CHAPITRE XIV
CAUTÉRISATION LINÉAIRE
Cette méthode a pour but de détruire au moyen des caustiques les connexions qui existent entre la tumeur et le reste du corps. Ce n'est pas une méthode de destruction, comme la cautérisation ordinaire, ou cautérisation en nappe; c'est une méthode d'extirpation comme l'ablation au bistouri. La méthode à laquelle elle ressemble le plus par son mode d'action est celle de la ligature en masse, puisque dans les deux cas la tumeur est laissée en place et ne se détache qu'un certain nombre de jours après l'opération. Mais dans la ligature la séparation est faite en partie par un travail û'ulcération, en partie par V action mécanique du fil constricteur, tandis que dans la cautérisation linéaire ou circulaire la séparation est entièrement produite par un travail à.' élimination.
On n'a peut-être pas oublié que Verduin, en 1689, pour favoriser l'action de la ligature en masse, dans un cas de tumeur de la région parotidienne, se servit d'un caustique de potasse et de chaux qu'il introduisit à plusieurs reprises dans le fond du sillon fait par la ligature (1). Cette combinaison de la cautérisation et de la ligature, perfectionnée depuis par l'emploi des ligatures caustiques, est un mode de cautérisation linéaire que je dois rappeler ici, mais qui diffère notablement de la cautérisation linéaire pure et simple; alors, en efiet, la cautérisation ne fait que faciliter la section, et celle-ci' est opérée par l'action du lien constricteur.
Claude Deshaies Gendron, oncle de l'oculiste, publia eu HOO un ouvrage où la méthode de l'extirpation par les caustiques est nettement indiquée. Une épulis de la mâchoire supérieure, grosse comme un œuf d'oie, fut opérée par ce chirurgien de la manière suivante • « Je me donnai bien de garde, dit-il, de toucher à la partie ulcérée « de celte masse, m de rien appliquer sur le chancreux (c'esl-à-dirc
(1) Voy. plus haut, p. 513.
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« sur la partie dégénérée en cancer). Je piquai seulement avec une « espèce de Irocart l'excroissance dans sa partie molle, presque dans « l'alvéole, et dans chaque ouverture j'insinuois des trochisquesescar- « rotiques et je bouchois ensuite la plaie d'un peu d'éponge préparée. «Il arriva qu'en vingt-quatre heures les vaisseaux sanguins et les « nerfs qui se distribuoient dans l'excroissance, furent cautérisés, et « que toute la masse se flétrit. » Le lendemain, Gemlron excisa, sans douleur ni hémorrhagie, la plus grande partie de cette lumeur mortifiée ; le reste guérit en peu de jours (1). Un peu plus loin, parlant de la guérison des « éminences chancreuses qui ont la forme d'une (( dureté ulcérée, » il ajoute : « J'observe pour lors d'insinuer le « caustique entre la chair saine et la dureté (2). »
Ces passages sont parfaitement concluants, mais ils n'ont exercé aucune influence sur les travaux modernes. C'est seulement en t857 que M. FoUin les a retrouvés dans le livre oublié de Desbaies Gendron, et qu'il les a fait connaître à la Société de chirurgie; et 'il y avait longtemps déjà que M. Girouard, de Chartres, avait régularisé la méthode de l'extirpation par les caustiques.
Les premiers travaux de M. Girouard furent communiques en 1846 à l'Académie, et M. Malgaigne, désigné comme rapporteur, fit connaître la méthode de ce chirurgien, en 1853, dans la6« édition de son Manuel de médecine opératoire, p. 512. Deux ans auparavant, dans son cours de médecine opératoire, dont j'étais alors le prosecteur, il avait montré à ses nombreux auditeurs l'instrument dont M. Girouard se servait pour attaquer circulairement avec les caustiques la base des tumeurs du sein. C'était un instrument semblable à un piège à loup, formé de deux arcs métalliques qui, en se rapprochant au moyen d'un mécanisme particulier, étreignaient la tumeur à sa base. Ces arcs étaient creusés d'une rainure où l'on déposait le caustique; celui-ci agissait donc linéairement sur la peau, la pression des branches de l'arc l'empôchaht de fuser sur les parties voisines. La peau une fois détruite dans toute son épaisseur, on incisait l'escarre circulairement, on renouvelait le caustique dans les rainures, et on replaçait les arcs comme la première fois, jusqu'à ce que la base de la tumeur fût entièremeni divisée. C'était, comme on le voit, une sorte de ligature en masse, combinée avec la cautérisation; mais la division était produite par l'action du caustique bien plus que par la pression de l'instrument constricteur.
(t) U. shaies Gendron, Recherches sur la nature et la guérison des caucers, Paris nOO, in-12, p. 104-106.
(V) fj:c. cit., p. 109.
M. Girouard simplifia bientôt son procédé, et l'année suivante (1852), il vint l'appliquer à l'hospice Saint-Louis, où je l'ai vu employer soit par lui, soit par M. Malgaigne. Au lieu de détruire la peau comme précédemment avec le chlorure de zinc, qui n'agit pas sur cette membrane saine, sans le secours d'une compression permanente et assez forte, et qui d'ailleurs n'opère la destruction du derme qu'en trois ou quatre heures, M. Girouard se servait alors de la pâte de Vienne, caustique fluidifiant, qui donnerait des hémorrhagies si on l'appliquait directement sur les parties profondes , mais qui n'en donne pas lorsqu'on l'applique sur la peau. L'action de ce caustique est prompte, elle s'effectue en un quart d'heure, sous les yeux du chirurgien; celui-ci peut donc disposer à la base de la tumeur un collier étroit de pâte de Vienne, et en surveiller l'action jusqu'à ce que la peau soit entièrement escharifiée. Lorsque l'eschare était produite, M. Girouard l'incisait dans toute sa longueur, et il en résultait une rainure dans laquelle il introduisait des lanières de chlorure de zinc. Chaque jour la rainure, de plus en plus profonde, recevait de nouvelles lanières de ce caustique, et des tumeurs volumineuses se détachaient ainsi complètement en sept à huit jours sans le moindre suintement de sang.
Ce nouveau procédé de cautérisation fut décrit par M. Girouard dans un mémoire lu le 23 septembre 1853 à l'Association médicale de l'Eure, et reproduit quelques mois plus tard dans la Revue médico-chirurgicale (1).
Au mois de juin 1855, époque où M. Follin consacra à l'étude de cette méthode un intéressant article, M. Girouard avait déjà extirpé par la cautérisation quarante-quatre tumeurs du sein et trente-neuf tumeurs des autres régions du corps (2).
Cependant deux autres chirurgiens de Chartres, MM. Maunoury et Salmon, s'occupaient de perfectionner l'application de la méthode de leur compatriote. Ils faisaient fabriquer des caustiques assez durs pour être enfoncés par pression dans les tissus; M. Maunoury montra à la Société de chirurgie, en 1834, des caustiques au chlorure de zinc, incorporés avec de la gutta-percha. On en faisait des chevilles, des clous caustiques, qu'on pouvait pousser dans l'épaisseur du tissu conjonctif, et même dans l'épaisseur des muscles. M. Girouard, dans plusieurs de ses observations , dit expressément qu'il avait ainsi enfoncé des chevilles de chlorure de zinc sous les tumeurs. On lit
(1) Revue médico-chirurgicale de Malgaigne, janv. 1854, t. XV, p. 27-3G.
(2) Follin, Thérapeutique du cancer^ dans Arch. géti. de médecine, 1855, 5« série t . V, p. 732-740.
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dans la Reme médico-chirurgicale, qu'il fit tomber en quarante-huit heures une tumeur du sein de quatre vingts centimètres de circonférence. « Ayant cerné la base du sein avec du caustique de Vienne, «je pénétrai jusqu'aux muscles thoraciqucs ; glissant alors l-i pâle « de chlorure de zinc d'un millimètre d'épaisseur /jor-rfessoî/s la tu-
meur à plusieurs reprises, je fis une eschare linéaire pour dissé- « quer et séparer le sein avec le bistouri, sans occasionner ni dou- « leur ni hémorrhagie. En quarante-huit heures l'opération fui « termmée ; il ne survint que peu de réaction ; la malade ne garda « que deux jours le lit. La tumeur pesait deux kilogrammes neuf « cents grammes (environ six livres) (1). »
Allant plus loin que M. Girouard lui-même, MM. Maunoury et Salmon osèrent pratiquer deux amputations par la méthode de la cautérisation linéaire. M. Salmon lut à la Société de chirurgie, le 21 mai 1856, un travail sur ce sujet (2), et M. Ghassaignac, rapporteur de la Commission chargée d'examiner ce travail, fît avec succès une amputation sus-malléolaire sur une femme qui fut présentée, le 3 juin 1857, à la Société de chirurgie (3). Gelle-ci ne put donc pas dissimuler sa surprise, lorsque M. Maisonneuve, au mois de novembre 1857, vint lui présenter, comme une méthode nouvelle, la méthode de M. Girouard, à peine modifiée. Le procédé était autre, mais la méthode était la môme ; l'exécution était différente, mais non le principe. Il s'agissait toujours en efl'et de détruire par la cautérisation les connexions de la tumeur, sans cautériser la tumeur elle-même.
M. Maisonneuve pratique à la base de la tumeur, avec un bistouri aigu, plusieurs ponctions dont la profondeur est proportionnelle k l'épaisseur de cette base. En retirant le bistouri il enfonce dans ces plaies saignantes de petits bâtons de caustique de zinc qu'il ne désigne plus sous le nom de clous, ni de chevilles, mais sous le nom
(1) Revue médïco-chirurgicale, 1854, t. XV, p. 28.
(2) Bull, de la Soc. de chirurgie, tSSG, t. V, p. 628. Ce travail a été publié en plusieurs articles dans l'Union médicale : Salmon et Maunoury, Éludes sur les amputations faites au moyen des caustiques^ etc., dans ï Union médicale, septembre et octobre iSiG. Les auteurs avaient déjà pratiqué avec succès l'ampulalion du bras et celle de l'avant-bras. Dientùt ils pratiquèrent avec succès l'amputation soustrocliantérienne de la cuisse pour un cancer du fémur et publièrent un second mémoire sur ce sujet dans la Gazette hebdomadaire {\^ décembre I85G). Enfin, dans un troisième mémoire publié en juillet et août 1857, dans VUiiion médicale, ces deux cliirurgiens Urent connaître les résultats d'une quatrième amputation par les caustiques; mais cette fols l'opéré était mort d'Iiémorrhagie le treizième jour. Il s'agissait d'une amputation au tiers supérieur de l'avant bras.
(3) Bull, de la Soc. de chirurgie, 1857, t. VII, p. 520.