scrupules (2 l/2à ’j gi ).
Lssent. menth. 2 à 5 jouîtes U. ülei olivar., 0 onces (180 gt -).
Ioduret. ferri, 40 grains (2 1/2 gr.).
— potass., 8 grains à 1 gros (J/2 à 4 gr.).
Esscnt. menth., 2 à 8 gouttes.
On conçoit que ces formules peuvent être variées à l’infini, suivant le goût et les susceptibilités des malades. Je ne me suis jamais trouvé obligé de recourir à d’autres iodures, pas môme à l’iodure d’amidon qu’on a recommandé dans ces derniers temps et qui m’a paru parfaitement inerte. Je préfère ceux de fer et de potassium comme plus immédiatement absorbables et assimilables.
L’huile de foie de morue agit, ainsi que je l’ai dit précédemment, comme médicament iodique ; mais elle agit aussi comme corps gras, comme huile, et c’est cette dernière action qui fournit son indication dans le cas spécial de débilitation de l’économie. Comme telle, elle favorise la nutrition et l’assimilation, et rend le sang plus plastique et plus fibrineux. Elle rend aussi la respiration plus active et l’absorption de l’oxygène plus abondante, eu introduisant dans l’organisme des matériaux hydro-carbonés. — Un fait connu de tous les praticiens vient prouver la justesse de ces vues : c’est que l’iodure de potassium amène l’amaigrissement, tandis que l’huile de foie de morue tend à produire des constitutions riches, sanguines, à système adipeux bien développés. — L’huile de foie de morue n’est donc pas uniquement un médicament iodique, comme quelques praticiens l’ont prétendu ; c’est une combinaison d’iodurcs avec un corps gras; et celui-ci est l’un des plus favorables à l’assimilation, sans doute à cause des principes légèrement excitants qu’il renferme. C’est cette combinaison qui en fait un des agents les plus héroïques de la matière médicale, et qui la rend utile dans une foule d’affection. — 11 résulte de ce qui précède que, comme les ferrugineux, elle doit être accompagnée d’un régime convenable et autant que possible de l’exposition au grand air et de l’exercice pour produire ses effets thérapeutiques. Il paraît môme, d’après les expériences de MM. Gluge et Thiernesse, que sans ces circonstances elle ne sert ni à l’assimilation, ni à la respiration, mais va se déposer dans les principaux organes, et surtout dans le foie, et en déterminer la stéarose. On conçoit donc que ce précieux médicament devienne inutile ou môme nuisible, administré dans des circonstances qui ne lui conviennent pas.
L’huile de foie de morue a l’inconvénient de répugner à beaucoup de
malades et de déranger les voies gastriques d’un certain nombre d’entre eux. On peut alors essayer de la faire prendre avec un sirop quelconque, avec de l’eau de fleurs d’oranger, de l’eau de menthe, du lait, du vin, des écorces d’oranges, etc. On parvient ainsi à la faire supporter par plusieurs de ces malades. — Chez ceux chez lesquels on n’y parvient pas, on la remplace, comme je l’ai dit, par l’huile d’olives avec les iodures ; toutefois, il est convenable d’ajouter à cette huile chaque fois qu’on la prend un peu d’eau ou d’essence de menthe, ou de fleurs d’oranger, ou de teinture de cannelle, pour remplacer les principes excitants que j’ai dit exister dans l’huile de foie de morue, et qui aident à son assimilation. Ce moyen de remplacer cette dernière repose, comme on le voit, sur la considération des différents éléments qui constituent son action.
La médication que je viens de recommander contre les tumeurs blanches avec état général de débilitation comprend, comme on le voit, trois facteurs ; ce sont : 1° l’iode ; 2° le fer ; 3° le corps gras. Le premier est destiné à combattre l’arthrite chronique ; le second, à solliciter la production de l’hématosine dans le sang ; le troisième, à introduire dans ce fluide des éléments albumino-fibrineux et hydro-carbonés. — J’ai déjà fait mention du régime qui doit concourir au meme but ; j’ai également signalé en passant le grand air et l’exercice, conditions non moins essentielles au succès du traitement.
Parfois on trouve une excitation considérable du système nerveux et des douleurs vives ; ces complications à elles seules suflisent pour empêcher la maladie de se modifier avantageusement. Dans ces cas on donnera l’opium, à la dose de 1 à 2 grains (5 à 10 centigr.) par jour, seul ou uni à la bel ladonne (1 à 3 grains d’extrait alcoolique). — S’il y a en même temps anémie ou débilitation, on y joindra le fer, selon la formule suivante :
IL Exlract. opii, 10 grains (00 cenligr.).
Subcarbonal., vcl sulphat., veZcitral. ferri, 2 gros (8 grammes).
Exlract. liquirit., vcl genlian., vcl dulcamar.
Q. S. ut fiant pilul., n° XXX.
Trois à six par jour.
Si l’on veut administrer aussi la belladonne, on ajoute à cette masse pilulaire 10 grains d’extrait alcoolique.
S’il y a en même temps des symptômes d'hystérie, on ajoute à ce I rn i tonnent des lavements d’assa fœtida.
S’il y a en outre irritation de l’estomac et inappétence, on emploiera
les moyens convenables, qui seront, selon les cas, le ralanhia; les amers, tels que le quinquina, le columbo, le quassia ; le sous-nitrate (le bismuth, l’opium, la belladonne et le nitrate d’argent. Enfin, on joindrait à ce traitement le mercure dans les cas où il serait indiqué.
Le tempérament lymphatique résulte, comme je l’ai dit précédemment, d’un excès de matériaux séro-albumineux dans le sang ; il est toujours plus ou moins accompagné de boufiisure des tissus, allant quelquefois jusqu’à représenter une sorte d’infiltration. Ces données permettent d’établir un traitement parfaitement rationnel pour ces cas. En effet, que faut-il? Augmenter les éléments globulaire et fibrineux du sang, diminuer l’élément séreux, et resserrer, raffermir les tissus. Ces trois indications seront remplies à la fois par un régime sec et analeptique : bouillon, pain et viande rôtie; il faut en bannir les soupes, les légumes, les viandes blanches et meme le lait et les œufs, utiles dans le cas précédent, parce que ces aliments tendentà la formation du sérum albumineux. Les corps gras, et en particulier l’huile de foie de morue, convergeront vers le môme but, en augmentant la quantité des éléments fibrineux et en activant la combustion respiratoire. Le grand air et l’exercice seront des conditions indispensables de ce traitement. Les ferrugineux tendrontà accroître l’élément globulaire ; les iodiques, à resserrer les tissus et à diminuer la boufiisure. Des purgatifs donnés de temps en temps, des sudorifiques, tendront à diminuer la quantité de sérum, tout en produisant sur la maladie articulaire une utile révulsion. Le meilleur purgatif dans ces cas est l’eau de Sedlitz; quant aux sudorifiques, ce sont le rob de sureau, les décoctions et les sirops de salsepareille, les procédés hydrothérapiques. — Ainsi, dans les cas de lymphatisme, les moyens à employer sont : régime analeptique, air vif et pur, huile de foie de morue ou huile d’olives iodurée, eau de Sedlitz tous les 8 ou 15 jours, selon la constitution, iodure, sous-carbonate, sulfate ou citrate de fer, et iodure de potassium. C’est surtout dans ces conditions que ce dernier peut et doit être administré à hautes doses; il tend à produire dans tous les tissus des effets analogues à ceux que je lui ai reconnus dans les tissus atteints d’inflammation chronique, c’est-à-dire à les resserrer, à y diminuer l’afflux du sang et l’exsudation séro-albumineuse. Voilà pourquoi il fait maigrir les individus bouffis par le lymphatisme, et raffermit leurs chairs. Ces individus le supportent d’ailleurs généralement très-bien. — Ici je dois mentionner un reproche qu’on a adressé aux iodiques : c’est d’amener une atrophie générale portant toutefois spécialement sur le système glau-
dulaire, sur les mamelles et les testicules, qu’ils feraient disparaître. Ces accidents ont été exagérés; du reste, ils ont été signalés surtout à l’époque où l’on administrait l’iode en nature. Or, cet agent est antipathique «à l’économie; il est fortement irritant; il commence par agir d’une manière défavorable sur les voies gastriques ; avant d’être absorbé, il se transforme en acides iodique et iodhydrique et en iodate de potasse. L’acide iodique et l’iodate de potasse exercent sur l’organisme une action délétère, irritante, dont on peut se faire une idée lorsqu’on emploie de l’iodure de potassium souillé d’iodate, ou de l’iodure de fer souillé d’iode. Sous la forme d’iodure de potassium ou d’iodure de fer bien pur, il exerce au contraire une action bienfaisante; chez bien des sujets il augmente l’appétit, les forces et l’embonpoint. — J’ai administré bien souvent ces iodures, aux doses les plus fortes et pendant fort longtemps, sans jamais observer les accidents susdits. Du reste, un praticien prudent et attentif surveille scs malades quand il leur administre des médicaments aussi actifs, et de cette façon il évitera de semblables mécomptes.
La scrofule, comme je l’ai dit, ne doit pas être confondue avec le tempérament lymphatique; car, bien qu’elle se montre le plus souvent avec lui, elle peut aussi exister sans lui. M. Lugol a même divisé les scrofuleux en torpides et en irritables, selon qu’ils ont le tempérament lymphatique ou qu’ils en ont un autre. — Précédemment (sect. 111. cliap. VI et sect. IV, chap. X.), j’ai analysé les divers éléments dont se compose la scrofule. Nous y avons vu qu’elle consiste essentiellement en une inflammation chronique très-lente de divers tissus, avec tendance toute spéciale à la production de tissu fongueux , de pus et de matière tuberculeuse. Ces caractères indiquent un défaut d’action de la force d’organisation ; car le tubercule constitue peut-être le degré le moins avancé de révolution organique, le pus en constitue un qui ne l’est pas beaucoup plus, et le tissu fongueux doit subir une organisation plus complète pour que la guérison ait lieu. Ces considérations nous indiquent les moyens à employer pour combattre cette maladie. Ce sont d’abord un régime analeptique, le grand air et l’exercice; ce sont ensuite les corps gras, les ferrugineux et les iodiques. Mais il y a des différences considérables suivant le tempérament. Chez les scrofuleux lymphatiques, il faudra donner seulement du pain, de la viande, du bouillon, de la bière et du vin, et bannir le lait et les œufs ; les purgatifs et les sudorifiques pourront être très-utiles; l’odurc de potassium devra être administré à hautes doses. — Chez les scrofuleux non lymphatiques,
le luit et les œufs seront utiles; les purgatifs et les sudorifiques au contraire seront contre-indiqués; l’iodure de potassium ne devra être donné qu’à doses restreintes et avec précaution, tandis que les ferrugineux pourront être donnés à hautes doses. — Chez les uns et les autres l’iodure de fer ou l’association des ferrugineux avec l’iodure de potassium, et l’huile de foie de morue rendront les plus grands services. La dernière est surtout indi quée chez les sujets irritables et débilités. Les mercuriaux ne peuvent jamais nuire, mais chez les scrofuleux irritables il faut les donner avec précaution, parce que la saturation mercurielle et la stomatite peuvent devenir d’autant plus nuisibles que le sujet etft plus affaibli. — Pirondi, Lisfronc, M. Payan, ont recommandé d’après Rasori et Tommasiid, le chlorure de baryum chez les sujets que M. Lugol appelle scrofuleux irritables; ou l'a préconisé comme spécifique anti-scrofuleux, c’est-à-dire comme éminemment propre à combattre toutes les phlegmasies chroniques externes que l’on a abusivement rapportées à la scrofule. Mais bientôt on a restreint son action à celle d’un contro-stimulant propre à abattre dans ces cas la sensibilité exaltée ; aussi Lisfranc y avait-il bientôt renoncé, et M. Payan luimême semble-t-il ne plus en faire grand cas. L’ayant expérimenté, à la dose de 1 à 4 grains par jour, dans deux cas de tumeur blanche avec douleurs vives et dans plusieurs cas d’ophthalmie avec photophobie, je n’en ai jamais obtenu le moindre résultat ; de façon que, pour employer un controstimulant, j’aime beaucoup mieux l’émétique. — Le chlorure de baryum me semble donc devoir être rejeté, et il doit l’être d’autant plus, que soi» usage exige l’abstinence de viande, de bière et de vin, moyens bien autrement utiles dans les cas de débilitation, de lymphatisme et de scrofule. — Les iodiques et les mercuriaux joints à l’opium et à l’extrait de belladonne constituent des moyens bien plus sûrs à opposer aux tumeurs blanches accompagnées d’une vive sensibilité.
Lorsque la syphilis accompagne une tumeur blanche, les moyens à employer sont encore les mercuriaux et les iodiques. Lorsque la syphilis est à sa péiiode secondaire, c’est-à-dire que l’on en est aux accidents qui suivent immédiatement l’induration du chancre, engorgement des ganglions cervicaux, angine, ulcères du pharynx, syphilides, il faudra ordonner un traitement mercuriel franc ; le meilleur consiste en 1/8 à 1/4 de grain de sublimé corrosif par jour, en solution dans l’eau. On y ajoute les frictions mercurielles pratiquées tous les deux ou trois jours sur 1 articulation malade. Lorsque tous ces symptômes auront disparu, y compris l’induration du
chancre, et que la tumeur blanche persistera, on continuera avec l’ioduro <le potassium à doses progressives. — Si l’on est à la période tertiaire, c’està-dire si les phénomènes précédemment énumérés ont déjà eu lieu et si les accidents actuels sont surtout des douleurs ostéocopes, des exostoses, l’eczéma, le psoriasis et l’ecthyma syphilitiques, les ulcères à la peau, les arcocèle syphilitique, on débutera par l’iodure de potassium à doses progressives, uni aux décoctions et aux sirops de salsepareille. On pourra y ajouter le mercure, surtout si aucun traitement régulier n’a été institué auparavant. — Il faut toutefois agir avec précaution, car plus souvent qu’on ne le croit les accidents prétendus tertiaires sont eux-mêmes sous l’influence de la cachexie mercurielle. On le reconnaîtra à ce que dans ces cas le mercure nuira. On le suspendra alors de suite, pour se borner aux moyens précédemment indiqués, qui sont tout aussi utiles dans la cachexie mercurielle que dans la syphilis tertiaire.
Voici une observation empruntée à Dupuytren, où l’on voit une de ces tumeurs blanches avec cachexie mercurielle, aggravée par l’emploi du mercure.
Tumeur blanche du coude, suite d'infection mercurielle. — Amputation (1).
Un jeune homme de 20 ans ayant contracté une affection syphilitique des plus prononcées, fut pris, après trois mois d’un traitement actif, de douleurs sourdes et profondes dans l’articulation huméro-cubitate droite. Faisons remarquer que ce jeune homme habitait une chambre fort humide. Un gonflement énorme survint, sans rougeur à la peau, et bientôt il y eut perte complète des mouvements de l’avant-bras. Plus tard, la peau prit une couleur rouge, violacée, s’amincit, s’ulcéra, et une ouverture fisluleuse fit communiquer les surfaces articulaires avec l’extérieur. C’est en cet état que le malade entra à l’Hôtel— Dieu , le 9 septembre 1829. Un pus sanieux, d’une odeur fétide, s’écoulait par les fistules; le malade était pâle, affaibli, et se plaignait de violentes douleurs. Après avoir employé sans succès pendant quelques jours un traitement anti-phlogistique, on crut devoir prescrire un nouveau traitement anti-syphilitique. Mais l’af-
(1) Dupuytren, Leçons orales de clinique chirurgicale, tome IL, page 287.
fection du coude ne fit que s’aggraver ; les douleurs devinrent intolérables. On s'assura de l’état de l’articulation; on trouva les os dénudés, les extrémités articulaires mobiles l’une sur l’autre en tout sens, et l’opération fut résolue, comme le seul moyen d’arrêter la marche de cette maladie. Mais fallait-il amputer le bras ou réséquer les surfaces articulaires?
On ne pouvait être fixé sur la nature de la cause de cette maladie, vu l’inefficacité des diverses médications employées. Quant au choix du procédé opératoire, il devait être décidé d’après l’état même des parties malades. La peau était altérée à plusieurs pouces au-dessus et au-dessous de l’article. 11 était à craindre que des fusées de pus ne s’étendissent au loin et n’entraînassent la nécessité d’une trop vaste résection. Leurs avantages et leurs inconvénients respectifs ayant été exposés au malade, celui-ci trancha la question en demandant l’amputation qui fut pratiquée par M. Breschet le 15 octobre. Le 7 novembre suivant, la cicatrisation était complète.
Deux circonstances prouvent que cette affection provenait bien d’une saturation mercurielle : d’abord, son début à la suite d’un traitement suivi ; ensuite son aggravation par l’emploi du mercure, toujours utile dans les autres. Chacun comprendra de suite que le mercure doit être exclu du traitement de ces tumeurs blanches, alors même que des indications sembleraient s’y rapporter. L’iodure de potassium et les ferrugineux seront au contraire très-avantageux.
Quant au régime à suivre dans la syphilis et dans la cachexie mercurielle, les analeptiques, le grand air et l’exercice en feront encore la base. 11 s’entend aussi que les conditions préexistantes de débilitation, de lymphatisme et de scrofule seront prises en considération.
M. Velpeau a conseillé dans l’arthrite blennorrhagique le copahu et le cubèbe, sans en dire la raison. Évidemment c’est qu’il y a là pour lui un état spécifique dépendant de la blennorrhagie; mais rien ne démontré cet état, et les observations de M. Ricord ont prouvé que ces médicaments agissent localement sur la muqueuse urétrale, et pas autrement. Je les ai d’ailleurs vu mettre en usage dans des cas de l’espèce, sans aucun résultat; ils n’ont alors d’autre action que leur action révulsive. — Leur emploi
est donc tout aussi peu indiqué, tout aussi peu rationnel que celui des bougies enduites d’onguents irritants, employées par quelques praticiens pour raviver l’uréth ri te, à la suppression de laquelle ils attribuent l’arthrite.
Comme on le voit, les moyens thérapeutiques qui conviennent aux étals généraux que je viens d’indiquer ont entre eux beaucoup d’analogie. Parmi ces moyens, il en est deux surtout sur lesquels je dois revenir, maintenant que j’ai parcouru toutes leurs indications : ce sont le mercure et l’iode.
Il fut un temps où le mercure était regardé comme n’étant rien de plus qu’un spécifique anti-syphilitique, et lorsqu’il réussissait dans un cas, on disait aussitôt que ce cas était de nature syphilitique. Mais aujourd’hui, une foule d’exemples ont convaincu les praticiens que le mercure réussissait dans un grand nombre de phlegmasies aiguës et chroniques n’ayant rien de commun avec la syphilis, tandis que souvent il échouait dans celle-ci, presque constamment môme à cette période qui a reçu le nom de tertiaire.
— L’iode a été aussi au début de son emploi considéré comme anti-strumeux et anti-scrofuleux, puis en même temps comme spécifique de la syphilis tertiaire. Tous les jours nous apportent des exemples de succès obtenus par cet agent dans des cas où il n’y a ni syphilis, ni scrofule et dans lesquels la plupart du temps le nom de celle-ci n’est employé que par suite de celle extension abusive contre laquelle je ne puis trop m’élever. Ce n’est pas comme spécifiques quelconques qu’agissent le mercure et l’iode. Comment donc agissent-ils ? Que l’on se rappelle ce que j’en ai dit à propos du traitement interne des tumeurs blanches; que l’on généralise les principes posés alors, et on comprendra de suite le mode de leur dynamisme thérapeutique. Leur action consiste, ai-je dit, à resserrer, à condenser les tissus, à rétrécir les vaisseaux, à favoriser l’absorption et à diminuer l’exhalation. Eh bien! appliquez ce principe dans toutes les circonstances et vous aurez la formule de cette action, qui tend à s’exercer sur toutes les phlegmasies, quels que soient leur cause et leur siège, et meme sur les tissus sains.
— Maintenant, comme je l’ai dit, le mercure agit plus spécialement dans les cas où il y a un travail organique actif, tandis que l’iode agit plutôt dans ceux où ce travail est lent. Voilà pourquoi le mercure convient dans la syphilis secondaire, tandis que l'iode convient dans la syphilis tertiaire; voilà pourquoi ce dernier est généralement plus utile dans In scrofule, tandis que le premier résout parfois plus vile des engorgements scrofuleux formés avec rapidité; \ oi là pourquoi, pour agir sur le lymphatisme, c’est
l'iode qui comieut et mou le mercure. — 11 y a loin de là, on le voit, à la spécificité prétendue de ces agents contre certaines diathèses. Je suis même porté à croire qu’ils sont sans action contre les causes de celle-ci et qu’ils attaquent uniquement le phénomène, l’altération anatomique des tissus. En effet, si le mercure s’attaquait à la cause syphilitique, ne serait-il pas utile à toutes les périodes, et les accidents tertiaires pourraient-ils survenir après son emploi? Si l’iode était dans le meme cas, ne serait-il pas efficace aussi dans la syphilis secondaire? On peut, on le voit, très-légitimement ilouter que ces médicaments soient réellement spécifiques, étaient une aclion quelconque en dehors de leur action physiologique.
On a encore recommandé contre la scrofule une foule de moyens parmi lesquels je mentionnerai seulement l’antimoine, les préparations de feuilles de noyer et les préparations d’or. Celles-ci ont été vantées par M. Chrestien, de Montpellier, et Legrand. M. Legrand recommande les préparations suivantes : 1° l’or pulvérisé; 2° le peroxide d’or (obtenu par la potasse); 3° le stannate d’or ou pourpre de Cassius; 4U le perchlorure d’or et de sodium.
Je n’ai jamais eu l’occasion de les expérimenter ; mais je doute fort de leurs vertus. En effet, dans les observations deM. Legrand (1), je me demande si toute l’amélioration obtenue ne dépend pas uniquement du régime et des moyens auxiliaires, et si l’or y est pour quelque chose? L’examen des préparations employées vient à l’appui de cette manière de voir. Comment l’or métallique, qu’aucun liquide organique n’attaque, ne dissout, pourrait-il avoir une action quelconque? Et le peroxide d’or, et le stannate d’or, qui sont insolubles dans les acides, qui sont si facilement décomposés par les substances organiques, comment pourraient-ils agir? Le seul de ces composés de la part duquel on conçoive une action réelle, c’est le perchlorure d’or et et de sodium, et pourtant M. Legrand reconnaît à tous la même influence. Concluons qu’elle doit être bien faible. Du reste, Baudelocque et M. Velpeau ont expérimenté l’or et n’en ont obtenu aucun avantage. Qu’il y a loin de ces effets hypothétiques aux effets si bien constatés de l’iode!
Cependant, en présence de son action irritante sur les voies gastriques, de la lièvre qu’il produit parfois, ne doit-on pas croire qu’il possède une
(1) I.cgrand, De l’or dans le traitement des scrofules. Paris, 1837. — De l'analogie et des différences entre les tubercules et les scrofules. Paris, 1840.
action analogue à celle de l’iode, mais accompagnée de propriétés excitantes toutes spéciales, par lesquelles il tend à activer la circulation? 11 resterait à déterminer s'il est des cas où cette action est réellement utile ; pour cela il faudrait expérimenter avec une préparation notoirement soluble et absorbable, avec le perchlorure d’or et de sodium.
Comme on l’a vu, l’huile de foie de morue est un des moyens les plus généralement applicables dans tous les états dont il vient d’ètre question, et j’en ai exposé les raisons. Employée convenablement, elle a souvent suffi pour mettre un terme à la débilitation, transformer les tempéraments lymphatique et nerveux en tempérament sanguin, et guérir la scrofule et les lésions locales les plus graves.
Rarement on trouve comme état général accompagnant les tumeurs blanches, un tempérament sanguin poussé jusqu’à la pléthore. Dans ce cas, on fera une saignée générale au début, on appliquera à des intervalles convenables des sangsues à l’anus, au nombre de 6 à 12 chaque fois, on donnera une ou deux bouteilles d’eau de Sedlitz par semaine, et on administrera le mercure et l’iodure de potassium. Le régime sera léger, délayant ; le grand air et l’exercice sont tout aussi nécessaires que dans les cas précédents.
Si le scorbut accompagne la tumeur blanche, on prescrira les moyens usités contre cette maladie, les amers, les acides et les astringents.
La tumeur blanche peut n’ètre accompagnée d’aucun de ces états plus ou moins anormaux , le sujet peut être pour le reste parfaitement bien portant. Alors il y a aussi une indication : c’est de le maintenir dans cet état, d’assurer le libre exercice de toutes ses fonctions, et en particulier des fonctions digestives. La promenade est indispensable pour atteindre ce but ; car le séjour prolongé au lit suffit pour rendre malade.
Comme on le voit, il est une condition qui dans tous les cas est exigée par l’état général du malade : c’est la possibilité d’aller au grand air et de faire de l’exercice. Avec les anciens moyens de traitement, il était impossible de satisfaire à cette indication dans les tumeurs blanches graves du membre supérieur et dans toutes celles du membre inférieur. Ces dernières exigent encore le séjour au lit avec les gouttières de M. Bonnet et avec les appareils purement compressifs. — La méthode amovo-inamovible, au contraire, maintient le membre dans une immobilité aussi complète que possible, et indépendamment de tout mouvement général exécuté par le patient. Elle permet en conséquence dans toutes les tumeurs blanches, tous
les mouvements auxquels l’état général du malade lui permet de se livrer. Ainsi, le plus souvent la marche est possible. Lorsqu’elle ne l’est pas, par suite d’un grand état de faiblesse, on peut faire des promenades en voiture, porter le malade hors de son lit dans un fauteuil placé, soit au grand air, soit dans une chambre bien aérée. — Lorsque le malade marche, il ne peut pas, pendant les deux premières périodes, s’appuyer sur le membre malade, à cause des secousses et des pressions que l’articulation subirait; la thérapeutique spéciale nous indiquera les moyens propres à remplir celle condition.
Le séjour hors du lit, l’exercice en plein air, l'insolation, comptent parmi les conditions essentielles du traitement des tumeurs blanches. Leur réalisation suffît parfois pour modifier complètement le pronostic, amener une amélioration inespérée, et ravir au couteau de l’opérateur un membre qui lui semblait fatalement destiné. Or, elle n’est possible dans toutes les conditions qu’à l’aidede la méthode amovo-inamovible. Voilà donc encore un motif de plus pour adopter cette méthode, indépendamment des effets immédiats et locaux qui doivent la faire préférer. M. Seutin a l’un des premiers insisté sur ces considérations, et leur a accordé l’importance qu’elles méritent. C’est pour satisfaire à ces indications qu’il a d’abord étendu aux tumeurs blanches l’application de sa méthode.
Comme on le voit, le traitement de l’état général et le traitement de la maladie locale ne sont nulle part en opposition ; au contraire, ils s’engrènent pour ainsi dire, les moyens qui agissent favorablement dans un sens, agissant favorablement aussi dans l’autre. — Dans le fait, il est impossible qu’il en soit autrement : car ce ne sont pas en définitive des maladies que nous avons à traiter, ce sont des individus malades, et l’individu malade constitue une unité, à laquelle telle ou telle chose est utile ou nuisible. Les indications contradictoires ne peuvent jamais être que le résultat d’une mauvaise physiologie pathologique, ou de l'insuffisance des moyens thérapeutiques.
Les principales complications sont : 1° une autre tumeur blanche; 2" la phthisie pulmonaire ; 3° l'irritation des voies gastriques ; 4° une fracture ; 5° un phlegmon.
Lorsqu’il y a deux tumeurs blanches chez la même personne, les moyens internes et généraux restent les mêmes, et il faut juxta-poser les traitements locaux des deux maladies.
La phthisie pulmonaire indique l’huile de foie de morue, les iodures de
fer et de potassium, les opiacés, le régime analeptique, l’influence d’un air pur et des mouvements. — L’emploi de la méthode amovo-inamovible sera donc encore ici de la plus haute importance. Elle en aura d’autant plus que, mettant obstacle au développement de la maladie articulaire, elle tendra à empêcher l’influence funeste exercée par celle-ci sur l’atfection pulmonaire. — Quant aux autres moyens, ils sont identiques dans les deux cas.
L’irritation des voies gastriques doit être combattue le plus activement possible : elle le sera par le régime, les purgatifs salins, les opiacés, le ratanhia, le bismuth, de légers amers, le nitrate d’argent en solution, etc., et l’exercice en plein air.
Une fracture ne rend pas le traitement plus difficile, l’appareil amovoinamovible jouissant de toute la force contentive exigée par ce genre de lésions.
Voici la relation d’un cas où cette complication existait :
Fracture des condyles du fémur chez un sujet affecté de tumeur blanche du genou.
Le nommé M., J. -B., âgé de 19 ans, a été atteint en 1843, d'une tumeur blanche du genou. Il était traité par M. le docteur Mussche, de Hal, qui sait mettre à profit avec autant de bonheur que de sagacité les nouvelles données dont s’enrichit la thérapeutique. M. Mussche appliqua le bandage amidonné et le laissa pendant 18 mois; il ordonna l’huile de foie de morue et un régime analeptique. Ces moyens ont si bien agi qu’il ne restait plus qu’un trajet fistuleux vis-à-vis du condyle externe du fémur. Dans cet état, ayant fait un violent effort pour monter à cheval, M. tomba, il se cassa le fémur au-dessus des condyles, et l’extrémité du fragment supérieur passa par la fistule. Application de l’appareil amovo-inamovible, avec une fenêtre vis-à-vis de la fistule pour la panser. Déambulation au bout de 24 heures. Guérison complète en huit mois de temps, non-seulement de la fracture, mais de la lésion organique ; un centimètre de raccourcissement.
Cet individu, de condition pauvre,
de constitution détériorée, offrant
l'habitus scrofuleux, lira certainement grand profit de ce qu'il put se donner du mouvement, aller au grand air et au soleil pendant toute la durée du traitement. Ces conditions, jointes à une médication interne et à un régime convenable, assurèrent sa guérison. Que serait-il arrivé avec toute autre méthode? Il aurait croupi dans un lit attendant une consolidation impossible, il y aurait perdu l’appétit; sans la compression et une immobilité parfaite, l’arthrite se serait réveillée avec toute son intensité primitive, par suite du voisinage du foyer de la fracture ; il serait tombé dans le marasme, et aurait succombé, victime de l’imperfection de la thérapeutique.
Quant aux phlegmons, on sait que parfois l’immobilité, la compression, l’onguent mercuriel et les purgatifs les font avorter, et dans tous les cas diminuent leur intensité. Ces moyens seront donc employés. S’ils r.’avoraient pas, on y joindrait les incisions pratiquées convenablement, comme dans les cas de phlegmon simple. I! importe de pratiquer ces incisions de bonne heure, afin de limiter l’inflammation, de la modérer, et de l’empêcher de réagir défavorablement sur l’arthrite.