CHAPITRE VIII
Nous n'avons étudié jusqu'ici que l'accroissement interstitiel des tumeurs, celui qui est dû à l'expansion plus ou moins inégale de leurs différentes parties, et qui n'a d'autre conséquence que le refoulement pur et simple des tissus adjacents. Certaines productions accidentelles ne s'accroissent jamais autrement. Mais il en est, et ce sont en général les plus graves, qui joignent à ce premier mode d'accroissement un autre mode que nous allons étudier sous le nom d'accroissement par propagation.
Ce mot de propagation a été employé pour désigner trois choses fort différentes : 1° l'extension du mal par continuité de tissu; 2° l'invasion des ganglions lymphatiques correspondants; 3° la formation de tumeurs, semblables à la première, dans des parties qui n'ont avec elle aucune connexion anatomique directe. Ces deux dernières acceptions sont tout à fait fausses, et nous n'acceptons que la première.
La propagation s'effectue aux dépens des parties environnantes, qui sont envahies de proche en proche, englobées fibre à fibre dans le tissu de la tumeur, et finalement presque toujours détruites. On voit alors la substance de la tumeur se prolonger au sein de l'organe envahi, et lorsque celui-ci ne l'est que dans une partie de son étendue, le tissu pathologique se continue insensiblement, sans ligne de démarcation appréciable, avec les tissus encore normaux qui composent le reste de l'organe. De là est venue la croyance, générale jusqu'à notre époque , que certaines tumeurs ont la propriété de s'assimiler les parties environnantes , de les transformer en leur propre substance, suivant l'expression consacrée; et cette propriété a longtemps figuré au premier rang parmi celles qui servaient de base àja définition du cancer.
Les recherches modernes, faites avec le contrôle du microscope,
n'ont pas permis de conserver celte doctrine. Il est parfaitement démontré aujorn-d'lmi : 1° que les tumeurs cancéreuses ne sont pas les seules qui aient la propriété de se propager; 2" que la propagation n'est pas le résultat d'une transformation, mais bien d'un travail de formation nouvelle, et de substitution progressive d'un tissu accidentel aux tissus des organes envabis.
Établissonsd'abordlepremierpoint.Lesépithéliômes,lesfîbroïdes, les pseudadénômes, n'ont pas moins de tendance à se propager que le cancer. Les adénômes polyglandulaires se propagent très-fréquemment aussi. Les myéloïdes, les fibrômes, les chondrômes, les tumeurs érectiles, les éléphantiasis diffus, et même les lipômes diffus, peuvent encore, dans certains cas, envabir les parties environnantes par continuité de tissu. On voit combien le pbénomène de la propagation est loin de pouvoir fournir un caractère absolu de classification. Il y a sans doute des différences importantes entre les tumeurs qui se propagent toujours, ou presque toujours, celles qui se propagent moins souvent, celles qui ne se propagent que par exception, et celles qui ne se propagent jamais. Le pbénomène de la propagation fait partie du cortège de la malignité; mais une tumeur n'est pas maligne par cela seul qu'elle se propage. J'ai déjà dit que la malignité est une cbose relative, qui n'appartient pas en propre à une espèce particulière de tumeur, et on verra bientôt que chacun des caractères qu'on lui assigne peut, comme celui de la propagation, se manifester dans des tumeurs très-différentes de nature et de gravité.
Ce que nous avons dit plus baut de la prétendue transformation des tissus permet déjà de prévoir que la propagation n'est pas due à un travail de dégénérescence, mais bien à un travail de substitution et de destruction. Voici, en effet, ce que l'on constate sur les limites d'une tumeur en voie de propagation. Pour rendre notre description plus claire, nous supposerons qu'il s'agisse d'un muscle envabi par le cancer d'un organe voisin; ce que nous dirons du muscle, pourra s'appliquer aux autres tissus; et ce que nous dirons du cancer, pourra se dire aussi des autres productions accidentelles. Soit donc un cancer de la mamelle se propageant au grand pectoral : à quelque distance de la tumeur, le muscle est parfaitement sain; en approchant de la tumeur, ses fibres pâlissent, et son tissu perd sa flexibilité. Cette induration est due au dépôt d'une substance solide, infiltrée dans les interstices qui séparent les fibres musculaires; en avançant un peu plus loin, on voit les fibres s'effacer do plus en plus, et disparaître enfin dans le tissu de la tumeur. Ainsi, il