CHAPITRE IV
ENCHONDROME,
La cavité orbitaire, étant formée par le rapprochement d'un grand nombre d'os, semblerait au premier abord devoir être assez communément le siège d'enchondromes, productions morbides qui se rencontrent ordinairement au voisinage des articulations ou des sutures osseuses, là, en un mot, où le tissu fibro-cartilagineux peut être sécrété en abondance. Cependant il n'en est pas ainsi. Tandis que la région parotidienne a fourni plusieurs exemples de ce genre de tumeurs, et que nous-même avons eu occasion d'en observer un cas très -remarquable *, nous n'avons pu trouver dans la science aucun fait d'enchondrome intra-orbi taire.
Nous aurions donc été réduit à ne mentionner que pour mémoire ce genre de tumeurs, si V limon médicale ne venait d'en publier récemment un exemple, dû à M. Fano. Dans cet état de
* Voir notre Mémoire sur les tumeurs parotidiennes et leur ablation, dans l'Union médicale, août 4857. On y trouve une note de notre ami M. Robin sur la structure de ces tumeurs.
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choses on conçoit que nous devions nous borner à reproduire l'observation in extenso.
Observation1. — Tumeur ostco-fibro-cartilagiveuse de l'orbite. — Extirpation. — Guèrison rapide. — La nommée X***, âgée de vingt-deux ans, demeurant rue de l'Echiquier, 27. m'a été adressée par II. le docteur Courot. Elle est aiïectée d'une tumeur qui occupe le voisinage du grand angle de l'orbite gauche. Cette tumeur remonte, au dire de la malade, à la première enfance- Lorsqu'elle s'en est aperçue à l'âge de cinq ou six ans, la grosseur pouvait avoir le volume d'un pois. Depuis cette époque la tumeur a pris de l'accroissement, au point d'atteindre les dimensions d'une petite noisette.
Voici quels en sont les caractères actuellement, juillet 1859 :
La tumeur est située un peu en dehors de l'angle interne de l'orbite gauche; elle soulève les téguments de la paupière inférieure, qui ont dans le point correspondant une teinte légèrement bleuâtre. En pressant sur la tumeur, on la refoule facilement d'avant en arrière et on constate manifestement qu'elle s'enfonce dans l'orbite. Si, au contrair .-. on la refoule d'arrière en avant, en exerçant une pression à travers la paupière inférieure, on la fait pr'oéminer sous les téguments et on la retient contre le rebord de l'orbite. De cette façon on apprécie facilement son volume et sa consistance. Elle présente la grosseur d'une petite noisette; elle a une forme arrondie, une consistance très-prononcée, elie est bien nettement isolée des parties voisines, et mobile en divers sein. Elle est complètement indolente par elle-même ou à la pression.
La vue est aussi nette à gauche qu'à droite; les mouve-
1 Union médicale, 1859, t. III, p. 557.
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ments du globe oculaire gauche sont un peu gênés. Pas de larmoiement; d'ailleurs. la tumeur n'a aucune connexion avec le sac lacrymal.
M. Courot m'ayant demandé mon avis sur la nature de la tumeur et sur le traitement à faire, je lui écrivis qu'il s'agissait d'un enchondrome de l'orbite et que l'extirpation en serait facile. Toutefois, avant de s'arrêter à un parti, M. Courot voulut avoir un second avis. En conséquence, la jeune malade consulta un de nos confrères les plus distingués, chirurgien d'un grand hôpital, qui opina pour une tumeur veineuse de l'orbite. M. Courot fut un instant ébranlé par cette divergence de diagnostic. Toutefois, je lui fis remarquer que la mobilité excessive de la tumeur, sa consistance très-forte, l'absence d'un état érectile de la peau ne s'accordaient guère avec la pensée d'une tumeur sanguine. Je persistai dans mon diagnostic, et l'on verra que j'avais raison. Finalement M. Courot adopta ma manière de voir, et, en conséquence, il fut décidé que je pratiquerai s l'extirpation de la tumeur.
Cette opération lut faite le 7 juillet avec l'assistance de M. Courot. La malade est assise sur une chaise. Je commence par refouler la tumeur d'arrière en avant, de façon à la ramener sur le rebord orbitaire du maxillaire supérieur, et M. Courot se charge de la maintenir immobile dans ce point, en exerçant une pression continue avec une spatule sur les téguments de la paupière inférieure qui la recouvre. Au moyen d'un bistouri convexe, j'incise, couche par couche, parallèlement aux libres de l'orbiculaire des paupières, les parties molles qui recouvrent la tumeur; à peine celle-ci a-t-elle été mise à découvert qu'elle sort spontanément et tombe sur la joue. Aucune artère n'a été ouverte et il ne s'écoule qu'une très-petite quantité de sang. Les lèvres de la plaie sont réunies par deux points de suture entortillée; une simple compresse imbibée constamment d'eau
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Iroide est placée à demeure sur la région palpébrale inférieure.
Examen de la tumeur. — La tumeur a le volume d'une amande de grosse noisette, elle est entourée d'une membrane blanche facile à enlever. Dépouillée de cette membrane, la tumeur présente un aspect blanchâtre, elle est tellement dure qu'elle ne se laisse pas même entamer par la lame d'un fort scalpel. Soumise à une coupe dans le sens antéro-postérieur, elle présente une série de lamelles emboîtées les unes dans les autres et à la périphérie une lamelle d'un blanc grisâtre ressemblant au fibro-cartilage et présentant au microscope une substance amorphe, des fibres entre-croisées en divers sens et des corpuscules cartilagineux.
Le 8 juillet, je retire les deux épingles qui ont servi à faire la suture entortillée. Les angles de la plaie sont cicatrisés ; le 9, la cicatrisation est presque complète. Une ecchymose existe dans l'épaisseur de la paupière inférieure.
Le 11 juillet, le pourtour de la plaie, dont les bords restent réuiîis, est douloureux, un peu tuméfié. Cataplasme émollient sur la paupière, purgatif salin.
Le 16 juillet, la cicatrisation est complète.
Enfin voici deux observations de Mackenzie qui nous paraissent se rapporter à ce genre de tumeurs.
Observation '. — Un morceau de pierre à chaux étant venu frapper l'angle externe de l'orbite produisit en ce point une plaie déchirée peu étendue, qui guérit promptement. Une petite tumeur dure, qui s'était bientôt formée sur l'endroit de la plaie, fut extirpée, et Ton trouva qu'elle contenait un petit fragment de pierre à chaux.
1 Mackenzie, observation 290.
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Quelques mois après, on vit reparaître dans le même point une autre petite tumeur, en rapport avec une seconde qui adhérait si fortement au contour de l'orbite, qu'on la prit pour une exostose. Au bout de quelques semaines, on découvrit le long du contour inférieur de l'orbite une troisième tumeur circonscrite, plus mobile que la dernière, mais aussi dure au toucher qu'un morceau de cartilage. Le malade était traité par M. Samuel Glarke, à qui je servis d'aide lorsqu'il enleva les tumeurs. Les deux, qui ressemblaient, au toucher, à des exostoses, étaient en partie situées dans l'orbite et adhéraient fortement à son périoste. Elles offraient à l'incision la texture blanche striée du squirrhe. L'extirpation se fit à l'aide d'une incision semilunaire parallèle aux bords externe et inférieur de l'orbite, et l'on enleva soigneusement toutes les parcelles du tissu induré. Plus d'un an après l'opération, aucune récidive n'avait encore eu lieu.
Observation l. — Le 5 juillet iSM, au Glasgow eye infirmary, le docteur A. Anderson extirpa une tumeur osseuse située derrière la paupière inférieure. Elle s'enfonçait de façon à ne plus pouvoir être sentie à travers la paupière, et l'on ne pouvait la faire saillir qu'en refoulant la paupière supérieure dans l'orbite. Elle était lisse à l'extérieur, avait un diamètre de quatre dixièmes de pouce, et se composait de couches de cartilage et de matière osseuse.
1 Mackenzie, observation 289.