AVANTAGES ET INCONVÉNIENTS
consécutives qui surviennent à la chute des eschares; ces liémorrhagies toutefois sont peu communes, et généralement peu abondantes, parce qu'ordinairement le caillot chimique s'étend dans les vaisseaux au delà des limites de l'eschare.
Les caustiques fluidifiants sont d'abord les caustiques alcalins (potasse, chaux, soude, ammoniaque), puis l'acide arsénieux, l'acide arsénique, l'acide phosphorique hydraté, etc. La poudre de Vienne et le caustique de Filhos, qui ne diflerent l'un de l'autre que par le mode de préparation, qui sont si faciles à manier, et qui en même temps sont si supérieurs à la plupart des autres par le peu de douleur qu'ils provoquent, sont malheureusement des caustiques fluidifiants. Lorsqu'on les applique sur une surface ulcérée un peu vasculaire, le sang qui s'écoule presque à l'instant rend leur action incertaine ; on peut y remédier par la compression ; mais lorsque l'eschare pénètre jusqu'à une certaine profondeur et comprend des artères, môme de petit volume, il est assez commun de voir la chute de l'eschare s'accompagner d'hémorrhagie.
Abstraction faite des préparations arsenicales, qui déterminent des phénomènes d'empoisonnement lorsqu'on les applique sur une surface un peu étendue , les caustiques en général ne provoquent que de la douleur. Ils déterminent peu de réaction, et exposent moins que l'instrument tranchant à l'érysipèle et à l'infection purulente. Ces avantages onl séduit plusieurs chirurgiens ; mais ils sont compensés par plusieurs inconvénients. En premier lieu, une cautérisation assez profonde pour pénétrer dans toute l'épaisseur d'une tumeur d'un certain volume, dure en général plusieurs heures, quelquefois vingt-quatre heures, en provoquant une douleur moindre sans doute dans un temps donné que celle du bistouri, mais en somme infiniment plus considérable, puisque celle-ci ne dure que quelques instants; en outre, la douleur du bistouri peut être conjurée par les anesthésiques, et il est impossible de maintenir l'anesthésie pendant toute la durée de l'action de la plupart des caustiques. En second lieu, le caustique est un agent aveugle, et quelque soin qu'on ait pris d'en étudier l'action spéciale, on ne peut jamais savoir rigoureusement jusqu'à quelle profondeur pénètre l'eschare. On risque donc de rester en deçà des limites du mal, ou d'aller au delà; et comme il s'agit, pour mettre autant que possible obstacle aux récidives, d'enlever complètement une production accidentelle, la cautérisation est en cela bien inférieure au bistouri. Enfin, quel que soit le caustique qu'on emploie, il y a une iïmite au delà de laquelle on ne peut pénétrer en une seule cautérisation. Il faut attendre patiem-
CAUTÉRISATION EN NAPPE
ment la chute des eschares et pratiquer une seconde cautérisation dans le fond de la plaie, puis une troisième, et ainsi de suite. Chargé, il y a quelques années, par l'administration des hôpitaux, de constater les faits et gestes d'un caustiqueur napolitain à qui le gouvernement avait eu la faiblesse de confier une salle de femmes cancéreuses, à la Salpôtrière, j'ai vu cet empirique revenir jusqu'à vingt-deux fois, et presque toujours au moins trois ou quatre fois, k la cautérisation d'une seule tumeur. Le caustique dont il se servait était pourtant un des caustiques coagulants les plus énergiques; c'était le caustique de Ganquoin (chlorure de zinc et d'antimoine) légèrement défiguré par l'addition d'une certaine quantité de chlorure de brôme. J'ajoute que les résultats ont été désastreux, pour ce qui concerne les cancers. Sur neuf femmes, toutes atteintes de cancer du sein (sept d'entre elles auraient pu être aisément opérées par le bistouri) deux sont mortes des suites de la cautérisation ; l'une d'elles avait eu un érysipèle ; deux autres, qui ne moururent pas de la cautérisation, eurent également des érysipèles; une autre eut une hémorrhagie abondante pendant l'élimination de l'eschare. Trois malades furent conduites jusqu'à la cicatrisation; mais la récidive survint presque immédiatement après, sous les yeux mêmes du chirurgien, qui fut bien obligé de l'avouer. Chez les quatre autres, malgré neuf, sept, quatorze et douze cautérisations, on ne put jamais dépasser les limites du mal, et l'ulcération devint incurable. Trois cancroïdes traités par la même méthode fournirent deux cas de récidive. Dans le troisième cas, il s'agissait d'un cancroïde superficiel et parfaitement circonscrit de la région sternale ; il fut guéri en une seule cautérisation, et il n'y avait aucune récidive au bout de cinq mois.
Ces faits sont exposés avec tous leurs détails dans le Rapport officiel rédigé par mon collègue M. Moissenet, rapporteur de la Commission de surveillance (1). J'ai cru devoir en donner ici le résumé pour édifier les praticiens sur la valeur de la cautérisation, appliquée comme méthode générale au traitement des tumeurs, et pour qu'il soit bien entendu que cette méthode ne met à l'abri ni de l'érysipèle ni des hémorrhagies consécutives.
Qu'on se garde bien toutefois de rejeter entièrement cette méthode. En réagissant contre l'abus qu'on en a fait, beaucoup de chirurgiens donnent dans l'excès contraire, et ne s'en sçrvent jamais. Puis bientôt surgit un nouveau spécialiste, qui, édifiant sa renom -
(1) Rapport sur le traitement des maladies cancéreuses par la méthode du docteur Landolfi, à l'hospice de la Salpétrière. Paris, 1856, grand in4. Voyez surtout p. 127.