HISTORIQUE. LA SOCIÉTÉ ANATOMIQUE
décrivit sous le nom de testicule scrofuleux, le testicule syphilitique qui, avant lui, était habituellement traité par la castration, et l'hypertrophie partielle de la mamelle {tumeur mammaire chronique) qu'on avait jusqu'alors confondue avec le squirrhe. Ces utiles découvertes n'avaient rien de général, puisqu'elles étaient relatives à la pathologie spéciale de certains organes ; mais c'étaient des matériaux précieux qui devaient rendre de grands services à ceux qui traiteraient plus tard les questions de doctrine.
Ainsi, tandis qu'en France les partisans de Broussais s'efforçaient de revenir avec une théorie nouvelle à l'antique système de l'unité des tumeurs, en Angleterre, au contraire, les successeurs de Hunter poursuivaient un but opposé et s'attachaient à établir des distinctions qui, pour être partielles, n'en étaient pas moins solides. Ce qui manquait à ces derniers, c'étaient des vues d'ensemble ; leur attention était presque exclusivement concentrée sur les faits particuliers. Les premiers péchaient par l'excès inverse et négligeaient les détails pour se livrer à une généralisation prématurée et systématique. La chute graduelle de l'édifice de Broussais permit aux observateurs français de se livrer à des recherches plus utiles. En 1826, M. Cruveilhier fonda à Paris la Société anatomique, et dans son discours d'inauguration signala la question des productions accidentelles, comme celle qui devait attirer le plus spécialement l'attention des jeunes gens groupés autour de lui. L'école de Paris, secouant peu à peu le joug de la doctrine physiologique, revenait aux idées et à la classification de Laënnec, et la contradiction que nous avons déjà signalée était redevenue plus pressante que jamais. Comment concilier, en effet, l'énorme différence qui existe entre le squirrhe et l'encéphaloïde, avec l'identité de la maladie qui produit ces deux lésions? Pour échapper à cette contradiction, et pour se mettre plus à leur aise, les chirurgiens se rattachèrent de nouveau à la vieille hypothèse de la dégénérescence des tumeurs, et se replongèrent dans le chaos du dix-huitième siècle. Mais les anatomo-pathologistes ne pouvaient admettre ces transformations de tissus, et ils s'efforcèrent d'expliquer autrement l'identité de nature du squirrhe et de l'encéphaloïde. Ce fut ainsi que M. Cruveilhier fut conduit à faire la découverte du suc cancéreux, la plus importante peut-être qui ait été faite dans l'étude des tumeurs avant la période micrographique.
Le suc cancéreux est un liquide lactescent, plus ou moins épais, plus ou moins opaque, répandu dans la plupart des tumeurs cancéreuses, et des tumeurs cancéreuses seulement. C'est une substance
DES TUMEURS EN GÉNÉRAL
hôLéroIoguc infiltrée dans une trame cellulaire ou fibreuse, et susceptible d'en ôtre extraite par le grattage on par la pression. « Il ne nous paraît y avoir d'autre diflcrence, dit M. Cruveilhier, entre le squirrbe ou cancer dur, et l'encéphaloïde ou cancer mou, que dans la quantité du suc lactescent qu'ils contiennent, dans la rapidité avec laquelle il est déposé. » Ce fut au mois de mars 1827 que M. Cruveilhier lut à la Société anatomique le travail d'où nous extrayons cette phrase remarquable. C'était un trait de lumière d'avoir reconnu que la nature des tumeurs dépend, non de leur forme extérieure et de leur structure grossière, mais en quelque sorte de leur composition moléculaire, non de leur tissu, mais de leurs éléments. Le squirrhe et l'encéphaloïde sont des ^tssî^s différents, quoiqu'ils renferment un élément commun, le suc cancéreux, qui établit leur identité nosologique. Cette découverte aurait pu conduire à de grands progrès; mais lorsqu'on voulut aller plus loin, on fut arrêté par deux obstacles qui parurent infranchissables. D'une part, on confondait alors avec l'encéphaloïde certaines tumeurs glandulaires ou fibroplastiques qui ne renferment pas de suc; d'une autre part, on trouvait dans la mélanose cancéreuse un suc noir, au lieu du suc lactescent du cancer; tandis que le cancer colloïde ou gélatiniforme, récemment découvert par M. Cruveilhier, ne présentait aucun suc véritable. La signification du suc cancéreux ne put donc être exactement comprise. S'il eût été possible alors de pénétrer plus profondément dans la composition de ce suc et d'en étudier la structure microscopique, toutes les hésitations auraient disparu, et la science des tumeurs eût pris certainement un essor rapide. Mais le microscope n'avait pas encore été appliqué attentivement à ce genre d'études, et M. Cruveilhier lui-môme méconnut l'importance de sa propre découverte, qui devait vingt ans plus tard recevoir de si utiles applications.
Toutefois, si l'on était encore loin de la vérité, on était du moins sur sa trace. On possédait, pour distinguer les tumeurs bénignes des tumeurs malignes, un caractère incertain sans doute, et quelquefois môme trompeur, mais ce caractère, à tout prendre, était bien supérieur h ceux qu'on avait tirés jusqu'alors de la forme, de la consistance ou de la couleur des productions accidentelles. 11 ne suffisait plus, pour déterminer le squirrhe, d'écouter si son tissu criait sous le scalpel, ni, pour reconnaître l'encéphaloïde, de constater que la tumeur était plus ou moins molle et friable ; il fallait de plus qu'il fût possible d'extraire de leur substance le suc lactescent du cancer. Aussi vit-on dès cette époque la Société anatomique refuser le nom
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de cancer à un grand nombre de liimeurs qui lui étaient présentées comme des squirrhes ou des encéphaloïdes. Par exemple, dans son Mémoire sur le sarcocèle, publié en 1828, et renfermant le résumé de dix observations présentées à la Société par diverses personnes, M. Cruveilhier crut pouvoir affirmer que sur ces dix tumeurs du testicule, trois seulement étaient cancéreuses. La même année, MM. Lenoir et Hip. Royer-Collard lurent chacun un mémoire sur l'incertitude des caractères ordinairement assigné au cancer par les chirurgiens. Ceux-ci ne voyaient pas sans répugnance leurs opinions infirmées par l'anatomie pathologique, et les distinctions nouvelles qui se produisaient chaque jour compliquaient singulièrement le diagnostic des productions accidentelles, si facile autrefois, si difficile désormais. Ainsi naquirent les premiers dissentiments entre les cliniciens et les anatomo-pathologistes; ce n'était d'abord qu'une méfiance réciproque, mais bientôt ce fut une lutte véritable, qui prit des proportions croissantes, et qui souleva plus tard des orages académiques.
Seul, de tous les chirurgiens français, M. Velpeau comprit la nécessité de débrouiller le chaos des tumeurs, au risque de multiplier les difficultés du diagnostic. Sans repousser aussi catégoriquement que M. Cruveilhier le phénomène de la dégénérescence, il le considérait du moins comme tout à fait exceptionnel, et reconnaissait dès lors la possibilité de distinguer, dans la pratique, des productions accidentelles difl'érentes par leur nature et par leur évolution. Il appliqua donc sa grande sagacité à la recherche des caractères cliniques propres à fournir les éléments du diagnostic. Mais il n'aborda pas cette question épineuse dans toute sa généralité; il ne s'attacha pas à donner une classification complète des tissus de formation nouvelle ; il concentra toute son attention sur le diagnostic des tumeurs de certaines régions, et s'occupa surtout des tumeurs de la mamelle. Son article Mamelle, écrit en d 838 pour le Dictionnaire de médecine en 30 volumes (t. XIX), prouve qu'il avait déjà fait dans cette voie des progrès rapides.
Cet article est loin d'être irréprochable; on y trouve plusieurs distinctions subtiles que l'observation ultérieure n'a pas confirmées, en particulier celle des tumeurs butyreuses, formées, suivant l'auteur, par l'accumulation et la concrétion de la partie caséeuse du lait. L'exemple cité par M. Velpeau à l'appui de sa description prouve que ses tumeurs butyreuses ne sont autre chose qu'une variété d'encéphaloïde. Mais une distinction plus importante et plus vraie est celle des tumeurs fibrineuses de la mamelle. L'auteur décrivit sous ce
DES ïumi:ljrs en général.
nom des Uimeiirs bénignes, déjà désignées par A. Cooper sous le nom de tumeurs mammaires chroniques, cl sous le nom de corps fibreux de la mamelle par M. Cruveilhier, qui, n'y trouvant pas de suc, avait cru devoir les retirer de la catégorie des squirrhes. M. Vcipeau croyait alors, suivant une théorie erronée, que ces tumeurs étaient formées par l'organisation de la fibrine du sang extravasé et coagulé; plus lard, lorsque le microscope eut donné raison à l'opinion d'A. Cooper, le chirurgien de la Charité adopta le nom de tumeurs adénoïdes. Mais ces changements de noms n'avaient qu'une importance secondaire. La théorie ici cédait le pas à la pratique. Le point essentiel était la confirmation éclatante donnée à la découverte clinique d'A. Cooper, par deux savants français parlant l'un au nom de l'anatomie pathologique, l'autre au nom de l'observation chirurgicale. L'accord de trois hommes éminents qui ne s'étaient pas concertés, aurait dû faire une vive impression sur l'esprit de leurs contemporains. Mais les tumeurs de la mamelle formaient, pour ainsi dire, la base de toute la doctrine du cancer, et on ne pouvait en retirer une seule pierre sans détruire l'équilibre de ce vieil édifice, La nouvelle espèce de tumeur du sein fut donc accueillie avec une incrédulité systématique, et lorsque, en 4844, M. Cruveilhier porta cette question devant l'Académie de médecine, il fut littéralement assailli par tous les chirurgiens de l'endroit. M. Velpeau lui-môme n'osa lui prêter qu'un appui fort réservé et fort limité : si bien qu'après onze séances et vingt-deux discours prononcés par onze orateurs, M. Cruveilhier, qui avait pris six fois la parole, et qui avait supporté tout le poids de la discussion, ne put même pas obtenir de l'Académie la nomination d'une commission spéciale chargée d'étudier la question. Le triomphe de la vieille cause semblait donc assuré; mais il fut court, car l'ennemi était aux portes. L'ennemi, c'était le microscope qui, appliqué déjà depuis quelques années à l'étude anatomique des productions accidentelles, allait pour la première fois faire son entrée dans la chirurgie proprement dite, sous les auspices de M. Lebert. La discussion de l'Académie de médecine avait eu lieu en \ 844 ; la Physiologie pathologique àeM.. Lebert parut à Paris au commencement de 1845.
Mais il est nécessaire maintenant de revenir sur nos pas pour raconter l'origine et les progrès des découvertes microscopiques qui occupent une si large place dans la science contemporaine, et qui, après avoir régénéré l'étude des tissus normaux, ont fait subir à l'anatomie des tissus accidentels une révolution rapide et profonde.
Le microscope composé, inventé par Z. Jansens, vers la fin du