HISTORIQUE. — RASPAIL
seizième siècle, rendit dans les siècles suivants de grands services à l'histoire naturelle, à l'anatomic et à la physiologie ; mais quoique Leeuwenhoek, Malpighi et Needham, eussent fait, à l'aide de cet instrument, des découvertes merveilleuses, l'étude du monde corpusculaire était restée le partage de quelques observateurs privilégiés, h cause des difficultés exceptionnelles qui résultaient de l'insuffisance des grossissements. La diffusion et la décomposition des •rayons lumineux dénaturaient les images dès qu'on voulait se servir de lentilles un peu fortes. Ce fut en 1824 seulement que M. Selligues, appliquant au microscope les principes depuis longtemps connus de l'achromatisme, fît construire par M. Chevalier et présenta à l'Académie des sciences le premier microscope achromatique. Dès lors il devint possible d'augmenter considérablement le pouvoir amplifiant des lentilles, sans nuire à la précision des observations, et c'est de cette époque que datent les progrès de la micrographie.
Les recherches microscopiques sont minutieuses et fatigantes ; elles exigent une patience à toute épreuve, une persévérance prolongée, elles premiers observateurs auraient été bientôt découragés s'ils n'eussent été soutenus dans cette étude ingrate et difficile par l'appât puissant d'une brillante théorie. Cette théorie fut la théorie cellulaire, que j'exposerai tout à l'heure, et dont je ne trace ici que l'histoire. En voyant sous le microscope la plupart des tissus animaux ou végétaux, normaux ou pathologiques, soit pendant toute leur durée, soit dans leur période de formation, se décomposer en cellules élémentaires, on put croire un instant qu'on avait pénétré le mystère de l'organisation, le plus beau et le plus caché des secrets de la nature. C'était plus qu'il n'en fallait pour exciter les imaginations et pour attirer les esprits vers ce monde nouveau qui leur promettait tant de merveilles.
On croit généralement que la théorie cellulaire est une conception allemande; c'est une complète erreur. Elle n'est née ni en 1838 ni même en 1837 ; elle n'est fille ni de Schwann ni de Schleiden. Elle est plus vieille de douze ans ; elle est française et appartient à M. Raspail.
Le microscope achromatique avait été présenté à l'Académie des sciences au mois d'août 1824. En octobre 1823, M. Raspail publia, dans les Annales des sciences naturelles, ses premiers travaux sur les cellules végétales. Bientôt, élargissant ses recherches, il étudia de front les tissus animaux et les tissus végétaux et put annoncer, en février 1827, dms le Bulletin des sciences naturelles, que toutes les parties organisées se forment aux dépens de vésicules élémentaires
DES TUMEURS EN GÉNÉRAL
microscopiques. La môme année, il donna, dans le Répej-toire d'anafomie et de physiologie, de Breschet, son beau mémoire sur le tissu adipeux. C'est là qu'après avoir décrit les cellules adipeuses, expliqué comment de nouvelles cellules se développent dans l'intérieur des anciennes et comment ces cellules donnent naissance au tissu cellulaire et au tissu musculaire, c'est là, dis-je, qu'il s'écrie dans un moment d'enthousiasme : « Enfin, tout lissu, animal ouvé- « gélal, ne serait qu'une modification de cette structure; les vais- « seaux se formeraient de la môme manière dans l'un comme dans a l'autre règne, en sorte qu'il ne me paraît pas éloigné le temps « oij, sans être taxé d'orgueil et de témérité, l'on pourra porter ce « défi purement scientifique : Donnez-moi une vésicule dans le sein u de laquelle puissent s'élaborer à mon gré d'autres vésicules, et Je « vous rendrai le monde organisé (1). »
Jamais la doctrine cellulaire n'a été formulée avec plus de précision et de hardiesse, et ceux qui, dix ans plus tard, prétendirent l'avoir inventée, ne surent pas revêtir leur pensée d'une forme aussi saisissante. Le seul homme qui pourrait à la rigueur disputer la priorité à M. Raspail est Hippolyte Royer-CoUard, qui, dès 1826, communiqua à la Société anatomique des idées analogues, consignées dans le compte rendu de cette année par Lenoir. Mais le travail de Royer-Gollard ne fut publié que dans le Bulletin du mois de juin 1828, et d'ailleurs on ne doit pas oublier que le premier mémoire de M. Raspail date de 1825.
La doctrine de Royer-Collard est plus complète que celle de son émule, puisqu'elle embrasse à la fois les tissus normaux et les tissus pathologiques. Avant d'arriver à leur période d'état, les tissus traversent des périodes transitoires, et depuis l'état vital le plus simple jusqu'à l'état de tissu définitif, il y a trois degrés successifs d'organisation : 1° Vétat organique amorphe, qui, dans les productions normales, porte le nom de succus formalivus, et dans les productions morbides le nom de lymphe plastique; c'est ce que les Allemands appellent aujourd'hui le blastème; 2° Vétat globuleux succède au précédent; il est permanent chez les animaux inférieurs; il n'est que transitoire dans l'embryon des ôtres dont l'organisation est plus éle-
(1) Raspail, Recherches physiologiques sur les graisses et le tissu adipeux dans Répertoire cVanatomie et de physiologie de Breschet, t. III, p. 174. Paris, 1827, in-i». Les publications antérieures de Raspail, relatives surtout aux cellules végétales, se trouvent dans les Annales des sciences naturelles, octobre et novembre i825, dans le Bulletin des sciences naturelles et de géologie, février 1827, n. ITG, t. X, p. 251, et dans le 3» vol. des Mémoires de la Société d'histoire naturelle, l" cahier.