ÉLÉPHANTIASIS DES PAUPIÈRES
Obs. (personnelle). — Mlle Mélina P..., âgée de 14 ans, née à Beautiran et habitant Bordeaux depuis '0 ans. où elle travaille comme lisseuse, se présente à la clinique le {*<■ juin 1889.
Le père est jardinier et jouit d'une bonne santé, bien que sujet à des douleurs rhumatismales qui ont, à plusieurs reprises, déterminé chez lui un fort gonflement des genoux.
La mère, bien portante, n'a eu d'autres maladies que la fièvre typhoïde à l'âge de 18 ans. La jeune fille a un frère de 19 ans qui n'a jamais été malade. Quant à elle, depuis une rougeole survenue vers l'âge de cinq ans, elle s'est toujours bien portée jusqu'au mois de décembre dernier, époque de ses premières règles. Celles-ci n'ayant reparu que trois fois depuis, la jeune fille est devenue sujette à de violents maux de tête et présente tous les signes d'une anémie commençante.
Sa mère nous raconte qu'il y a cinq ans les deux paupières supérieures, que nous voyons aujourd'hui atteindre le volume d'une grosse noix, se sont gonflées brusquement, pour ainsi dire du jour au lendemain, et que, depuis lors, elles n'ont pas augmenté sensiblement. On les voit tantôt pâles, tantôt très rouges. La coloration s'accentue surtout au moment des règles, et la malade souffre alors d'une céphalalgie intense.
C'est donc à l'âge de 9 ans qu'est apparu, brusquement (du moins d'après ce qu'on raconte), le gonflement des deux paupières.
L'hypertrophie siège à la fois sur la paupière supérieure de chacun des deux yeux. Cette particularité ne rend cette observation que plus intéressante, car le plus souvent l'hypertrophie éléphantiasique ne se développe que d'un seul côté.
La région palpébrale comprise entre le bord ciliaire et le rebord sourciller est seule affectée, si bien que la peau retombe sur le bord lisse.
Ne présentant d'autres modifications superficielles qu'une coloration un peu plus rouge qu'à l'état normal, la peau permet de voir, par transparence, un réseau vascutairc violacé. On ne sent pas de pulsations. La tumeur olïre une consistance molle et élastique.
En saisissant les paupières avec la main, on ne trouve aucune induration souscutanée, rien que du tissu vaseulaire très lâche, ne contenant pas de gros vaisseaux. L'alfection est, en tous points, absolument symétrique.
L'œil, en ses parties tant externes qu'internes, est entièrement normal.
L'intervention chirurgicale ayant été différée jusqu'à ce que l'état général de la malade fût devenu plus satisfaisant, cette dernière n'est pas revenue à la clinique. Il nous a donc été impossible de poursuivre son observation.
Anatomie pathologique et pathogénie. — En somme, l'éléphantiasis des paupières est souvent congénitale; quand elle est acquise, elle se développe tantôt spontanément, sans cause précise, tantôt sous l'influence de poussées érysipélateuses. Peut-être y a-t-il, dans tous les cas, une prédisposition congénitale à ce genre d'alTection, mais il est difficile d'être afurmatif sur ce point. La pathogénie et l'étiologie des tumeurs en
général ne nous est-elle pas, d'ailleurs, à peu près complètement inconnue?
En ce qui concerne l'éléphantiasis des paupières, nous ne sommes pas plus avancés qu'à l'époque où l'on a recueilli les premières observations.
Au point de vue de l'anatomie pathologique, les auteurs modernes ont une tendance à séparer en deux groupes les tumeurs en rapport avec l'appareil lymphatique, suivant que ces tumeurs restent limitées au système vasculaire lymphatique, ou bien qu'elles sont accompagnées d'une hyperplasie fîbrillaire considérable.
La première variété est, à proprement parler, un lymphangiome ; Wagner1, qui l'a étudiée particulièrement, remarque que, dans certains cas, il s'agit d'une infiltration dilfuse, passant peu à peu dans le tissu voisin sain et présentant des lacunes ramifiées ; dans d'autres cas, le néoplasme, d'une consistance molle avec noyaux indurés, serait circonscrit et même proéminent. Wagner compare ce lymphangiome à l'angiome et croit que, pour la tumeur lymphatique, il existe des variétés simples, caverneuses et kystiques, comme dans l'angiome.
L'analogie nous paraît évidente, et au début l'éléphantiasis est bien un lymphangiome, mais bientôt la fibromatose diffuse apparaît, et la tumeur éléphantiasique prend son caractère spécial. Il s'agit, en somme, d'un lymphangiome dont les cloisons sont en voie de prolifération et de néoformation. S'il n'y a pas de néoformation cellulaire, il n'y apas,à proprement parler, éléphantiasis, il n'y a que lymphangiome.
Van Duyse'2 a fait connaître un cas très intéressant d'éléphantiasis congénitale qui n'était autre chose qu'un lymphangiome énorme de la paupière chez un nouveau-né (fig. 158). 11 s'agissait, dans ce cas, d'une ectasie des voies lymphatiques préexistantes avec hyperplasie des endothèles pariétaux et du tissu connectif périvasculaire (fig. 159).
L'éléphantiasis est donc caractérisée par la néoformation cellulaire, néoformation qui peut survenir sous des influences diverses, car il n'est
« Wagner, Ueber Lymphangiome. V. Langenbeck's Arch. fur klinische Chirurgie, Bd. XX, p. 64i.
! Van Duyse, Lymphangiome caverneux de la paupière chez un nouveau-né. Archive; d'ophtalmologie, 1899, p. 273.