TUMEURS HÉMATODES DES OS
croître. En comptant pour des cas de guérison ceux où la tumeur, réduite au tiers ou au quart de son volume, est ensuite restée stationnaire, on n'arrive qu'à un chiffre assez minime; et quant à la résolution complète et définitive, je ne sais s'il en existe môme un seul exemple. Ajoutons enfin que plusieurs malades ont succombé, soit à des hémorrhagies consécutives, soit à d'autres accidents, et cela ne surprendra personne; car, lorsque les goitres sont volumineux ou agités de pulsations, les artères thyroïdiennes peuvent acquérir un volume énorme, égal même à celui d'une carotide ordinaire, et la ligature des artères d'un pareil calibre est toujours une grave opération.
Parmi les accidents qui ont suivi cette opération, je citerai la gangrène totale d'un énorme goitre, survenue après la ligature des deux artères thyroïdiennes supérieures. La malade survécut, et fut radicalement guérie ; mais elle avait couru de formidables dangers (1).
Quoique les résultats qui précèdent soient peu brillants, et quoique le danger s'accroisse évidemment avec le volume de la tumeur, je pense que la ligature des artères thyroïdiennes doit rester dans la chirurgie comme une ressource applicable à certains goitres qui déterminent de graves accidents de suffocation, et dont les préparations iodées n'ont pu arrêter les progrès. Lorsque la vie du malade est décidément menacée et que le chirurgien est mis en demeure d'intervenir, cette méthode me paraît bien préférable à l'extirpation et aux autres opérations radicales que leur gravité doit faire presque entièrement bannir de la pratique.
3° J'ai décrit plus haut (p. 208) l'état hématode qui peut survenir dans certaines tumeurs d'espèces très-diverses, par suite de l'altération et de la rupture des artères qui y sont contenues. Ces tumeurs renferment des cavités irrégulières qui communiquent directement avec les artères, et qui sont de petits anévrysmes faux primitifs. Dès lors elles sont quelquefois le siège de pulsations et môme d'un bruit de souffle, qui leur donnent quelque ressemblance avec les tumeurs anévrysmales. C'est cette lésion, particulièrement fréquente dans les tumeurs du squelette, qu'on a décrite sous le nom à'anévrysme des os, et il est tout simple qu'on ait songé à la traiter par la ligature de l'artère principale du membre. Les résultats de ces opérations de ligature ont été presque toujours temporaires. Les pulsations ont disparu, dans la plupart des cas, d'une manière défmitive; on a vu aussi que la tumeur s'affaissait notablement après i'opéra-
(1) Cas de Carliste dans T!ie Lancet, année 1832-33, vol. II, p. 705.
LlCATURli DES ARTÈRES AFFÉRENTES.
tion, et diminuait ensuite graduellement pendant quelque temps; chose bien naturelle, puisque les foyers intérieurs, remplis de caillots, tendent à revenir sur eux-mômes, à mesure que ces caillots se résorbent. Plusieurs fois les chirurgiens, satisfaits de cette décroissance continue, et croyant que la tumeur allait peu h peu disparaître tout entière, ont renvoyé le malade de l'hôpital, et ont de bonne foi publié le fait comme un exemple de guérison. Mais dans presque tous les cas où l'on a suivi plus longtemps les opérés, on a vu que la tumeur, au bout de quelques mois, reprenait sa marche croissante, et se comportait ensuite comme un ostéosarcôme. Ces observations, jointes aux résultats de l'anatomie pathologique, ont permis de dire que la maladie décrite sous le nom d'anévrysme des os, n'est pas de nature anévrysmatique; que c'est un ostéosarcôme cancéreux, fibroplastique, chondrômateux ou myéloïde; car l'état hématode n'est pas exclusivement propre au cancer; il peut se manifester aussi, quoique plus rarement, dans d'autres tumeurs du squelette. Je ne prétends pas que les os ne puissent être le siège de tumeurs sanguines, semblables à celles qui se développent dans les parties molles. M. Verneuil a publié, en 1847, un cas bien authentique de tumeur érectile du scaphoïde du tarse (1). M. Richet a déposé dans le Musée Dupuytren une tumeur de l'humérus, creusée d'une ravité unique, régulière, à paroi osseuse, pleine de sang, et communiquant avec une petite artère. Il n'y avait d'ailleurs dans cette tumeur, ni cancer, ni tissu fibreux, ni aucun autre tissu accidentel. Mais ces tumeurs sanguines des os différaient entièrement de celles qui ont été décrites sous le nom d'anévrysmes des os; elles en différaient par leurs lésions, aussi bien que par leurs symptômes. Dans le cas de M. Verneuil, Lisfranc avait diagnostiqué une tumeur blanche du tarse. Dans le cas de M. Richet, il n'y avait pas de pulsations, et il est clair qu'une petite artère ne pouvait transmettre un mouvement d'expansion appréciable à une masse de sang aussi grosse qu'une orange. Tous ces faits permettent donc de penser que les prétendus anévrysmes des os, qui ont été traités par la méthode d'Anel, n'étaient pas des anévrysmes.
Deux fois cependant cette méthode a réellement guéri des tumeurs pulsatiles du squelette. L'un de ces faits a été communiqué par Roux, à l'Académie de médecine, le 14 février 1845. Ce chirurgien avait lié la fémorale, le II février 1844, pour une tumeur pulsatile du tibia; l'opéré était retourné en province au bout de quel-
(1) Bulletins de la Société anatomique, P« série, t. XXII, p. 244-252. — 1847