‹ Traité des tumeurs [electronic resource]Chapitre 3 sur 158 · HISTORIQUE. — LES CARTÉSIENS · texte numérisé non relu

HISTORIQUE. — LES CARTÉSIENS

tumeurs humorales et sur le cinquième livre duPentateuque chirurgical (1).

Ce préambule m'a paru nécessaire, d'une part, pour initier au langage du temps passé les lecteurs qui auraient le désir de se livrer à des recherches historiques ; d'autre part, et surtout, pour montrer l'origine d'une doctrine qui s'est perpétuée jusqu'à notre siècle et qui, sortie autrefois de l'imagination des galénistes, a survécu, avec de légères transformations, à la chute de leur système. La découverte de la circulation, celle des vaisseaux lymphatiques, celles des globules sanguins et des vaisseaux capillaires microscopiques, permirent d'acquérir enfin quelques notions sur les phénomènes de la nutrition. La théorie des quatre humeurs fut dès lors et à jamais renversée. Les hypothèses cartésiennes, qui lui succédèrent et qui régnèrent pendant plus d'un siècle et demi, jusqu'à l'époque de Hunter, ne valaient pas beaucoup mieux que le rêve des galénistes; mais du moins l'école de Boerhaave, qui fat la plus haute expression de la médecine cartésienne, sut briser le lien factice qui depuis si longtemps tenait rassemblés dans un même faisceau les inflammations à côté des hydropisies et les anévrysmes à côté des cancers. La classe des tumeurs contre nature fut démembrée. On en retrancha successivement les phlegmons, les érysipèles, les œdèmes, les emphysèmes, et après toutes ces éliminations, le mot tumeur, dont l'acception nosologique se restreignait de plus en plus, fut réservé

(J) Galien, De tumoribus prœter naturam, dans ses Opéra omnia, édit Froben Bâie, 1549,in-foL, t. III, col. 327-338, et spécialement § 10, col. 335, c. La doctrine de Galien se trouve reproduite çà et là dans plusieurs autres de ses ouvrages — Tagault, Institutiones chirurgicœ. Paris, J543, In-fol., lib. I, De tumoribus prœter naturam. En tête de ce premier livre se trouve une classiflcation analytique des tumeurs groupées suivant les cinq espèces d'humeurs; la cinquième espèce est l'humeur venteuse produisant les inflationes ; Avicenne en avait déjà parlé, lib. IV, f. 3 , tract. II, cap. i. — Ingrassias (Phil.), De tumoribus prœter naturam'. Naples' 1552, m-fol. Interminable et plate compilation en forme de commentaire sur quel' ques pages d' Avicenne. L'ouvrage devait se composer de 7 vol. in-fol Le premier seul a paru, et ne fait pas regretter les autres. L'imprimeur s'appelle Cancer fil v a des noms prédestinés). - Fabrice d'Aquapendente , Pentateuchus chirurgicus. i<ranclort, 1592, in-8, lib. I, De tumoribus prœter naturam. — Fallope De ulcenbus et tumoribus prœter naturam. Venise, 1573, in-/iO; reproduit dans ses Opéra omma; Francfort, 158i, in-fol., p. C96. - Thevenin, Traité des tumeurs, dans ses OEuyres complètes. Paris, 1GG9, in-4o, p. 177 (la ire édit. est de 1G58).- Tanequin Guillemet, le Questionere des tumeurs contre nature. Lyon, 1579, in-32 (rare etcurieux). — Saporta, De tumoribus prœter naturam. Lyon, 1626, in-i2. — Deidier De tumoribus prœter naturam. Montpellier, 1711, in-8, Irad. franç. Paris 1733' in"l2 "~ (Astruc), Traité des tumeurs et des ulcères. Paris, 1759, 2 vol'

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pour désigner les productions accidentelles surajoutées h l'organisme et caractérisées par la formation d'un tissu nouveau. C'est le sens qu'on lui donne encore aujourd'hui. La famille des tumeurs, ainsi constituée, correspondait à peu près à la vieille famille des

squirrhes. • » <•

On vient de voir que, pour les anciens, les squirrhes étaient formés par l'accumulation de l'atrabile. Les novateurs du dix-septieme siècle n'avaient pu retrouver cette humeur fabuleuse, et cela n avait pas peu contribué à la chute du galénisme, mais ils avaient découvert la lymphe, qui ne tarda pas à réclamer sa place dans la théorie des tumeurs. Avec cette inconséquence qui, dans les époques de transition, porte l'esprit humain à conserver pour le temps présent les idées et les principes qu'il reproche le plus au temps passé, les solidistes cartésiens firent de l'humorisme sans le savoir; ils imaginèrent que la plupart des tumeurs étaient dues à l'extravasation de la lymphe, que leurs diverses formes, leurs diverses terminaisons résultant des différents degrés de crudité ou de coction d'acescence ou d'alkalescence, de densité, d'acrimonie, de dépravation et de fermentaUondecette humeur capricieuse, et que ces phénomènes varia, ent suivant que la lymphe était naturellement plus ou moins épai^e au'elle était dans un état de croupissement (sic), c'est-à-dire d immo Sui plus ou moins complète, et la partie affect e posséda^ chaleur plus ou moins grande. On disait ces choses-là en pl^^m^^^^^ huitième siècle, en pleine Acadérme de

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on l'avait vue, on l'avait même analysée autant que la chimie le permettait alors; les caractères qu'on lui attribuait étaient loin d'ôtre exacts, mais ils étaient du moins formulés avec précision, et il fallait bien en tenir compte. Celui de ces caractères auquel on attachait le plus d'importance était la coagulabilité de la lymphe par la chaleur et la production d'une écume à la surface du liquide où l'on faisait bouillir les tissus imprégnés de lymphe. L'étude anatomique des tumeurs consistait donc à les faire bouillir, et comme toutes ou à peu près fournissaient plus ou moins d'écume, on en concluait qu'elles étaient d'origine lymphatique. Il n'en pouvait être autrement puisque l'écume provient de l'albumine et que ce principe immédiat existe partout où pénètre le sang. L'unité de nature des tumeurs était ainsi établie sur une preuve matérielle. Or, on ne pouvait méconnaître que certaines tumeurs sont tout à fait inoffensives et ne gênent que par leur volume, tandis que d'autres ont une marche plus inquiétante, tendent à s'accroître indéfiniment et à s'ulcérer, récidivent lorsqu'on les enlève et finissent le plus souvent par faire périr les malades. Depuis longtemps on caractérisait ces deux groupes en les désignant sous les noms de tumeurs bénignes et de tumeurs malignes, et cette difl'érence était trop grande, trop enracinée dans le langage et dans la pratique pour qu'on pût songer à la négliger. C'est pourquoi on eut recours à l'hypothèse de la dégénérescence, c'est-à-dire de la transformation des tumeurs bénignes en tumeurs malignes par suite de la dépravation de la lymphe. Les écrivains antérieurs avaient déjà admis quelque chose de semblable, puisque pour eux le cancer était un squirrhe enflammé ou dégénéré, mais on n'avait pas encore généralisé cette doctrine, que les partisans de l'hypothèse de la lymphe appliquèrent à toutes les tumeurs, même aux écrouelles et môme, chose à peine croyable, aux lipômes, aux kystes sébacés et aux autres tumeurs désignées vulgairement sous le nom de loupes. Telle a été l'origine de la doctrine de la dégénérescence. Cette doctrine n'a été qu'un compromis entre la théorie qui, d'une part, proclamait l'unité des tumeurs, et l'observation qui, d'une autre part, en reconnaissait la diversité. Tout le monde l'accepta parce qu'elle mettait tout le monde à l'aise; on ne s'inquiéta pas de savoir si elle était démontrée, ni même si elle était démontrable. Les galénistes l'avaient imaginée pour sauver le système de l'atrabile ; les cartésiens la complétèrent pour sauver le système de la lymphe; puis, lorsqu'une fois elle fut introduite dans les habitudes, elle surnagea après le naufrage de ces deux systèmes, et c'est ainsi qu'elle s'est perpétuée jusqu'à nos jours. L'histoire des sciences offre

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plus d'un exemple analogue; l'homme se débarrasse plus facilement d'une grande erreur que des erreurs secondaires qui en dépendent, et le but des recherches historiques bien dirigées est précisément de remonter au berceau des doctrines classiques pour distinguer celles qui sont entrées dans la science par la voie légitime de l'observation de celles qui s'y sont glissées à la suite d'un faux système.

Mais revenons aux tumeurs. Nous venons de montrer quelques-uns des égarements de la chirurgie du dix-huitième siècle ; mais nous devons ajouter que déjà, à cette époque, quelques esprits mieux inspirés avaient fait de timides tentatives pour substituer, en partie du moins, les résultats de l'observation à ceux du raisonnement. Ainsi, Littré avait montré h l'Académie des sciences, en 1704, une tumeur de la cuisse constituée exclusivement par du tissu adipeux, et quelques années plus tard, en 1709, il avait imposé aux tumeurs de ce genre le nom de lipômes, qui ne fit pas fortune alors, mais qui devait plus tard devenir classique (1). C'était un fait important que la découverte d'une espèce de tumeur formée par le développement anormal d'un tissu normal ; mais on n'en tint aucun compte, parce que cela était de nature à contrarier la doctrine régnante. Bientôt pourtant de nouvelles recherches anatomiques montrèrent que d'autres tumeurs peuvent se former, sans l'intervention des extravasations de lymphe, par le développement morbide des éléments préexistants.Ge fut surtout l'étude des tumeurs enkystées et des loupes qui conduisit à ce résultat. Les uns pensèrent, avec Astruc, que toutes ces tumeurs étaient le résultat de la dilatation d'un vaisseau lymphatique, distendu par de la lymphe accumulée. Louis rejeta cette hypothèse ; il supposa que les kystes se formaient en plein tissu cellulaire, et que leur membrane était le résultat de la condensation pure et simple de ce tissu refoulé. «Le kyste, dit-il, est formé delà substance preexis-

(( tante de la partie La membrane qui fait cette poche n'est pas

« nouvellement formée, comme on pourrait le déduire de la theo- « rie de quelques auteurs sur cette maladie , etc. (2). » Girard enfin (1775), acceptant la théorie de Louis pour les kystes séreux, attribua les kystes sébacés à l'oblitération du conduit excreteur des glandes sébacées découvertes par Morgagni (3). Sue le jeune

ri^ I ittrô Sur une tumeur graisseuse de la cuisse dans Académie des sciences, noi Si-' observations anato.iaues, n. 1. - Sur le lip6me dans Académ. des sciences, 1709. Histoire. Observations anatomique?. n 3.

(51 1 nuis Dirt de chiruruie. Paris, 1772, ni-12, t. I, p. 293, article LNMsrE.

(:?J G"ard.^;two5/. ou ^Traité des tumeurs connues sous le nom de loupes. Londres et Paris, 1775, in-i?, p. .'17.

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avait déjà, quatre ans auparavant, émis en deux lignes une opinion analogue et môme plus générale (i), mais il n'avait pas précisé le siège et la nature des glandes qui peuvent devenir le point de départ des kystes. Toute la famille des loupes fut ainsi retirée de la classe des tumeurs produites par la lymphe, et quoique les mots de tumeurs homologues, de tumeurs homœomorphes n'eussent pas encore été inventés, on reconnaissait définitivement que certaines tumeurs jusqu'alors réputées contre nature étaient de même nature que certains tissus normaux. La conséquence de cette découverte fut qu'on retira peu à peu les loupes de la catégorie des tumeurs capables de dégénérer, puisque la dégénérescence était un des attributs de la lymphe, et que les loupes avaient cessé d'être lymphatiques. On n'osa pas, il est vrai, arriver du premier coup à cette conclusion pratique. Louis annonça encore, en passant, que les loupes pouvaient dégénérer; mais Girard, sans repousser entièrement cette opinion, déclara que cela était rare, etRavaton, l'année suivante (1776), ne parla plus du tout de la dégénérescence des loupes (2).

C'était un grand pas ; on en fit un autre. Les tumeurs scrofuleuses, plus connues sous le nom d'écrouelles, furent à leur tour relevées de l'accusation de dégénérescence. La chose était assez difficile, car ces tumeurs, situées dans les ganglions lymphatiques, étaient attribuées à l'accumulation et au durcissement de la lymphe. Louis, toutefois, sut trouver un biais pour concilier l'observation qui repoussait la dégénérescence des écrouelles, avec la théorie qui rendait cette dégénérescence inévitable. Il se souvint qu'une vingtaine* d'années auparavant, Dufouart, en faisant bouillir une tumeur, avait obtenu de la gelée. D'autres tumeurs, au contraire, avaient fourni de l'écume ; et cela voulait dire qu'il y avait une lymphe gélatineuse et une lymphe albumineuse. Louis, utilisant cette chimie, affirma que les écrouelles étaient formées de lymphe gélatineuse, tandis que les squirrhes et autres tumeurs dégénérantes étaient formées de lymphe albumineuse. La phrase mérite d'être citée : « Les écrouelles, dit-il, sont

« formées par la lymphe gélatineuse Elles ne dégénèrent pas en

(( cancer, ce qui prouve bien que leur matière est d'une autre nature « que celle qui forme les squirrhes. Les tumeurs de ce dernier genre (( sont produites par la lymphe albumineuse, qui est susceptible « d'un mouvement spontané (fermentation) par lequel elle devient

(J) Sue le jeune, Biclionnaire de santé, t. III, p. 442, art. Loupe. Paris, 1771, in-12.

(2) Ravalon, Pratique moderne de la chirurgie (en 4 vol.). Paris, 1770, in-12, t. I,p. 74.

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« alcaline et très-corrosive (1). » Louis était le représentant le plus élevé de l'Académie de chirurgie : Ab uno disce omnesl

Quoi qu'il en soit, les écrouelles, comme les loupes, comme les lipômes, se trouvèrent séparées des tumeurs capables de dégénérer. Après cette triple élimination, les partisans de la doctrine classique se trouvèrent plus à leur aise. Toutes les autres tumeurs, réunies en un seul groupe, sous le nom de tumeurs cbarnues, se plièrent sans difficulté aux exigences de la théorie de la lymphe. La lymphe simplement extravasée et durcie donnait le squirrhe ; lorsqu'elle venait à s'altérer et à fermenter, le squirrhe se changeait en cancer. Certaines tumeurs restaient squirrheuses,[c'est-à-dire bénignes; d'autres devenaient malignes et se transformaient en cancers ; d'autres étaient malignes et cancéreuses dès le moment de leur apparition. Tout cela dépendait des caprices de la lymphe. Jamais doctrine ne fut plus commode pour le chirurgien. Point d'erreur de diagnostic possible; point d'hésitation dans le traitement. Étant donnée une tumeur, il ne s'agissait que de l'enlever. Si elle était cancéreuse, c'était bien fait; si elle ne l'était pas, c'était mieux encore, parce qu'elle aurait pu le devenir. Quant à l'anatomie pathologique, il n'en était pas question. A quoi bon s'inquiéter de classer des tumeurs semblables par leur origine aussi bien que par leur destination? Mais que devenait la science? un chaos. Rien de précis, rien de certain : partout la confusion et la contradiction. Stork croyait guérir les cancers par les préparations de ciguë; Triller déclarait le cancer incurable, même par l'opération. James Hill, de Dumfries (qu'il ne faut pas confondre avec John Hill), affirmait que sur quatre-vingt-huit opérations de cancer, il n'avait eu que dix récidives, quoiqu'il eût suivi ses malades pendant plus de vingt ans; Al. Monro, au contraire, avouait que sur une soixantaine d'opérés, il n'avait vu que quatre fois la seconde année s'écouler sans récidive (2). Il était permis de se demander si Stork et Hill avaient traité la môme maladie que Triller et Monro.

(!) Louis, Dic.t. de chirurgie, article Écrouelles. Paris, 1773, in-8, t. I, p. 250.

(2) Stork (Ant.), Libellus quo demonstratur cicutam esse remedium valde utile in multis morbis qui hucusque curatu imposnbiles dicebantur. Vienne, 17 60, in-8, lib. II, 1761, et Supplementum, 1761. — Triller (Dan.), Opuscula medica. Francfort 176G in-4°, vol. I, p. 46 : Dissert, de cancri exstirputione.—k\ex. Monro. Historiés of Collections of Bloody Lymph in Cancerous Breasts dans Essays and Observations of Edinburgh,vo\. V, art. 31, p. 421. 1742, in-8. - La statistique optimiste de James Hill a été publiée dans Benj. Bell, On the Theory and Management o f Ulcers. Edlnhurgh, 1779, in-8, part. II, sect. VIII, p. 281. Elle est extraite de l'ouvrage de Hill, que je n'ai pu me procurer: Cases in Surgery. Ldinburgh, 1772, in-8.

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