LA PILE DE GRENET
le cautère particulier dont on veut se servir; car ces combinaisons varient suivant le volume et la longueur de l'armature de platine. On ne peut exiger, dans l'état actuel des choses, que tous les chirurgiens étudient à fond les questions toutes spéciales de physique qui se rattachent à ce sujet. Enfin, la pile de Grove, comme celle de Bunsen, comme toutes les autres piles usitées avant 1857, sont des piles à deux Uquides ; ces piles, en effet, sont les seules qui donnent des courants constants, dont on ne peut se passer en galvanocaustie. L'un des liquides est presque toujours l'acide nitrique, qui donne des vapeurs désagréables ou même nuisibles; il faut, lorsqu'on monte la pile, ne commettre aucune erreur dans la répartition de ces liquides. Aussi voyons-nous qu'à l'exception de M. Middeldorpf, la plupart des chirurgiens ont été obligés de s'aider, dans leurs opérations, du concours d'un physicien. Il résulte de ces diverses conditions des complications telles que la méthode galvanocaustique n'aurait pu se vulgariser sans la découverte de la pile de Grenet. ,
M. Grenet, jeune électricien fort distingué, a trouvé le moyen de rendre constantes les piles à un seul liquide, ou plutôt d'activer le courant à mesure qu'il s'affaiblit. Sa pile se compose de plaques de zinc et de plaques de charbon, plongées dans le liquide suivant : Eau, six parties, acide sulfurique, une partie, tenant en dissolution 50 grammes de bichromate de potasse par litre. Le liquide, préparé à froid, s'échauffe aussitôt jusqu'à une température de 60° à 80°. Il donne alors des effets beaucoup plus intenses que lorsqu'on le laisse refroidir; mais il ne se refroidit pas sensiblement pendant la durée de la séance, les actions chimiques produisant une quantité de chaleur presque égale à celle qui se perd par rayonnement. Un tube à insufflation, débouchant à la partie inférieure du vase, par un grand nombre de petits trous, permet de faire arriver sans cesse des bulles d'air qui se dégagent en bouillonnant; l'agitation du liquide s'oppose à la dépolarisation de la pile et à l'affaiblissement du courant. Suivant qu'on souffle avec plus ou moins'Se force, on obtient des effets plus ou moins énergiques ; circonstance très-précieuse, comme on le verra tout à l'heure, dans la pratique de la galvanocaustie.
Le prix de revient de cette pile est très-peu élevé. Aucune autre ne dégage autant d'électricité sous un si petit volume. Elle est tellement simple, que l'individu le plus ignorant peut la monter, la démonter, l'armer et la nettoyer; le liquide, conservé dans des bouteilles, peut servir un grand nombre de fois, pourvu qu'on ajoute à chaque séance nouvelle un peu d'acide sulfurique et un peu de bi-
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chromalc de potasse. Celle pile n'exige pas de vase spécial; on peut la faire fonctionner dans un seau en bois. Elle ne dégage aucune vapeur, elle n'expose à aucune méprise. Enfin j'ai pu, après divers essais, trouver une combinaison qui répond à la fois h toules les indications, qui permet de chauffer, sans commutation, tous les cautères, l'anse coupante aussi bien que le bec-d'oiseau, la lame du galvanocautère aussi bien que celle du cautère en coupole, et môme des olives de platine creuses, remplaçant le cautère actuel.
M. Grenet avait construit sa pile en vue des applications mécaniques de l'électricité. Il ne s'était pas occupé d'en étudier et d'en utiliser les effets calorifiques. Cette pile, brevetée, n'était encore connue que de lui et de ses associés, lorsque, désireux d'obtenir quelques renseignements sur le moteur électrique, je me mis en rapport avec lai, en octobre 1857. Les couples à petite surface, qu'il avait disposés en grande tension, ne donnaient que de très-faibles effets de chaleur; mais, dès que j'eus pris connaissance du procédé qu'il employait pour rendre constantes les piles à un seul liquide, je songeai à tirer parti de cette découverte, pour réaliser enfin une pile chirurgicale d'une application pratique. M. Grenet voulut bien, à ma demande, construire des piles propres à l'usage que j'en voulais faire. Il le fit avec beaucoup de zèle et d'intelligence; et après des tâtonnements assez nombreux, nous choisîmes enfin une pile à deux éléments, qui nous permit d'obtenir, sur un volume sept à huit fois moindre, des effets plus énergiques môme que ceux de la batterie de M. Middeldorpf, et de remplir toutes les indications présentes de la galvanocaustie.
Pour la disposition des cautères, je n'ai pas cru pouvoir mieux faire que d'adopter le manche à interrupteur de M. Middeldorpf. J'ai trouvé plus simple toutefois de faire articuler les armatures de telle sorte qu'elles puissent toutes s'adapter à un seul manche. L'anse coupante elle-même se place sur le manche ordinaire, qui reçoit dans une rainure latérale le serre-nœud destiné à opérer une traction sur le fil.
Ayant renoncé à la commutation qui me paraissait être une cause d'erreurs pour les praticiens, et dès lors ne pouvant plus modifier la combinaison des éléments pour approprier la pile à chaque espèce de cautère, j'ai dû m'occuper de disposer tous les cautères de manière à les approprier à la môme pile. La possibilité d'augmenter ou de diminuer la production de l'électricité, par une insufflation plus ou moins forte, facilite la solution de ce problème. Mais cela ne suffirait pas, si l'on ne s'attachait à uniformiser la résistance élec-
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trique de l'armalure de plaLine des divers cautères. Pour cela, il faut combiner le volume et la longueur du platine de telle sorte que l'électricité ait toujours à peu près le môme obstacle à surmonter. Ainsi la pile, telle. qu'elle est disposée, chauiîe à un degré convenable le galvanocautère de M. Middeldorpf. Elle ne chaufferait donc pa3 suffisamment une olive de platine, dont le volume est plus considérable, et qui par conséquent, offrant une résistance moindre, exigerait l'emploi d'une pile plus intense. Dans mes premiers essais, pour chauffer cette olive, je me servais d'un commutateur qui, réunissant ces deux éléments en un seul, donnait un couple unique d'une intensité double; mais j'ai pu renoncer à cette complication, en pratiquant sur les deux côtés de l'olive deux petites incisions qui ne laissent entre elles, vers le sommet de l'olive, qu'une lame large de 4 millimètres. C'est en ce point rétréci que se produit la chaleur, qui se propage aussitôt au reste de l'olive; et pour chauffer le platine à ce niveau, il n'est plus nécessaire de fusionner les deux couples. De môme, notre pile à deux éléments chaufferait beaucoup trop le cautère en bec d'oiseau, dont la pointe, formée d'un fil lin et court, brusquement recourbé, ne tarderait pas à se fondre. M. Middeldorpf dispose sa pile en conséquence, à l'aide de son commutateur; j'atteins le môme but, sans commutateur, en faisant tailler le bec d'oiseau dans une lame épaisse et effilée, qu'on fend ensuite dans sa longueur jusqu'à 2 ou 3 millimètres de la pointe. Notre pile, enfin, n'a pas assez de tension pour chauffer un fil fin dans une grande longueur. Mais elle chauffe très-bien 15 centimètres d'un fil de un millimètre, ou même un peu plus gros. J'emploie donc, pour l'anse coupante, des fils de un millimètre à cinq quarts de millimètre. M. Middeldorpf emploie ordinairement à cet effet des fils de trois quarts de millimètre, et, pour cela, il dispose ses éléments en tension; mais il ne peut le faire qu'aux dépens de l'intensité; et c'est pour cela qu'il emploie un fil fin, parce que la surface de' chaque couple, étant réduite au minimum, ne pourrait pas chauffer un fil plus gros. Disposant d'une tension moindre, je ne puis, avec une pile à deux éléments invariables, vaincre la résistance d'un fil long et fin Il faut donc diminuer la résistance en choisissant un fil plus gros et je puis le faire, parce que je dispose d'une intensité plus grande Au surplus, le volume plus considérable du fil de l'anse coupante est lom d'être un désavantage. II en résulte une section un peu moins prompte, qui diminue les chances de l'hémorrhagie.
Pour ce qui concerne le maniement de l'anse coupante il y a une difficulté sérieuse que nous avons résolue, M. Grenet'ct moi, au
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moyen d'un instrument trop compliqué, et d'un maniement trop délicat pour trouver place dans la pratique. J'y ai moi-même renoncé. Cette difficulté, que j'ai déjà signalée, vient de ce que le fil, à mesure qu'il se raccourcit, s'échauffe davantage ; alors il coupe trop rapidement les tissus (j'ai eu une fois une hémorrhagie primitive par l'artère linguale trop rapidement coupée; c'était au début de mes opérations galvanocaustiques). En outre, il est arrivé plus d'une fois que le fil, chauffé à blanc, s'est fondu avant la section complète du pédicule de la tumeur. M. Middeldorpf obvie à cet inconvénient au moyen du commutateur, en diminuant à temps la tension de sa pile; toutefois, il n'a pas toujours pu empêcher le fil de se fondre pendant l'opération, accident fâcheux en tous cas et quelquefois nui sible.
La pile Grenet permet de remédier de deux manières à l'inconvénient que nous signalons. Lorsque l'échelle graduée du serre-nœud indique que le fil est réduit à la moitié, au tiers, au quart, etc., de sa longueur, on diminue l'intensité du courant : 1° soit en faisant diminuer, puis suspendre l'insufflation; 2° soit en faisant soulever quelque peu la pile au-dessus du niveau du liquide oîi elle plonge. Toute la partie de la pile qui se trouve émergée cesse d'agir, et le résultat est le même que si l'on avait remplacé la première pile par une pile moins forte. Ce second moyen est plus précis que l'autre, mais il est d'une application un peu moins commode; il faudrait lui donner la préférence si le pédicule de la tumeur renfermait une artère capable de fournir une hémorrhagie inquiétante; alors, en effet, il ne s'agit pas seulement d'éviter de fondre le fil; il faut éviter môme de le chauffer à blanc, parce que les artères coupées trop rapidement donnent des hémorrhagies.
Les plaies galvanocaustiques, qu'elles soient le résultat de l'action de l'anse coupante, ou de l'action du galvanocautère (ou couteau galvanocaustique) diffèrent notablement des brûlures ordinaires. Le corps incandescent qui divise les tissus est d'un très-petit volume, et ne recèle, dans un temps donné, qu'une très-petite quantité de calorique. Un corps de même volume, chauffé parles moyens ordinaires, même jusqu'à la chaleur blanche, et plongé dans les tissus, s'éteint rapidement, et ne produit qu'une eschare trèsmince. En d'autres termes, l'épaisseur de l'eschare est proportionnelle à la masse du corps incandescent. La cautérisation galvanique est donc très-superficielle; le cautère n'agit pour ainsi dire que sur les tissus qu'il touche ; il ne rayonne pas dans les parties adjacentes, il ne les irrite pas, il n'y provoque pas cette réaction qui donne tant de